‹ Mémoires d'un avocat au Parlement de Paris: de?pute? a? l'Assemble?e le?gislativeChapitre 21 sur 27 · MA RETRAITE A NOGENT · texte numérisé non relu

MA RETRAITE A NOGENT

Quand je quittai TAssemblée , j'étois comme un homme qui a fait un long et périlleux voyage. Heureux de rentrer chez lui, il croit enfin y trouver le repos. Mais il n*étoit plus permis à personne d'être tranquille en France, à nous , surtout , qui avions publiquement pris part aux mouvements qui Tagitoient. Noys avions amassé des préventions aveugles , des haines obscures que nous ne connoissions même pas , et qui clans les occasions vont se montrer, il y avoit dans ma rue de Seine un assez bon nombre de patriotes à la manière des Jacobins : Lacaille^ rôtisseur, qui auroit dû avoir une certaine o^nsidératioh pour moi à cause de la quantité de poulets qu'il m'avoit fournis dans le cours de la session ; Guérard , marinier de Rouen , qui avoit quitté la navigation en grand sur la Seine, et n'avoit plus qu'un batelet dans lequel il passoit les gens du pont du Louvre au quai Mazarin; Philippe , nourrisseur de bestiaux, qui conduisoit ses ânesses aux poitrines malades, et qui pour cent francs ne m'auroit pas donné un verre de lait. Il y avoit encore quatre patriotes bien connus , car ils étoient sept, mais j'ai oublié leurs noms. Voilà quels étoient les matadors du quartier. Ces gens-là m'exécroient. Un jour je passai la rivière et précisément dans le batelet de Guérard. Quand il m'eut mis à bord , il me dit : « Grand gueux , tu es bien heureux qu'il y avoit d'autres « personnes avec toi; si tu avois été seul , j'aurois fait cha- « virer mon bateau et j'aurois eu le plaisir de noyer un a bigre d'aristocrate. » Lacaille, qui demeuroit vis-à-vis

de moi, étoil un bavard qui , à la journée, reroplissoi€; si boutique de mauvais propos sur mon compte, et faîscDît trembler ma cuisinière en assurant que j*ypasserois concifxie les autres. Enfin , Philippe , qui avoit été un des massacreurs de septembre, regrettoit arhèrement qu'à cette épaq ue je n'eusse pas été dans les prisons de l'Abbaye, où il do m'auroit pas manqué. Comme on voit , j'avois d'aimables voisins. Ce n'eût été rien en temps ordinaire ; mais daxis les temps que nous allons parcourir, il n'y avoit pas de reptile qui n'eût son danger.

Le jour même où la Convention fut installée, elle décréta. ) par acclamation , la Répu]>lique. Il ne sufBsoit donc plci^ d'être bon citoyen, il falloitétre bon républicain. Toujours est- il que, le soir, tous les gueux de Paris parcouroien^ les rues avec des flambeaux en criant à tue-tête d'illuminer. Ma femme ne fut pas la dernière à obéir. Elle treiabloit, en voyant le cortège , qu'il ne prît envie à quelques-* uns de monter chez nous pour me complimenter plus particulièrement. Elle avoit, à la hâte, ramassé tous les bouts de chandelles qui étoient à la maison, et même, dans sa frayeur, elle avoit allumé les bougies, en sorte que nos fenêtres, supérieurement éclairées, annonçoient toute la joie que nous ressentions de ce grand jour. Le cortège j[>assa tranquillement et continua sa marche ailleurs.

Je fus obligé de faire deux choses : de m'enrégimeuter dans la garde nationale , et d'assister aux séances de ma section. Il faut savoir que, depuis les terribles journées d'août et de septembre , les sections de Paris, qui d'abord s' étoient déclarées en permanence , s'assembloient trois ou quatre fois par semaine; elles avoient président et secrétaire , et délibéroient sur la chose publique , comme on délibéroit à la Convention, au Conseil de la Commune, au plub des Jacobins , à celui des Cordeliers, G'étoit la déma^

Sogîe organisée et la plus affreuse cacophonie qu'on puisse imaginer. On pense bien que je n'avois pas la moindre ônvîe d'aller me fourrer dans ces réunions prétendues Patriotiques : j'en avois , bien assez des discussjons de l'Assemblée législative. Enfin , je voulois être en repos.

Cependant beaucoup d'honnêtes gens, qui comme moi désiroient rester chez eux, alloientde temps en temps se "loiitrer aux assemblées de leur section , pour que leur l'^publicanisme ne fut pas suspect. On me recommandoit d*^Ti faire autant, et je résistois toujours. Mais, en consultant ma position , je sentis qu'il falloit faire comme les ^U.tres , si je ne voulois pas être signalé et inquiété au premier moment. J'apparoissois donc quelquefois à ma section des Quatre- Nations ' , qui se réunissoit dans une des salles de l'Abbaye , et que je vis présider un moment par mon Voisin Philippe. Il devoit regretter son premier métier de conducteur d'ânes , car il avoit à mener des animaux plus indociles. Quelle pitié d'entendre à la tribui^e tous les fous qui s'y succédoient et qui renchérissoient de patriotisme les uns sur les autres. Deux mots faisoient le fond de tous les discours : a la liberté, l'égalité » ; la Convention ajouta /depuis à celle devise : « où la mort» î On pense bien qu'au milieu de tant d'orateurs je restai muet. Quand je m'élois montré un certain temps, j'avois hâte de décamper et de revenir à la maison.

A présent , il faut que je rende compte de mes exercices militaires. J'avois brillé dans mon bataillon des Quatie-Nations lorsqu'il fut organisé en 1789; je m'élois signalé, non par de beaux faits d'armes, mais par mon zèle, mon exactitude; un gardç-française m'avoit donné

t. Quartier de riostitut.

des leçons, et je crois pouvoir dire que j'avois la tounitf ^^ assez militaire.. .A présent, on m'auroit pris pour uii^ recrue ; j'avois Tair ennuyé, Tair gauche, on voyait qO^^ j'avois rejoint à regret. Je me rappelle mon capitaine qui étoit Allemand de nation , et tailleur de son métier. Il nous commandoit dans un baragouin qu'on n'entendoit pas, et quand il disoit à droite on tournoit à gauche, ce qui le roettoit quelquefois dans des colères risibles. Je fus , un jour , de garde à la salle du manège ; c'étoit celle où nous avions tenu nos séances. La Conveotion alors y siégeoit. Tout notre côté gauche avoit été réélu à cette Assemblée , dont il étoit devenu le côté droit, c'est-à-dire le parti non plus constitutionnel , puisque la Constitution venoit d'être mise à bas , mais le parti modéré qui vouloit faire régner la loi. Oui ; mais les élections leur avoient envoyé de terribles collègues qui alloient leur apprendre rudement qu'en révolution chacun a son tour, et que le pouvoir dans leurs mains étoit un poignard. Ces nouveaux députés, qui en réalité étoient des bandits , s'étoient placés au côté gauche où ils étoient très-nombreux; les plus ex'altés occupoient les bancs supérieurs; cette partie, la plus élevée de la salle et (|ui touchoit aux tribunes, fut appelée, depuis, /a Montagne. Comme au mont Sinaî, on y verra des éclairs, on entendra le tonnerre; mais ce sont les démons qui rendent leurs oracles.

J'étois donc de faction à l'une des portes de cette honorable Assemblée. Je vois arriver L** , député d'Eure-et- Loir. C'étoit un très-bel homme de cinq pieds dix pouces, d'une figure superbe que d'honnêtes gens seuls devroient porter. Il avoit l'air pensif, son chapeau rabattu sur les yeux. Au moment où il croit entrer , je vais droit à lui et lui dis : « Citoyen député, ta carte. » Déjà les bons patriotes tutoyaient, a Ah! c'est vous. Hua s, dit-il en relevant le

^** — «Oui, vous pouvez être tranquille aujourd'hui;

* ^*est moi qui vous garde. » 11 me tire à Técartet se met

^ ïïie faire des doléances sur Tétat déjà alarmant de cette

assemblée, a Comment I lui dis-je , est-ce qu'il y est arrivé

* de plus grands coquins que vous? Vraiment, on m*a

« dit que vous vous étiez emparés du côté droit; vous ne

ff devez pas vous trouver bien assis sur ces bancs , en son-

« géant à la manière dont vous nous en avez chassés. » —

a Ah ! plût à Dieu que vous y fussiez encore tous : vous

a nous aideriez à contenir des enrages qui feront le

a malheur de la France. » — « La France est malheu-

« reuse , en effet , d'abord de vous avoir eus , et d'avoir

a aujourd'hui ces brigands. Savez-vous comment fout ça

a finira ? Mon pauvre L***, ils vous couperont le cou, et à

a bien d'autres : vous l'aurez tous mérité. Adieu , mon

a ancien collègue. »

Je n'étois pourtant pas bien à Paris ; mais où aller? On ne vouloit plus que des républicains dans les places; j^avois perdu celle de juge au tribunal de Mantes , cela n'étoit pas beaucoup à regretter. Mes anciennes relations au barreau éioient rompues , comment les renouer dans des circonstances bi difficiles ? Il étoit évident que mon séjour à Paris alloît devenir pour moi plus dangereux à mesure que nous avancerions dans les troubles révolutionnaires. A ces ' inquiétudes générales s'en joignoit une particulière qui me tourmentoit beaucoup. Mon ami Fressenel , qui n'étoit point encore retourné dans son département de l'Ardèche, venoit me voir ; il me dit un jour : « Je crois qu'on ne nous a laissera pas longtemps tranquilles. T.u sais qu'après le a \0 août, on fit dans le château les plus grandes recher- « ches; on dit, aujourd'hui , que tous les papiers secrets « ont été trouvés dans une boîte de 1er; qu'il y a dans le « nombre plusieurs notes de la main du roi sur des projets

