‹ Mémoires d'un avocat au parlement de ParisChapitre 18 sur 27 · SÉANCE DU 10 JUILLET (Mardi · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 10 JUILLET (Mardi

On admet à la barre une députation de fédérés.

L'orateur. — La nation est trahie....

Si la nation ne peut être sauvée par ses représentants, il faut bien qu'elle le soit par elle-même. (Vifs applaudissements des tribunes'.... Nous ne voulons pas combattre sous les ordres des courtisans et des complices de nos tyrans. (Applaudissements).... On nous parle de faire la guerre à l'Autriche, et l'Autriche est dans nos camps et dans le conseil du roi; l'Autriche est à la tête de nos armées. (Acclamations réitérées dans toutes les tribunes.)

A la tête des chefs perfides est La Fayette , le plus méprisable, le plus criminel, comme le plus perfide des ennemis, le plus infâme des assassins du peuple. (Un murmure d'indignation presque général s'élève dans r.\ssemblée.)....

M. Hua. — 11 n'est pas possible à l'Assemblée d'entendre traiter de criminel un citoyen qu'elle n'a pas jugé. Qui est-ce qui jugera La Fayette ? Est-ce l'Assemblée ou ces Messieurs? (Des murmures s'élèvent dans les tribunes et couvrent la voix de M. Hua.)

L'orateur. — ...La Fayette a foulé aux pieds toutes les lois ; il a déclaré la guerre au peuple français et à l'Assemblée, et il existe encore.

Les lois, la patrie, la liberté, ne sont donc plus.... Nous marcherons seuls, s'il le faut, et no:s sauverons le peuple et vous-mêmes. ^Les applaudissements recommencent.).... Pères de la patrie, suspendez provisoirement le pouvoir exécutif dans la personne du roi. (Applaudissements réitérés des tribunes; murmures dans r.\ssemblée.) ... Enfin, renouvelez les corps judiciaires.... (Violentes rumeurs.)

{Moniteur, T. XIII, p. 170-171.)

immense et je passai la rivière dans un batelet à l'endroit où est aujourd'hui le pont des Arts. Cette séance est du 8 août ; elle fut la dernière pour moi avant la trop fameuse journée; je partis le lendemain matin. Comment! Partir, quitter son poste à la veille du danger ! Vous n'y serez donc pas au 10 août? Non ; mais écoutez mon histoire*.

Ce terrible 10 août fut brusqué par les Jacobins , qui avoient indiqué leur coup pour le 13. La tête remplie du projet d'évasion à Rouen, je voulus, avant tout, mettre ma femme à couvert. Elle ne se doutoit de rien ; je l'emmenai à Mantes le 9 août au matin , comptant la laisser à mon père et revenir le lendemain à Paris. Je dis à mon père les motifs de mon voyage et les tristes pressentiments qui lui procuroient ma visite. Après m'avoir écouté avec

Le décret d'accusation a été rejeté à la séance du 8 août. Le Moniteur du 10, p. 367, relate ainsi ce vote :

L'Assemblée ferme la discussion.

Il se fait un grand silence.

M. le Président met aux voix le ilécret d'accusation. Il prononce qu'il n'y a pas lieu à accusation contre le génér il La Fayette.

Les tribunes gardent un morne silence (de).

Une partie de l'Assemblée élève des réclamations contre la prononciation du décret el demande l'appel nominal , soit à cause du doute de l'épreuve, soit à cause de la nécessité que chaque membre prononce hautement et publiquement son opinion sur une affaire de cette importance.

Le président lève la séance. Les réclamations se renouvellent avec plus de force.

Le président reprend le fauteuil.

Après une assez longue opposition, l'appel nominal a lieu.

Le décret d'accusation est rejeté à une majorité de 406 contre 224.

La séance est levée à 6 heures.

1. La séance du 10 août est trop longuement racontée dans le Moniteur pour être reproduite ici ; on peut la voir p. 378 à 400, T. Xlll du Moniteur léimprimé.

un air extrêmement soucieux, il me dit : « Ta femme sait- « elle tout cela? » — « Non , je me suis bien gardé de le lui « dire, elle n'auroit pas voulu quitter Paris, o — « Projet de « t'ou ! Tu as la cervelle tournée ; il faut que tu lui déclares « franchement ce dont il s'agit. » Le soir donc , je dévoilai le mystère à ma femme. La malheureuse pleura toute la nuit. « Tu me connois bien mal , dit-elle , si tu m'as cru « capable de te quitter dans un moment dangereux. Reste (' ici , si cela se peul: je reste avec toi. Si tu pars, il faut « que lu m'emmènes. » Le lendemain matin , nous nous remîmes en route. Mon père nous dit adieu avec le cœur bien gros. 11 m'avoit parlé un quart d'heure auparavant ; il avoit maudit, exécré les Jacobins , les circonstances qui m'avoient jeté dans cet enfer. Il m'avoit conjuré de ne

L'entrée du roi, chassé des Tuileries par l'insurrection triomphante et les massacres, y est ainsi racontée :

Un officier municipal annonce que le roi, la reine, sa famille, les ministn.'s et les administrateurs du déparlement demandent à se présenter à l'Assemblée nationale.

L'Assemblée nomme une députation pour aller au-devant du roi.

Le roi, la famille royale, accompagnés de deux ministres, entrent dans la salle et se placent aux sièges destinés aux ministres.

Le roi. — le suis venu ici pour éviter un grand crime, et je pense que je ne saurais être plus en siîreté qu'au milieu de vous, Messieurs.