« d'évasion , sur les députés qui auroient pu y concourir. Ce sout là des bruits vngues; mais tu seus quel intérêt tt nous avons de les éclaircir. On m'assure que ces papiers <K sont au ministère de la justice; tu connois le ministre a Collier \ tu ferois bien de l'aller voir. » Gohier aToitété, en effet, notre collègue à l'Assemblée; je le connoissois assez particulièrement , parce qu'il avoit été membre de mon comité de législation et que j'a vois travaillé souvent avec lui. C'étoit un homme qui ne s'étoit jamais prononcé) il n'étoit ni blanc ni noir, mais métis, et cependant , puisqu'il étoit devenu ministre, il falloit bien qu1l eût pris la teinte des Jacobins. Il t'alloit une circonstance aussi déli^ cate pour lui procurer ma visite. Je lui dis que j'étois vea< lui taire compliment sur sa nouvelle dignité. Sa réception fut polie , mais froide; je sentis que je n'atvois pas de coo&^ dence ù lui faire. Je me permis seulement quelques plaint*"^* vagUiis sur le danger de ma position , sur les préventictf^^*

1. GoMer (L.-Jërôme). né en 1746 en Touraine, exerça d*abord lapr fessiou d'avocat. Il se prononça avec force contre les parlements tri pjr le chancelier Maupeou , tint un rang distingué au barreau de el fui chargé par les Étals de Bretagne de la défense des droits delà , ▼ince et rédigea à cet effet un mémoire dan» lequel il protestait contre 1^ mesures du ministre Brienne. En 1791, il fut nommé membre de TAsseï^^ blée législative, où il combattit la formule de serment imposé aux prétre^- Après le 10 août, il fut chargé de faire uo rapport sur les papiers trouvi^^^ aux Tuileries et s*acquitta de cette oaissioo aTee^velque modération Suecessivement ministre de la justice , présideat d*«B des tribnnaiix dvil^^ de Paris , président du tribunal criminel , où il présida ca cette qualité ra&iie Lesurques , et du tribunal de cassation, il deràt ca 1799 membre du OirKtoire exécutif en remplacement de Treilkard , ci se Montra , avec ll^ulia et Roger Ducos, radversaire de Sieyès. la 18 bramaire, il se retira après aroir prolesté , et vécut depuis lors dans la retraite.

U est mort en 1Â30.

L a paUiè des Mémoires (1824. — ivol. ia-8*).

qui nous poursuivoient , nous autres, députés sortants du

côté droit, et les délations auxquelles nous pouvions être

exposés. Là-dessus , mons Gohier , se rengorgeant avec

dignité, me dit : a Citoyen Hua, mettez la main sur votre

« conscience, et si elle ne vous reproche rien , je ne vois

« pas ce que vous avez à craindre. Il y avoit, au côté droit,

t beaucoup d'honnêtes gens qui n'étoit que trompés, et

« je suis persuadé que vous étiez du nombre. » Je tis

part de cette réponse à Fressenej, qu'elle ne rassura que

médiocrement.

En résumé, je ne faisois plus rien à Paris que m'agiter

du matin au soir. Ha femme avoit écrit à sa mère , qui étoit

i logent , et ne lui avoit pas dissimulé ses craintes. Je

reçus une lettre de Vielle, qui nous offrit avec amitié un

asile chez lui. Nous nous mîmes en route le 12 décembre,

le jour même où le roi tut amené à la barre de l'Assemblée,

pour entendre la lecture de son acte d'accusation et subir

iiri premier interrogatoire. L'aspect de Paris étoit celui

d'une ville en alarme; les quartiers les plus populeux

étoieut déserts; chose incroyable, et qui n'est peut-être

aTTivée qu'une fois , il n'y avoit (jue nous sur le pont Neuf

^^aud nous l'avons traversé.

"Quand la diligence fut arrivée à la porte Saint-Denis , on

trouva là une forêt de piques; la population armée s'éten-

doit sur deux rangs le long du boulevard , depuis la pri--

son du Temple jusqu'au lieu de la séance. C'est au milieu

de ce cortège morne et silencieux que la voiture du roi fut

traînée lentement. Je commençai à respirer quand je fus

bork la barrière ; à mesure que je m'éloignais de Paris ,' je

me sentais plus libre; je me crus sauvé en arrivant à

iVogent.

11 y a plusieurs pays de ce nom en France; celui-là est

Nogent'Sous-Coucy^, ainsi nommé parce qu'il est au pied d^ la montagne sur le sommet de laquelle la très-petite vf I'^ de Coucy est perchée, comme pour montrer au loin I^^ restes de sa grandeur féodale. Rien n'est plus imposant, ^n effet , que lea fortifications qui forment son enceinte, et tour superbe, véritable chef-d'œuvre que le temps n'a pmême vieilli , qui reste là fièrement, après avoir bravé h efforts de la nature et des hommes , car c'est en vain (|ts^ le cardinal Mazarin a essayé de la faire sauter par 1^ mine, et un tremblement de terre l'a fendue sans l'abattra' C'étoit au haut de cette tour que les Raoul, les Enguerram^ de Coucy avpient planté le signe de leur puissance, sigim^ redoutable, qui avertissoit ^'obéir.

Ces seigneurs avoient fondé l'abbaye de NogenL Elle bJ^t bâtie dans la vallée , ainsi que le couvent des Bénédictin» • heureux moines qui vivoient là en paix et en joie. L'abt^ étoit toujours un homme considérable , ou par sa naissance ou par son savoir. Le dernier fut l'abbé Poulie^ prédicateur de Louis XY, orateur distingué en ce temps-là. Mais depuis qu'il avoit été promu à cette dignité, il ne préchoit plus, et l'on dit alors : « Quand la poule est grasse, elle ne pond plus.» Autour d'un établissement religieux, se formoitbien vite un village composé de laboureurs qui cultivoieut les terres, et d'artisans, d'ouvriers qui travailloient pour la maison.

Le hameau de Nogent ne comptoit pas plus de dix ou douze maisons de paysans, plantées çà et là autour du couvent et de l'abbaye. La vallée, toute petite, se trouve située,

' 1. Coucy-Ie'>Châte:)u , chef-lieu de canton du département de TAisoe, i ^ kilomètres sud de Laon , près d*une belle forêt. Celte petite ville doit son nom au fameux château-fort des sires de Oou'iy, bâti par Raguerrand de Coucy en 1052, et dont il reste encore de belles ruines récemment restaurées.

et pour ainsi dire , tapie au milieu des bois , à Técart de

toute grande roule , enveloppée de montagnes , excepté du

côté où elle se prolonge vers Chauny. Ce site, d'un abord

difficile, n'appeloit pas le commerce; mais les produits

variés du sol suffisoient à ses habitants. Il falloit bien

qu'on y vécût, puisque des moines y vivoient ; ilsy étoient

même nombreux. On trouvoit dans les environs la superbe

abbaye de Prémontré \ Sept -Vaux ^ Saint-Nicolas-au-Bois^

Saint" Paul-aux-Bois et autres établissements religieux ,

devenus aujourd'hui des lieux de fabriques et d'usines.

Le pays est donc à présent plus peuplé; mais, dans le temps où j'y arrivai , il étoit retiré , solitaire , tel enfin qu'il ie falloit pour éviter la persécution et trouver le repos.

^h 1 que je pcie trouvai bien dans cette abbaye deNogent! Vielle n'avoit jamais si bien fait que d'acheter cette propi^iété nationale. Nous y vivions en famille, M. et Madame Vielle, ma femme et moi; Madame Hordret, ma belle-mère, tout étonnée, elle qui avoit marié ses deux filles à Paris, de les trouver maintenant au village; Madame Vielle la noère, que la même tourmente y avoit amenée de Saint-Quentin i Fidèle Vielle son fils, qui avoit été de la garde constitutionnelle du roi, et qui sortira bientôt de cette retraite pour être conduit en prison. De plus, nous avions une ^ciéjté du dehors composée de braves gens, qui descenâoient soit de Coucy, soit de la montagne de Soissons pour >'euir à Nogent trois ou quatre fois la semaine. Le mauvais temps, les jours courts de l'hiver n'y faisoient rien; M. et M™« Vielle leui: faisoient une réception si honorable, ils

\. Cest à Prémontré que fut fondé, en 1120, par saint Robert, ancien cjiapelain de l^empereor Henry V, l*Ordre réformé de chanoines réguliers (ieSaint'Augustin, qui prit ce nom. Il devint bientôt célèbre et compta un granti nombre d'abbayes en France et en Allemagne.

avoient tant d'aisance, d'afTabilitédans leur manière, qu'on venoit chez eux avec assiduité, avec plaisir. Il faut faire le portrait de ces bons voisins.

En première ligne, voilà M. B..., propriétaire de la ferme de Limonval, autrefois dépendante de Tabbayeelqui avoit été vendue séparément. Ce patriarche de la montagne étoit le plus habile cultivateur, Thomme le plus vénéré du canton. Il avoit été député à l'Assemblée constituante, mais il labouroit mieux son champ que celui de la politique. Sa nombreuse famille oécupoit toutes les fermes des environs, à Crécy^ à Malhotel, à Soire, Dieu ! comme on étoit reçu quand on alloit par là. Personne ne faisoit une fricassée de poulets comme la mèreB.... Le pain de fine-fleùr de farine étoit délicieux, et le vin de Cumières en Champagne dont ces bons Picards faisoieut rasade au dessert.... Mais j'ai à parler des gens, et non de leur gastronomie.

Le père B... dont la lignée auroit donné de l'emploi à un généalogiste laborieux , avoit un beau-fils, M. P.... Il étoit maire de Crécy-au-Monf, et savoit contenir quelques mauvais gueux qui ne demandoient pas mieux que de révolutionnt'r son village. Ce M. P.... étoit pourtant républicain, malin borgne, d'un caractère opiniâtre, et qui s'amusoit à jeter, comme on dit, des pierres dans mon jardin. Il me ditoit un jour, en parlant du régime révolutionnaire : « On a dit toujours que ça ne tiendra pas : en attendant, ça tient « comme teigne. » La comparaison étoit juste si ce mal fait plaie. La République en effet étoit la plus grande plaie de la France. Mais son opitiion étoit solitaire au milieu de tous ceux que je fréquentois.

A Coucy nous avions renfort. Il existoit là un tribunal, je ne sais pourquoi, mais enfin il y en avoit un pour mon bonheur, comme on le verra par la suite. Cinq juges le composoient : Carlier^ président, mon ancien collègue à

J'Assemblée législative ; je ne crois pas que le chancelier d'Aguesseau ait eu plus de réputation en France, que n'en avoit le grand Carlier dans son canton ; M. de Coucy, Q. de Chauny,F...deLarère, etV...deNogent. Le ministère public étoil rempli par 0.... qui portoit la parole comme un âne porte un bât. A ma connoisbance, il n'a jamais dit que ces paroles : « Messieurs, d'après la discussion approfondie que vous venez d'entendre, je ne puis que m'en rapporter à la prudence du tribunal.» — Outre la société des juges, nous avions celle de la ville. Il y avoit à Coucy de riches propriétaires qui se faisoient honneur de leur fortune: le vieux M. Pipelet, M. et M™« de Romery. La maison de Romery étoit la plus considérable; on y voyoit plusieurs autres habitants aisés, car dans ce pays et dans ce temps-là, avec une petite fortune, on étoit à l'aise. A la différence des environs de Paris où l'on ne voyoit que des rentiers, ontrouvoit là des propriétaires grands et petits ; chacun vivoit sur son bien, buvoit du vin de son cru ; ceux qui ne possédoient pas avoient à bas prix toute espèce de denrées, et le bois à peu près pour rien. Enfin Coucy étoit un pays de cocagne; et ses insouciants citadins, qui ne connoissoient la Révolution que par le récit des journaux, la regardoieiit comme on regarde un fait qui se passe loin de vous. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce pays, défendu par ses mauvais chemins, et encore mieux par sa nullité, fut du petit nombre de ceux où la tourmente révolutionnaire se fit le moins sentir. Il faut que je dise à présent la vie que j'y ai menée.. Les quinze premiers jours, je restai dans un repos absolu, faisois avec ma femme de continulles promenades : il falloit bien connoître le pays, qui nous parut charmant. Nous étions heureux d'arpenter les bois encore jolis quoique dépouillés de leurs feuilles, de parcourir les plaines, de franchir les montagnes; la tour de Coucy, qu'on voyait de

toutes parts, nous sprvait de guide. Partout la solitude, le silence : cet état, nouveau pour nous, nous parut être le bonheur. J'allois souvent à Coucy pour politiquer avec mon ancien collègue le président Carlier. Il me lit faire des réflexions sur ma position actuelle. «Vous êtes ici le biena venu, me disoit-il ; mais nous ne savons pas quels temps « nous aurons à passer. Si vous vous mettez en retraite à « Nogent, on dira que vous vous cachez, vous aurez Tair « d'un proscrit, on supposera qu'apparemment vous aviez « des raisons pour ne pas rester à Paris, pour ne pas re- « tourner à Mantes. Il faut vous montrer avec l'assurance c( d'un homme qui n'a rien à craindre. Vous êtes avocat, « venez plaider à notre tribunal, je vous promets une nom- « breuse clientèle. »

Ce conseil étoit sage, je le suivis. Me voilà donc, non pas avocat, car les avocats étoient supprimés, mais défenseur officieux pi es le tribunal de Chauny, séant à Coucy. J'avois Toieilledes juges, j'eus bientôt celle du public. C'étoit une affluence les jours quejedevois plaider, et l'on faisoit ap* porter des chaises pour les belles dames qui garnissoient l'auditoire. En peu de temps, ma réputation devint immense, et je n'exagère point en disant que^ dans toutes les affaires un peu importantes, j'étois consulté. Que voulezvous? On me trouvoit éloquent, et puis la nouveauté seule donne la vogue. J'étois un avocat de Paris, on n'en avoit pas encore vu dans l'endroit. Une autre raison qui parloit beaucoup eu mafaveur, c'estquejenedemandois jamais d'argent. Un médecin auroit tous les malades de vingt lieues à ce prix. Enfin, soit par mon éloquence, soit par mon désintéressement, mon cabinet ne désemplissait pas. Ce qu'il faut remarquer, c'est qu'aucune jalousie ne s'éleva contre moi ; les avoués au contraire me prioient de plaider leurs causes. Dans ce temps-là, et d'après le système du

fameux Chabroud^ adopté, par T Assemblée constituante, tous les tribunaux du district étoient juges d'appel les uns des autres. J'aiiois donc plaider sur Tappel des jugements de Coucy, à Soissdns, à Château-Thierry. Mes clients, aux intérêts desquels je m'étois dévoué, devenoient mes amis, et je me faisois ainsi des protections pour le besoin. Ajoutez à cela qu'une loi de 1793 vint à ordonner le partage des biens communaux par tête d'habitants, nàesure politique de la Convention qui rendoit une multitude d'hommes propriétaires, et les intéressoit ainsi à la Révolution. Les contestations qui s'élevoient pour l'exécution de celte loi étoient soustraites aux tribunaux, et dévoient être jugées par arbitrage. Je fus nommé arbitre dans presque toutes les affaires, parce que j'avois une réputation de lumière sur laquelle on se trompoit peut-être, mais une réputation de probité sur laquelle on ne se trompoit pas. Ces occupations me faisoient une diversion agréable et utile. Le travail est bon dans tous les temps, il m'éioit nécessaire pour diminuer les soucis qu'une vie inaclive n'auroit fait qu'entretenir, et augmenter. Ma femme étoit contente et toute rassurée, en me voyant ainsi considéré et aimé dans le pays. J'avois toutes les garanties de repos qu'on pouvoit prendre; mais ma plus grande sûreté étoit dans le caractère pacifique des habitants qui ne firent que singer la révolution qu'on faisoit réellement ailleurs, qui demeurèrent constamment étrangers à ses maximes qu'ils n'entendoient pas, à ses excès qu'ils avoient en horreur. On va voir dans plusieurs circonstances les preuves de leur excellent esprit.

Les événements se pressoient. Le plus terrible de tous, la mort du roi, étoit arrivé. Les hommes affreux qui l'avoient envoyé à l'échafaud y raontoieut eux-mêmes à leur tour, poussés par d'inextinguibles fureurs. Des milliers de citoyens gémissoient dans les prisons qui se vidoient et se

remplissoient chaque jour de nouvelles victimes ; partout on étoit en présence de la tyrannie prête à frapper ; partout et jusque dans les villages, il y avoit un comité révolutionnaire qui avoit le pouvoir d'arrêter ceux qui étoienl suspects ou seulement réputés tels; et comme l'esprit public, supposoit une force d'inertie à ces pouvoirs monstrueux, les grands scélérats avoient créé une armée dite révolutionnaire, qui parcouroit les départements , pour maintenir force au crime qu'ils avoient érigé en loi.

C'étoit dans ces circonstances cruelles, dont on ne se fait plus d'idée aujourd'hui, qu'il étoit heureux d'être placé au milieu d'une population humaine et disposée par instinct à vous servir et à vous protéger ; c'étoit alors qu'il étoit bon, comme dit le proverbe, d'avoir des amis partout. L'occasion se présenta pour moi de les éprouver.

11 y eut une assemblée générale des habitants de Goucy et de la banlieue, dans laquelle chacun dut subir interrogatoire et décliner son nom, sa demeure, son pays de naissance, ce qu'il faisoit, et encore ce qu'il avoit fait depuis le commencement de la Révolution. Ce dernier article étoit fort chatouilleux pour moi : je ne mesouciois pas du tout d'être porté sur le registre comme ancien député. Aussi quand mon tour vint de répondre, je déclarai simplement que j'étois avocat. « C'est vrai, disoit-on autour de moi , et, qui a plus est, unbravehomme.»—» Mais, ajoutale président, et a pendant la révolution, qu*étois-tu ? — a Citoyen président, a j'étois avocat, je défendois, comme je le fais ici, la veuve « et l'orphelin.» —«C'est vrai,c'estvrai»,et autour de moi on chuchotoit, en riant, ces mots: « [1 se garde bien de dire qu'il « a été député, et député du côté droit encore ; mais toute « vérité n'est pas bonne à dire aujourd'hui. » Ainsi du sein d'une assemblée nombreuse, il ne s'éleva pas une voix pour

me compromettre. Voici une autre circonstance encore mieux caractérisée.

Ilyavoitun comité révolutionnaire à Hantes , puisqu'il y en avoit partout. Les patriotes qui le composoient voulurent bien se souvenir de moi. Us savoient que j'avois quitté Paris, et après avoir tourmenté inutilement mon père pour apprendre de lui le pays que j'habitois et qu'il disoit ignorer, ils s'étoient mis en recherches et s'étoient imaginé que je demeurois dans le district de Saint-Quentin. Us écrivirent donc au comité de cette ville qui, ne me connaissant pas et supposant que j'étois retiré chez mon beau-frère Vielle , renvoya la lettre au comité de Coucy. Cette lettre, qui me fat communiquée, étoit à peu près conçue ainsi :

a Frères et amis 1 La présente est pour avoir des nouvelles < du nommé Hua, natif de Mantes, taille de.... que, vu ses ' opinions, il est nécessaire du surveiller, et ça sera un « service à la chose publique en nous répondant par le plus

* prochain courrier. »

Les gens qui composoient le tribunal révolutionnaire de Coucy étoient méchants comme des poules. Plusieurs hom- ^^^ recommandables avoient eu le bon esprit de s'y fourrer pour diriger les autres et les empêcher de mal faire. Le Pï'ésident vint me voir un matin , et me dit en riant : « Il

* paroit, citoyen Hua, que vous avez laissé de bons amis àr

* Mantes. Tenez, voilà la lettre que nous recevons, et la

* réponse que nous nous proposons d'y faire ». Je lus cette ^^ponse dans laquelle on vantoit mon civisme, mes talents, ^tla considération dont je joui^sois dans le pays. «Grand

* ^Herci, lui dis-je; mais vos éloges , que d'ailleurs je ne

* 'Mérite pas, pourroient me compromettre. Ceux qui vous écrivent sont des gens enragés contre moi,ils ledeViendront ^avantage en apprenant que vous me prenez, pour ainsi ^ire, sous votre protection. Ils pourroient lancer c;ont|:^

cr moi un mandat d'arrêt dans leur colère , et vous seriez <x obligés, d'après la constitution diabolique de vos comités, « delà mettreàexécution.»— «Ahlditleprésident,vousavez « raison ; mais comment donc faire? » — « Il me semble qu'il c( faudroit répondre dans ce sens: qu'en eflFet d'après le « signalement qu'ils vous envoyent, c'est bien moi dont il a s'agit: que ma qualité d'étranger a excité votresurveillance « spéciale ; que jusqu'à présent il n'y a rien à reprendre « dans ma conduite, mais qu'ils soient tranquilles et qu'ils « se reposent sur vous des. mesures à prendre dans le cas où « je pourrois devenir dangereux.» — «Vous avez raison, dit « toujours le président : eh bien ! dictez-moi vous-même la « réponse. » Je dictai dans un style tout à fait républicain, et tel que la patrie pouvoit être satisfaite. c< Il faut, dit le préff sident, que vous nous ayez tous ensorcelés : devinez qui a est-ce qui va porter ma lettre à Soissons, car ce n'est pas « aujourd'hui jour de poste à Coucy ?Eh bien! c'est le plus a enragé des nôtres,Bec,le tailleur d'habits, qui se tue à dire c( partout que vous êtes un honnête homme et qui s'est « chargé d'être votre courrier extraordinaire ». Vielle invita le président à déjeuner; ma femme ne se douta pas du motif qui nous procuroit sa visite.

Voilàce qu'on pouvoitappelerdesgrâcesde positioi:. Fidèle Vielle ne fut pas si heureux. Ce pauvre Fidèle, qui détestoit la république de tout son cœur, qui appeloit de tous ses vœux put et Cobourg^ étoit pourtant un être tout à fait inoffensif. Il n'étoit occupé à Nogent que d'alambics , il faisoit de reau-de-vie,de la chaux avec les pierres de l'église que son frère démolissoit. Il inspectoit les ouvriers, commandoit, se remuoit beaucoup, content de fumer sa pipe, et de dormir quand il étoit las. C'étoit un excellent garçon; mais le département l'avoit nommé dans le temps pour entrer dans la garde constitutionnelle du roi ; quoiqu'il n'y eût fait

aucun service, ce vœu suffisoit pour indiquer la nature de ses opinions, et l'espèce de confiance qu'on pouvoit avoir en lui. Dans une soirée d'hiver, nous étions réunis au salon, où les dames travailloient; je faisois, avec deux juges du tribunal, ma partie de boston. On sonne à la porte extérieure; Fidèle va ouvrir et voit sans surprise deux commissaires de Coucy avec une douzaine d'hommes armés de piques. On étoitaccoutuméà voirdecesexpéditionsqui,danscetempsde toutes les espèces de misères, étoient, pour ainsi dire, députées par la famine, et venoient faire le recensement des grains dansles maisons. Fidèle introduit le cortège dans le salon, et dit :«Messieurs,voilà mon frère. — Ce n'est pas ton a frère que nous demandons^», répond le commissaire Vergniaud , « c'est toi. » Je vois encore cet animal portant le bonnet rouge dont il ne s'étoit pas découvert en entrant ; il s'assied gravement dans un fauteuil et tire de sa poche un véritable chiffon sur lequel éioient écrits ces mots :

« Au nom de la république : il est enjoint au comité « révolutionnaire de Coucy de faire arrêter sur-le-champ a et conduire dans la maison de détention de Laon le a nommé Fidèle Vielle, demeurant à Nogent, ex-garde de « Louis /e Raccourci,./ a (Vétoii là lepithète, d'une ironie barbare, qui étoit de style en parlant du roi. Le comité de Saint-Quentin l'avoit employée.

Nos femmes furent saisies de stupeur, et nous d'une indignation (}ui manqua d'éclater. Ma femme avoit Tair de dire en me regardant: a Kst-celà le sort qui t'atlend?))Je voulois parler, elle m'imposa silence. Après avoir lu l'ordre d'arrestation. Vielle se permit d'observer au commissaire que ce papier n'étoit pas en règle , qu'on n'y voyoit que la signature d'un homme qui se disoit secrétaire, et que cttte signature n'étoit pas même légalisée, a Bah! répondit Vera gniaud, est-ce que les comités sont assujetis à ces formes

a de palais ? Tenez, voilà quiest authentique: c'est le timbre « du comité révolutionnaire , je dois exécuter Tordre sur « ma responsabilité ». Puis , prenant le ton d'une douleur feinte : « J'aurois bien mieux aipé, dit-il, qu'un autre que a moi fût chargé de cette mission pénible ; mais je ne pou- « vois la refuser ». S'élevant enfin à des considérations générales sur l'organisation des comités: a Je sais, dit-il, a qu'on les craint, qu'on les déteste: on seroit plus juste si «c Ton apprécioit comme moi les services qu'ils rendent. Ils a font trembler nos ennemis intérieurs, comme nos soldats et font trembler les troupes ennemies à la frontière ». — En vérité, il auroit été bien de jeter ce Vergniaud par la fenêtre, mais il auroit fallu y faire passer aussi lesdouze hàllebardiers qui l'accompagnpient , et cela ne se pouvoit plus. Le pauvre Fidèle fut emmené le soir même à Coucy où il coucha chez un citoyen qui avoit répondu sur sa tête de le «représenter le lendemain matin. Il fut transféré de suite dans la prison de Laon.

Cette prison de Laon et toutes les autres qui étoîent disséminées sur le territoire de la France, étoientdes maisons de dépôt par lesquelles dévoient passer les détenus que les cantons pouvoient fournir. Mais il y avoit dans chaque département une maison centrale pour y recevoir ceux qu'il plaisoit aux autorités d'extraire de ces différentes prisons: triste privilège qui exposoit davantage les malheureux qui en étoient l'objet en les rapprochant du centre de la tyrannie. Combien en sont sortis pour porter leur tête à l'échafaud ! Fidèle Vielle fut plus heureux. Il languit assez longtemps dans le château de A'om^e/ en Picardie , et, depuis, fut mis en liberté.

Je ne parlerai pas de mes angoisses : il est aisé de les concevoir. Le comité de Mantes avoit eu intention de me

nuire, il en avoit toujours le pouvoir. Il lui suffisoit de délivrer un ordre d'arrestation. Le comité de Paris avoit le droit d'en faire autant; j'ai parlé des fiers coquins que j'avois laissés dans ma rue de Seine: une seule dénonciation suffisoit pour me perdre. Il est vrai que de ce côté-là mon domicile actuel n'étoit pas connu ; mais il y avoit un autre danger dans cette obscurité même, c'étoit d'être porté sur la liste des émigrés, comme il arriva à beaucoup de gens qui n'étoient pas sortis de France, liste fatale qui vous donnoit un autre genre de mort, là mort civile, etopéroit la confiscation des biens. Que de misères réunies! Je ne crois pas qu'en aucun temps la colère du ciel en ait amassé davantage. Cette révolution de France éloit devenue atroce, il n'y avoit pas un moyen de la contenir, elle ne pouvoit finir qu'en se dévorant elle-même, r— Tant qu'elle a duré, c'étoit une bête féroce qui s'enivroit, sans jamais se désaltérer de sang humain.

J'étois bien déterminé à ne pas me laisser arrêter. Il étoit bien évident que pour moi l'arrestation, c'étoit la mort. Voici les mesures de précaution que j'avois prises : je m'étois myni à Coucy d'un passe-port «t même d'un certificat de civisme, car on ne me refusoit rien dans ce pays-là. Si l'ordre de m'arrêter arrivoit de quelque part , le président du comité, à qui toutes les dépêches étoient adressées, me prôvenoit à l'instant même et me laissoit 24 heures pour pourvoir à ma sûreté. Mon intention n'étoit pas de courir le pays: ma grande taille dont le signalement n'admettoit pas de comparaison, m'auroit trahi partout. Je devois donc me cacher ; ma retraite convenue à l'avance éloit chez M. Créf/)m, fermier de Saint-Lambert, mon client, pour qui j'avais gagné un procès important, qui s'en raontroit très* reconnoissant, et m'auroit rendu un bien plus grand service que celui qu'il avoit reçu de moi. J'aurois été là à trois lieues

de Nogent. A la vérité, Télang étoit en partie bordé par la route de Laon à Saint-Quentin, et dans le voisinage de la Fère; mais la modeste habitation du fermier étoit isolée dans un coin qui n'étoit aperçu de nulle part. On pouvoit croire que les poissons étoient les seuls êtres vivants de ces lieux. Je ne fus pas réduit à cette extrémité. Il y a du repos dans le mal. Une crise non pas décisive, mais pourtant salutaire, fut déterminée par l'excès même de cette fièvre quidévoroit la France. C'est dans Paris qu'elle s'opéra. Un beau jour, j'apprends à Noyon, où j'étois pour un arbitrage, que tout Paris est en rumeur; qu'il y a eu un soulèvement général contre la scélérate Commune; que les députés de la Montagne qui s'y étoient retranchés, a voient été assiégés et vaincus; que Robespierre et plusieurs de ses satellites avoient péri sur réchafaud. Cet événement étoit de la veille, et on n'en faisoit encore que des confidences timides ; mais le citoyen chez lequel j'étois descendu àNoyon m'en donna l'assurance positive : il venoit de l'apprendre par un des ses amis qui arrivoit de Paris, et qui avoit été témoin. Je ne crois pas avoir jamais éprouvé un plus vif sentiment de bien-être'': c( Ah! les gueux se tuent: donc, nous pourrons vivre», voilà quelle fut ma première id«'e. En arrivant à Nogent, on me trouva la figure si épanouie qu'on ne savoit ce que cela vouloitdire.— aQu'est-ildouc arrivé?— Ah! je vais vous le raconter, mais il faut d'abord fermer les portes. • Quand on eut appris la grande nouvelle et entendu toutes les conséquences que j'en tirois, ma joie fut partagée; mais c'étoit encore une joie d'espérance, car je n'apportois avec moi aucune preuve. On convint de tenir la chose secrète et d'attendre le premier jour de poste qui nous feroit connaître l'événement par les journaux. Deux jours après, nous pûmeslelire dans tous ses détails. La i.oie en fut partout ressentie ; mais elle n'éclata pas par des démonstrations, tant la terreur étoit profonde.

Il n'y avoit pourtant plus que les méchants qui dussent trembler.

Avez-vous vu la tour de Goucy en temps d'orage? Elle prend la teinte des nuages, elle a un aspect sombre et sourcilleux. Telle étoit, moralement parlant Ja teinte de la maison de Nogent au fort de la tempête révolulionnaire. Mais quand par intervalle Thorizon venoit à s'éclaircir,on reprenoit la gaieté avec l'espérance. L'homme est bâti de manière à ne pouvoir continuellement s'affliger et souffrir : il ne résisteroit pas à cet état , ses organes sont trop foibles , un chagrin concentré et continu finiroitpar lui donner la mort; or personne de nous ne vouloit mourir. Ici donc je vais quitter le ton grave , et, détournant les yeux des malheurs publics dont je n'ai pas entrepris de faire l'histoire, je vais rentrer dans notre intérieur , et considérer les choses sous un autre aspect.

Une famille ne pouvoit pas être plus unie que la nôtre. La paix de l'intérieur est la première félicité. Les dissensions politiques ne l'altéroient pas. Nul d'entre nous n'étoit assez sot pour croire à la république «ne, indivisible et impérissable^ ; nous étions tous d'accord qu'il falloit que cela finît; l'embarras étoit de savoir quand et comment. En attendant, chacun se livroit à ses occupations. Vielle, moitié citadin, moitié paysan, mêlant la charrue à l|i truelle, et toutes deux à la plume, démolissoit, labouvoit, plantoit et rédigeoit des jugements qu'il avoit rendus au tribunal de Coucy. Moi, je n'avois qu'un métier, suivre les audiences, plaider, consulter et juger aussi par arbitrage. Cette dernière fonction, qui me donnoit occasion de courir, me plai-

1. Définition adoptée contre le syi^tèroe des Girondins qui vouloieut, disoit-on , la République fédérative. L*accusation de ce nouveau délit , le fédéralisme en envoya plusieurs à la mort.

{Noie df fauteur.)

soit beaucoup. On alloit en arbitrage comme on va en par* tie de chasse ; il y avoit toujours quelque collègue qui allbit en avant pour la provision, et qui tuoit, chemin fai-

sant, des perdrix, des cailles, et par hasard des râles de genêty oiseau rare et d'un i<oût exquis. Arrivés à notre destinalion, tout cela étoit mis à la broche; nous n'avons Jamais jugé sans dîner. Le soir, on rentroit content parce qu'on avoit bien employé sa journée.

J'eus une mission d'une autre importance. Le district de Chauny m'avoit nommé commissaire pour distribuer des secours aux familles des défenseurs de la patrie : cela étoit considérable, car, par la réquisition de 1793, tous les jeunes gens étoient soldats. L'opération étoit délicate aussi : il falloit faire une distribution équitable, proportionnée aux misères qu'on vouloit soulager et qu'il falloit donc bien connoître. Du reste l'argent, c'est-à-dire' lès assignats ne manquoient pas. La République , qui pilloit d'une main , pouvoit donner de l'autre. Je fus mandé au district pour y recevoir mes pouvoirs et mes instructions. Les administrateurs de ce district de Chauny ne faisoient point de méchancetés, ils ne faisoient que des sottises ; et si l'on prenoit^quelquefois la liberté de le leur remontrer, Poule^ l'un d'eux, disoit : « Que voulez-vous? Je (( sons si bons, que j'en sons bêtes. » J'en ai connu deux autres, Carillon de Lafère qui ne faisoit pas beaucoup de bruit, et M.... de Coucy dont on avoit fait un président et qui sans doute en étoit bien étonné. Le commissaire de la République près de cette administration étoit un grand drôle de Chauny nommé C, bête méchante, qui auroit été bien dangereuse par les pouvoirs qu'on avoit placés dans ses griffes, mais, heureusement, timide et lâche. On se sauvoit de lui en lui faisant peur. Ainsi, H. Bourgeois, de Chauny, le meilleur avoué de notre tribunal, va le voir un

matin et lui dit : « Je sais que tu as l'intention de (ne faire « arrêter, tu le peux »; et lui portant un pistolet sous le nez : « Voilà, dit-il, mon précurseur, tu seras tué avant que « j'entre en prison. » L'intrépide Bourgeois fut laissé tranquille chez lui. Ce C... en imposoit pourtant au public par sa grande taille et surtout par un immense portefeuille qu'il avoit toujours sous le braS; dans les cérémonies, M"« C, sa fille, le portoit devant lui. Un jour, il étoit arrivé sur la place publique de Coucy pour une opération vraiment militaire. Il y avoit des ordres d'apporter tous les fusils pour être envoyés à l'armée. C'étoit la terreur qui commandoit. J'élois présent à cette scène, et je vois encore les bourgeois, les paysans, même les braconniers du canton apportant timidement leurs fusils, pistolets, armes blanches, et les déposant au pied d'une estrade oii étoit grim{jé le grand comiu^saire du district, C. Arrive un homme armé d'un ^upei^ fusil à deux co\i\>s;céto\i Pierre Lefèvre qui habitoit au bas de la montagne de Coucy, homme audacieux, déterminé, qui vivoit de la chasse, n'ayant pas autre chose, et qu'aucun garde n'osoit aborder, car il l'auroit tiré comme un lièvre. Il avoit déjà fait ses preuves : il fend la foule, va droit à C... qu'il couche en joue en lui criant : « Tiens, voilà mon fusil, mais il faut le prendre a par ce bout-là.... » Il y avoit là deux mille hommes; cet acte d'insurrection ne fut pas imité, mais il ne fut pas réprimé non plus; Lefèvre, son fusil sur l'épaule, traverse une seconde fois la foule qui rend ses armes, et retourne tranquillement chez lui.

Voilà une digression. Puisque je suis en train de bavarder, j'en vais faire une autre. J'arrivai donc à Chauny au jour indiqué. En entrant dans la salle des séances, je vis tous les administrateurs en gaieté, rangés autour de la cheminée où on auroit rôti un bœuf. Ces Messieurs disoient:

a Diable ! qu'il est chaud ! Il fait plus de bien ici que s'il étoit encore dans sa niche. Approche-toi , citoyen Hua , et fais aussi tes dévotions à saint Momble. » Jen'entendois rien à ce galimatias, lorsque le président M. me dit : a Mais re- « garde-donc. » J'aperçus eu effet un gros bloc de bois doré qui avoit encore ligure d'homme, car on lui voyoit la tête et les pieds. C'étoit la statue du saint patron de Chauny très-vénéré dans la ville. Il faut savoir ce qui s'étoit passé. On ne vouloit plus de religion, le seul frein qui pût encore contenir les passions. L'histoire dira comment l'évêquè de Paris, Gobei^ vint un jour à la barre de la Convention avec d'autres prêtres renégats comme lui, y faire la déclaration publique que les cérémonies saintes n'étoient qu'une farce jouée par les prétres'pour entretenir la crédulité du peuple; et, pour mieux persuader ce système impie, ils faisoient hommage à l'Assemblée des lambeaux de leurs chapes, surplis et autres insignes de la superstition qu'ils avoient déchirés. Ces scélérats stupides avoient donné l'exemple , ils eurent partout des imitateurs. A Chauny, on avoit fait une procession abominable, dans laquelle des hommes portoient chape, et des misérables en délire, l'encensoir et le^ciboire à la main, faisoient des extravagances que la plume se refuse à décrire. C'est à l'occasion de ces cérémonies dignes de l'enfer, que les églises furent dépouillées, profanées, et que l'image de saint Momble, après avoir été promenée dans la ville, fut livrée aux flammes dans le foyer du district.

Quand on se fut bien félicité de cette prouesse, oji parla enfin de la haute mission qu'on me donnoit à remplir. Je dis qu'on pouvoit compter sur mon zèle, mon dévouement à la République, mais j'observai que j'avois besoin d'un aide à cause de la multiplicité, de l'urgence des opérations qui étoient à faire. <x Eh bien t me dit-on, qui veux-tu?

Choisis-le toi-même.^ » J'indiquai le citoyen Cartier de Seuilly, parent du président du tribunal.» Âh t ditM..., c'est « un aristocrate, tu ne le connois donc pas? — C'est a parce que je le connois que je te demande. Vous appelez a aristocrates, vous autres, tous ceui qui ne sont pas fous o et enragés. » A ce propos, grands éclats de rire. — a En a répondrois-tu? » dit M... — « Je ne puis répondre que de a moi ; mais je suis sûr que celui-là est un honnête homme, a et quil acceptera volontiers l'occasion d'être utile. »

Voilà donc M. Carlier nommé. Quand je lui appris cette nouvelle à mon retour, il tomba de son haut, a Qui! moi, a être en relation avec ces gueux du district, être commisa saire pour la République! M. Hua, vous m'avez rendu a là un bien mauvais service. — Vous vous trompez, mon a cher voisin : vos opinions sont connues, et certes elles ne a sont pas constitutionnelles ; mais Tacle que vous allez a faire sera une garantie pour vous. Ce sera votre baptême a à la République, et tous vos péchés d'aristocrate vous « seront remis. — Eh bien t dit-il en riant, à la bonne « heure : j'accepte puis(}ue c'est une promenade et que je « la ferai avec vous. »

Le lendemain nous nous mettons en route à pied; nous voilà à circuler pendant huit jours par monts et par vaux , entrant dans tous les villages où notre arrivée étoit bénie , car nous apportions de l'argent. Il y avoit émulation pour bien nous recevoir. Je me rappelle le maire de Vauxaillon qui avoit pris le nom de Brutus; il y avoit bien d'autres Romains en guenilles, des Cincinnatus, des Mutins Scœvola ^ ou que voilà ^ disoient les bonnes gens peu versés dans l'histoire. On en rencontroit dans tous les villages. Le Brutus de Vauxaillon^ nous prenant pour d'excellents républicains puisque nous étions députés par le district, nous offrit à boire un coup. Son vin étoit détestable. M. Carlier

fit la grimace en le buvant, et laissa son verre à moitié. Moi , j'avalai bravement le mien , j'en demandai un second pour trinquer ; le maire enchanté voulut vider la bouteille, et je l'aidai encore de bon cœur. Nos toasts étoient à la république , à sa prospérité , à sa durée ; il n'y a pas de niaiseries queje n'aieditesce jour-là. M.Carliern'en revenoit pas. Quand nous fûmes sortis, il me fit très-sérieusement des reproches; il me croyait ivre parce que j'avois déraisonné. Je lui répondis que je n'avois jamais eu l'esprit plus présent, a C'est vous, luidis-je, qui méritez bien d'être « tancé, avec votre air renfrogné, n'ouvrant jamais la a bouche, ne sachant ni manger le lard du saloire, ni a boire le vin du cru , ni faire un compliment au maître a de la maison ; vous devenez suspect', et si vous continuez, c< du temps qui court , vous verrez qu'on vous coupera le « cou. » C'est ainsi que nous devisions et quelquefois que nous disputions en voyageant. II connoissoit tout le pays et avoit soin que nous eussions toujours bon gîte pour le soir. Quand notre opération fut finie , nous en adressâmes le procès- verbal au district, qui consigna notre acte de dévouement sur ses registres : il nous fit des éloges qu'en conscience nous ne méritions pas.

De retour à Nogent je rendis compte de ma conduite , et racontai toutes les anecdotes de mon voyage. Je faisois la peinture des originaux que j'avois vus , et nous nous divertissions en les passant en revue.

Il y eut une fête républicaine à Coucy , je ne me souviens plus à quelle occasion. Il s'agissoit peut-être de célébrer une victoire , car nous en remportions beaucoup dans ces temps-là. Tant il y a , que l'affluence du peuple s'étoit portée à Coucy. Je vois encore les maires , les juges du tribunal avec le bonnet rouge. Vielle en avoit un tout sale qui lui donuoit l'air d'un bandit. Comme le gouvernement

ne croyoit point en Dieu, on n'enlonnoit point le Te Deum ; on chàntoit des hymnes républicaines sur la place publique. J'assistois là comme curieux : les meneurs de la fête, m'aperçevant , eurent de suite l'idée de me faire chanter la Marseillaise, C'étoit un hymne superbe, véritable chef-d'œuvre de musique et de paroles * ; son air , en même temps mâle et tendre, exprimoit bien des sentiments nobles et passionnés. Â cette invocation surtout : Amour sacré de la patrie,,,, les auditeurs étoient transportés, on eût dit qu'ils alloient voler à la frontière pour la défense^ de leurs femmes et de leurs enfants. Je n'ai jamais rien vu de pareil, et je ne puis même en donner l'idée , car c'étoit une chose appropriée à des circonstances qui n'existent plus. J'avois la réputation d'être musicien et d'iivoir une belle voix. On vint donc me prier , et les malins patriotes eurent soin de m'adjoindre l'ancien prieur de Prémontré , l'abbé Batteux, haut d'à-peu près six pieds comme moi, qui n'avoit plus envie de chanter ni de rire depuis qu'il avoit perdu son couvent. Il auroit plutôt psalmodié le Super flumina Babylonis,.. Il avoit une très-belle basse-taille, moi j'avois ce qu'on appelle la taille, ou le concordant , montant alors vers la haute-contre , en sorte que nos deux voix étoient en harmonie parfaite. Nous montons sur une estrade élevée au milieu de la place des Trois-Arbres , en face des autorités placées sur le perron de l'hôtel-de-ville ., et environnés de tout le peuple du canton, a Allons ferme», dis-je à mon camarade en lui serrant la main , et voilà que nous partons de toute la force de nos poumons, d'accord , en mesure. L'exécution fut parfaite. Nous produisîmes un effet

1 . L*auteur de la musique et des paroles, dont je ne sais plus le nom, a

été guillotiné.

[Noie de Vauteur.)

l\ est inutile de nommer Rouget de Tlsle.

prodigieux ; les paysans n'avoient jamais entendu si bien chanter. Nous les avions transportés à VOpéra. Je manquai d*être étouffé, en descendant, par les compliments et les embrassades , et ma réputationd'habile homme et de bon patriote s'éleva encore plus haut que les planches sur lesquelles j'avois éfé juché.

Il est toujours bon d'être bien vu , d'être aimé dans un pays : cela est vrai surtout dans les temps difficiles. Nous allons voir arriver un détachement de l'armée révolutionnaire, qui ^ s'emparera du pays et y commettra , pendant trois mois, mille vexations qui mettront tout le monde aux abois. Qu'est-ce donc que cette armée révolutionnaire? C'est la création , le chef-d'œuvre du génie du mal. C'est pourtant une conséquence de nos institutions ; puisqu'en reléguant la constitution de 1793 qu'il a envoyée dormir, le gouvernement s'est déclaré révolutionnaire , c'est-à-dire arbitraire, au-dessus des lois, il faut bien qu'il crée une armée analogue pour soutenir ce monstre, pour répandre partout la terreur sans laquelle il ne pourroit marcher luimême. Le noyau de cette armée sera donc composé de bandits, de gens de sac et de corde, et le gros de cette armée se recrutera par la misère d'artisans sans ouvrage, de la portion du peuple de Paris qui meurt de faim; on y verra aussi quelques hommes chassés par la terreur, et qui viennent chercher dans ses rangs la tranquillité qu'ils ne trouvent plus chez eux. Le but apparent sera d'amasser les grains pour assurer la subsistance de la capitale et des armées; le but secret sera la propagande de la Révolution , de ses principes , de ses folies : car le peuple des provinces n'est pas à la hauteur ^ù on voudroii le voir ; il oppose de vieilles mœurs et une résistance d'inertie à des innovations qu'il ne comprend pas. Un détachement de cette arraie de sans-culottes vint s'abattre comme une nuée de dévorantes

sauterelles sur le territoire de Coucy. Les paysans en avoient peur et donnoient tout ce qu'on leur demandoit , lard, œufs, beurre, poulets... Les pauvres diables n'avoient plus rien à apporter au marché. Ils maudissoient la République^ qui donnoit la guerre, la famine; ils obéissoient pourtant.

Quand on leur avoit dit : « Citoyen paysan , je te requiers sur ta tête.... » il n'y avoit plus à reculer. Cette formule étoit employée à tout propos et toujours obéie. Je ris encore de souvenir quand Vielle fut requéri {sic) aussi, sur sa tête, d'abattre tout de suite un signe de superstition : la croix qui s'élançoit très-haut du portail de son église. Le grand drôle qui intimoit cet ordre avoit une mine à pendre; il sortoit'très-probablement des galères. C'étoit , au surplus, un chef; il étoit accompagné d'une escouade. Vielle n'étoit pas homme à s'intimider; il étoit fonctionnaire public, et, à ce titre, il pouvoit mieux se défendre qu'un simple particulier. Le seigneur Vielle, renfonçant sa casquette sur ses yeux , dit à l'homme : « Commence par parler poliment ; « ce que tu demandes n'est pas raisonnable, je n'ai pas « envie que personne de chez moi grimpe là-haut pour se « casser le cou. 6rimpes-y toi-même si tu as tant d'envie « que la croix descende à terre. » — « Je ne suis pas « maçon , dit l'autre. » — « Ni moi non plus. » — « Tu « l'abattras. » — « Je ne l'abattrai pas. » La dispute s'échauffe; j'arrive à ce moment. Vielle me dit ce dont il est question. Je pars d'un éclat de rire en m'écriant : « Il « faut que ces gens-là soient fous !» — « Qui es-tu , « citoyen ?» — « Un homme qui ne te craint pas , com- « missaire du gouvernement dans le district de Chauny. » J'exagérois, comme on voit, mes titres et mes qualités. « Il n'est pas besoin de disputer , dis-je à Vielle d'un ton m grave; il n'y a qu'à dresser procès-verbal, on verra le

« reste. » — a Oui , oui , reprend fièrement le grand sabreur a de poules, faut un procès- verbal. » — «Eh bien! dit « Vielle , voilà une plume , de l'encre : écris, je ferai mon « dire après. » Il ne vouloit pas commencer , et par une bonne raison , c"est qu'il nesavoitpas écrire. Grand embarras, il falloit pourtant que le fait fût constaté afin qu'il n'allât pas faire de faux rapports. Vielle fit donc le procèsverbal , et chacun signa comme il le savoit. Le commandant fit une croix, lui qui les abattoit partout , ce qui nous prêta à rire.

Mais votre histoire, dira-tron, dégénère beaucoup. Vous nous racontez là des choses peu intéressantes. Oui-dà, pour vous peut-être; mais elles le sont beaucoup pour moi. C'est aussi pour moi que j'écris. Ne voyez-vous pas le plaisir que j'éprouve quand ces événements me repassent devant les yeux ? Je les vois en vérité, j'y suis encore. Nofjent, joli pays pour tout le monde, tu es pour moi un pays romantique et sentimental. Tu es gros pour moi de souvenirs!

Encore un épisode sur l'armée révolutionnaire, et j'aurai fini ce chapitre.

Le curé de Coucy-la- Ville, M. Sawaige^ logeoit chez lui un de ces pauvres diables que la faim avait enrégimenté. Il lui faisoit servir sa messe, et lui apprenoit le catéchisme. Chose incroyable pour ce temps-là ; mais elle est vraie. Ce curé, homme d'esprit, s'occupoit beaucoup de son pénitent, car il le faisoit aussi aller à confesse. Le pauvre homme lui racontoit toutes ses misères , comme quoi il avoit quitté le faubourg Saint-Antoine à Paris, comme quoi il aimoit toujours sa bonne femme qu'il avoit délaissée; il avoit promis de lui donner de ses nouvelles; mais il ne savoit pas écrire, le curé lui servoit donc de secrétaire, et en vérité il faisoit au nom du mari des lettres charmantes par la naïveté des sentiments qu'elles exprimoient.

Le style en étoit tendre, mélancolique et passionné, au point que la bonne femme, qui n'avoit sans doute jamais rien entendu de pareil, devoit être émerveillée de la métamorphose, et dire en elle-même qu'un mari éloigné est un mari charmant. Je ne puis quitter ce chapitre sans faire de réflexions.

Quand on voit un soldat révolutionnaire servir la messe et se confesser à ses risques et périls (car il ne falloit qu'une dénonciation pour le perdre), on doit conclure que le sentiment religieux est naturel à Thomme, et cela est très-vrai quand il est laissé à lui-même, à son bon sens, à sa droiture, et qu'il n'est pas empoisonné par les maximes ou entraîné par les exemples de l'impiété. Ces exemples étoient fréquents et, pour me servir d'une expression usitée, à rordre du jour. Ma tille aînée, qui est née en 1793, fut la dernière baptisée à l'église de Nogent. Mon. pauvre Edouard , qui vint au monde en 1795, reçut l'ablution sainte dans le salon de son oncle «-Yielle qui en avoit fermé les portes. Quelle étoit donc cette rage qui s'éloil allumée contre Dieu? J'ai touché un mot de l'infâme procession faite à Chauny; vous croyez peut-être qu'elle n'étoit composée que de la lie du peuple? Détrompez-vous, les autorités y assistoient, et, à ce sujet, il faut bien que je parle de mon ami X. Il étoit juge au tribunal de Ooucy; brave homme, honnête homme, d'un cœur excellent, mais d'un caractère nul ; sa tête folle tournoit comme une girouette à tous les vents. Il étoit ami de la maison de Nogent, où il venoit dîner deux ou trois fois la semaine; bon vivant, et tenant bien sa place à table, riant à gorge déployée, il apportoit la gaieté dans la maison. On étoit vraiment heureux de Tavoir. Avec nous, sa fougue républicaine s'exhaloit en bonsmots. Ilfaisoit enrager l'aristocrate Fidèle Vielle en lui disant sans cesse : « Tu n'es pas au pas^

je te mettrai au pas, » Pour entendre ce jargon, il faut savoir que la Révolution, qui, comme un feu, s'allumoit toujours davantage, cxigeoit de jour en jour des ardeurs croissantes ; le patriote d'hier ne se trouvoit plus Têtre assez aujourd'hui s'il ne se montoit pas à la hauteur de tel ou tel événement. Les plus exaltés poussoient les autres, et c'est ce qu'on appeloit se mettre au pas. Mais X... étoit bon enfant, et, pour ^e mettre à notre niveau, il devenoit raisonnable. Ce n'étoit plus le même homme quand il avoit été passer trois mois à Laon où ses fonctions de directeur du jury l'appeloient. L'esprit de Laon étoit détestable, si Ton peut appeler la rage, de l'esprit. Les fous de cette ville ne pouvoient être rivalises que par ceux de Saint-Quentin. Ils avoient pour chef le procureur syndic du département, P...., affreux coquin , qui , voyant décharger les charrettes de détenus qu'on lui envoyoit, les comptoit comme des animaux en les touchant avec son bâton.

Quand notre original avait passé deux ou trois mois à Laon, il arrivoit avec des opinions à faire peur. Il faisoit trembler sa femme et sa vieille grand'mère qui croyait que le règne des fous passeroit et qu'à la tin son cher tils pourroit bien être pendu. Sa malheureuse mère nous disoit : « M. Vielle, M. Hua, vous qui êtes de bon conseil, prenez (( X... en pitié, remettez-lui la tête. Il n'est pas méchant, « vous le savez; mais il me fait mourir. » Nous rassurions ces pauvres femmes, et nous tancions l'écervelé sans ménagement. 11 avoit cela de bon qu'il ne se fâchoit jamais de ce qu'on lui disoit. D'ailleurs il avoit confiance en nous, et nous regardoit, avec raison, comme ses amis. Un jour, il me prend à l'écart dans les jardins de Nogent, et tire de sa poche une affiche imprimée qu'il me donne à lire. Il étoit bien aise d'avoir mon avis avant de la faire placarder dans Chauny. G'étoit une diatribe affreuse contre la religion et

ses suppôts, qui étoient les dévots et les prêtres. Il les accusoit d'être en conspiration permanente. Tous les troubles intérieurs, les malheurs publics étoient mis sur leur compte. Gétoit à les faire assommer. Il désignoit notamment à la fureur populaire M"« Tribalet, de Chauny, vieille et bonne femme qui faisoit profession de prier et de pleurer en expiation des infamies dont l'église avoit été profanée, et qui avoit eu l'imprudence de dire que la ville étoit exposée à de grands malheurs depuis que son patron saint Momble avoit été abattu et brûlé. A la lecture de ce manifeste, je fus saisi d'indignation, et, me rappelant le trait d 3 Sully, je le déchirai devant ce souverain démagogue. X... resta i^tupéfait de voir son chef-d'œuvre d'éloquence en lambeaux. — « Misérable, lui dis-je, chez « qui la politique a éteint les sentiments d'humanité, tu « veux donc faire égorger des malheureux qui ne font pas « plus de mal à toi qu'à la République? — Non; mais « je voudrars les faire trembler. » — « Un jour viendra où « tu auras peut-être à trembler pour toi-même ; mais au « moins cet écrit ne t'accusera pas.» X... eut peur et le supprima en me remerciant du bon conseil que je venois de lui donner.

' Je ne finirois pas si je voulois raconter toutes les anecdotes de ma vie à Nogent. Je ferois une galerie de tableaux si je voulois peindre tous les gens que j'y ai connus. Je n'avois de relations qu'avec ce canton. Nogent étoit pour moi le monde. Partout ailleurs on ne parloit plus de moi, on ne s'en occupoit plus; personne n'osoit m'écrire, pas même mon père, et je ne m'avisois pas d'écrire à personne. Si l'on sa voit tout ce qu'il y a à souffrir dans cet état, combien l'âme en est quelquefois oppressée! Je ne Taurois peut-être pas supporté sans la tendresse de ma femme, l'amitié de M. et de M"»® Vielle, les témoignages constants

qu'ils m'en ont donnés, et l'intérêt à peu près général qu'on me portoit dans le pays. Je n'oublierai pas ce trait de mon parent, M. Decrusy. Il habitoit son domaine de Longvoisin distant de quatorze lieues; il étoit retiré là, non par crainte, mais par raison, faisant valoir ses terres, et labourant lui-même comme un paysan. Un soir, à la brune, arrive à Nogent un homme en veste appelée canwa^no/c: c'étoit le costume des patriotes. Il étoit excédé de fatigue et de faim, s'étant égaré dans les bois. Il se trouve mal en entrant, on le place au coin du feu, la chaleur et le vin sucré le font revenir. C'étoit mon cousin Decrusy. Je lui sautai au cou, je voyois en lui toute ma famille dont il me donna des nouvelles. Ce moment fut un grand bonheur pour moi. Il se proposoit d'aller à Mantes, et il rendit compte à mon père, qui étoit inquiet de son côté, de notre entrevue.

Ainsi se passoient mes jours dans une alternative de soucis et d'espérance, de peines et de plaisirs. C'est au surplus la vie de l'homme ; mais, suivant les temps, les nuances en sont plus; fortement prononcées. Je soutenois ma femme de tout le courage que je pouvois avoir, et, Dieu merci, je n'en manquois pas. A cette époque aussi, le fort de la Révolution étoit passé. Les gueux qui ne régnoient plus, ne* tuoient plus; ils se taisoient, et ceux qui avoient été les plus furieux se cachoient. Cependant tous les fléaux n'étoient pas épuisés. Il y eut, cette année 1795, une disette affreuse. L'intempérie du ciel n'en étoit pas la seule cause. Il y en avoit une autre dans l'imprévoyance et l'impéritie de ceux qufétpient chargés, pour la République, de l'emmagasinement des blés. Les greniers d'abondance qu'on avoit formés en mille endroits devinrent , en peu de temps, des approvisionnements de disette ; les blés, rentrés mouillés, entassés, privés d'air et de soins, furent promp-

tement germes et pourris. Le pain de rhomme ne put pas même taire la pâture des animaux. La rareté de la denrée la fit monter à des prix excessifs, et ce qui la renchérit encore (car il faut tout dire), ce fut l'inexorable avidité des fermiers. Ils ne vouloient vendre que pour de l'or, et on n'avoit que des assignat^. Ils arrachoient l'argenterie, les croix des femmes, les bijoux qu'on leur livroitpour ne pas mourir de faim. La rage du gain avoit rendu ces hommes cruels, homo homini lupm. Mais il y eut d'honorables exceptions. Nos amis les cultivateurs de la montagne ouvrirent leurs greniers, vendirent, et, de plus, firent l'aumône. Des bandes qui se renouveloient sans cesse se présentoient affamées à toutes les fermes. M"»« Lemoine de Loir cuisoit, tailloit, et distribuoit les morceaux de pain. Excellentes gens que ces Lemoine, Goumaud^ Potier et autres parents ou alliés du père Bai lly, qui faisoienl pleuvoir sur la montagne la manne pour les malheureux! C'étoient eux qui nourrissoientia maison de Nogent; mais à la fin tout s'épuise, il fallut aller à quinze ou vingt lieues pour se pourvoir. Le lendemain de la naissance de mon fils, ja me mis en foute pour aller chercher des farines. Vielle m'avoit donné cette mission qui n'étoit pas sans difficulté, comme on va le voir.

Les farines étoient à prendre chez un meunier à deux lieues au delà de la Ferlé-Milon. Ce jneunier étoit un coquin comme bien d'autres. M^^Vt^, de Blérancourt^ qui étoit sa cousine, avoit fait marché pour elle et pour nous. Je pars un matin, la poche remplie d'assignats, accompagné de M"»« Viet et d'un fermi^^r de Vielle, Oudin^ du Bain-des- Dames, qui avoit attelé à une mauvaise charrette quatre chevaux encore plus mauvais. C'étoit tout Tattirail de sa ferme. Enfin nous arrivons à Soissons. Je me présente au district, et je demande un laissez-passer pour ch^ivger des

farines. « Vous voulez donc les faire piller », me dit le secrétaire ; a une autorisation ne vous serviroit de rien. Si « vous voulez me croire, prenez les chemins détournés, « marchez la nuit, et que Dieu vous conduise. » Comme la voiture était à vide, je suivis la grand'route

jusqu'à la forêt de Villers-Cotterets où nous entrâmes à la nuit. Il falloit s'y diriger dans l'obscurité. M°»« Viet pçrdit la trace, et, pendant plusieurs heures, nous fûmes égarés. J'étois harassé de fatigue, dévoré par la soif, et je me rappelle que je me désaltérai d'eau croupie dans une ornière. Après bien des détours, nous arrivâmes pourtant à la pointe du jour au moulin. Le meunier eut l'air pétrifié à notre aspect. M™^ Viet lui dit : « Mon cousin, nous venons a charger les farines, voilà M. Hua qui va payer comptant cf le prix convenu. —Ah ! bien oui, dit le meunier; mais vous « savez que depuis huit jours, il y a bien du renchérisse- « ment; d'ailleurs j'ai été obligé d'en livrer une partie sur c( la réquisition du district. » La bonne dame Viet se mit à pleurer, et moi à gronder comme la tempête qui alloit éclater. J'avoisdéjà la mine bien mauvaise par la fatigue, elle s'enflamma de courroux. « Coquin, lui dis-je , croiser tu que je serai venu de si loin pour rien? Tu vas livrer « tout à l'heure, choisis la monnaie dont tu veux que je te a paye. » Je tirai d'une poche des assignats, de l'autre un pistolet, et j'avançai sur lui. La mère Viet, épouvantée, se jeta entre nous deux, croyant que j'allois assassiner son cher cousin ; l'imbécile eut peur de mon pistolet qui n'étoit pas chargé, et de suite, malgré les remontrances' d'Oudin, qui me prioit de laisser reposer ses chevaux, qui au surplus n'avoient pas plus de fatigue que nous, la voiture est remplie de nos sacs, et nous partons.

Tout n'étoit pas fini ; il falloit arriver et amener notre cargaison à bon port. Suivant le conseil que j'avois reçu à

Soissons, je me tapis dans le premier cabaret où nous et nos chevaux pûmes être hébergés. Nous trouvâmes là un repos dont nous avions tous besoin. A la nuit tombante nous nous remîmes en chemin. Arrivés à la rivière V Aisne que nous passâmes dans un bac , nous grimpions une côte rude et longue , poussant à la roue de tous nos efforts, lorsque la charrette se brisa. Voilà nos ?acs de farine à terre. J'étois désespéré ; heureusement M™® Viet connoissoit du monde dans ce canton , elle alla chercher du secours. Je restai avec Oudin en sentinelle au milieu des champs pour garder notre butin. Je mourois d'impatience, lorsqu'au bout de deux heures arriva la bonne dame Viet avec une voiture et deux forts chevaux. En un instant tout fut remballé et chargé : sacs de farine, et la voiture de Nogent avec ses roues brisées. Les mazetles de Oudin, qui ne faisoient qu'embarrasser et retarder nos deux vigoureux chevaux , furent attachés derrière la voiture. J'eus une grande joie , lorsque , du haut de la montagne de Crécy , j'aperçus Nogent , où nous étions attendus avec inquiétude. On nous avoit guettés bien des fois sans nous voir venir. Il étoit temps ; notre provision fut la dernière qui fut respectée. Dès le lendemain, le pillage général étoit établi. Nous eûmes de quoi vivre jusqu'à la moisson; encore il fallut scier quelques parties de seigle qui paroissoient les plus mûres ; on les séchoit sur des draps étendus dans le jardin.

En quittant Paris , je croyois passer trois mois à Nogent. J'y ai demeuré trois années. Si vous voulez savoir à (|uelle occasion je suis revenu dans la capitale et ce que j'y ai fait, prenez courage et suivez mon histoire.

Page 1