M. le Président au roi. — Vous pouvez, Sire, compter sur la fermeté de l'Assemblée nationale; ses membres ont juré de mourir en soutenant les droits du peuple^etles autorités constituées.

Le roi s'assied à côté du président.

Ou observe que la Constitution interdit au Corps législatif toute délibération en sa présence.

L'Assemblée décide que le roi et sa famille se placeront dans une tribune particulière, située deriière le fauteuil du président. (Le roi et sa fuiiiille sont restés dans cette tribune jusqu'au lendemain 2 heures et demie du matin.) Après quelques débats, l'Assemblée, pour ne point interrompre ses délibérations, les invite à se placer dans la loge du Logotachigraphe.

plus rien dire, et même de ne plus me montrer à l'Assemblée que quand je ne pourrois plus faire autrement.

Nous voilà en route vers Paris. G'étoit le 10 août. Le canon foudroyoit le château des Tuileries. Arrivés à Triel, nous rencontrons des voyageurs épouvantés qui augmentoient encore la terreur par leurs récits. A les entendre , tout Paris étoit à feu et à sang. Ma femme fut saisie et tomba dans un état que je ne puis dépeindre. Ses paroles entrecoupées me disoient : « Restons ici ! Ne va pas te faire assassiner,... Que deviendrais-je ? Mon Dieu , ayez pitié de nous,,. Que je suis malheureuse !» Je restai pétrifié de ce que je voyois et de ce que j'entendois. Il étoit tout simple de descendre à l'auberge , d'y passer le reste du jour et la nuit. Mais le projet de Rouen agitoit et troubloit mon esprit. Je résolus d'y aller en repassant par Mantes. Quelle faute! On voit bien que dans ce moment je ne raisonnois pas. D'abord que faire à Rouen? L'événement qui avoit été devancé de trois jours disoit assez que je n'y trouverois personne. Mais encore , pourquoi passer par Mantes où la terreur étoit déjà arrivée? A quels propos, à quels soupçons même , mon retour subit n'alloit-il pas donner lieu? Dans la chaleur du moment je ne lis pas ces réflexions. Mon père, qui trembloit pour ma rentrée dans Paris ce jour-là, fut tranquille en nous revoyant. Ce moment de calme fut de courte durée. Il y avoit dans la ville une stupeur qui tourna bientôt en agitation; toutlemonde étoit dans les rues, on se jetoit au-devant des voitures pour avoir des nouvelles ; et puis divers groupes se formoient, tenoient tous les propos que peuvent suggérer la surprise et la peur. On en vint sur mon chapitre. « Mais ce M. Hua qui est arrivé hier, parti « ce matin , revenu ce soir, tju'est-ce que cela signifie? « C'est un lâche » , disoient les uns. D'autres disoient : « Ce pourroit bien être un ti'aître : puisqu'il connoissoit

« l'événement d'avance, il n'y est pas étranger. » Ferton arriva et me dit : « Tu n'es pas bien ici ; je vais emmener « ta femme , tu viendras nous rejoindre, vous passerez la « nuit chez nous. » Je sors de chez mon père que je ne devois plus voir de longtemps. Quelle !>ottise! Quelle équi- ' pée! Oui, sans doute, après l'avoir faite j'aurois bien pu ne pas la dire ; il n'y a peut-être plus que moi qui s'en souvienne. Je m'en accuse pourtant , parce que je veux que ce livre soit un livre de vérité. Je continue.

Il y a dans toutes les petites villes un ou deux personnages qui sont les oracles du canton. Il y en avoit un à Mantes. Quoiqu'aveugle , il étoit renommé pour sa manière de voir. Il avoit la rage d'endoctriner et de donner des conseils ; ma position étoit grave , et il crut, en conscience, que lui seul pouvoit me tirer de ce mauvais pas. Voilà mon homme qui, après de longues et philosophiques réflexions sur la Révolution qu'il me fallut entendre, se rabattant enliii sur mon chapitre, me dit ces solennelles paroles : « Monsieur, j'ai réfléchi à votre sujet ; tout considéré , vous « n'avez pas d'autre parti à prendre que d'émigrer en « Angleterre. » L'imprudent parloit devant ma femme. « Comment ! s'écria-t-elle, vous donnez un pareil conseil à « mon mari ? Qu'a-t-il donc fait pour s'expatrier? » — « Sois tranquille , lui dis-je, nous n'irons pas si loin. « Monsieur, je vous remercie du vif intérêt que vous me « témoignez; je pars cette nuit, demain matin je serai à « l'Assen^blée pour y délibérer et , s'il le faut , y mourir. » L'oracle me quitte enfin , pénétré d'admiration pour un courage que d'abord il ne me supposoit pas.

Mais l'idée de Rouen ne pouvoit me sortir de la tête , j'en étois véritablement dominé. Nous partîmes à minuit dans un cabriolet de poste; nous ariivons chez le cousin Roger ^ pour qui mon apparition fut d'abord une énigme.

C'étoit un brave homme , ennemi juré des Jacobins contre lesquels il s'étoit signalé plus d'une fois dans ses fonctions municipales. « Va au département, lui dis-je, informe- « toi de ce qui s'y passe; quelques députés doivent être ici , « prends des renseignements avec prudence, et viens me « dire ce que tu auras appris. »

Au bout de deux heures, Rogfr rentra l'oreille basse. « Il n'y a rien de nouveau , dit-il-, personne n'est arrivé. « Je vois bien à présent le but de ton voyage , mais il est « manqué. J'ai un ami au département qui m'a tout dit en « confidence. Il est bien vrai qu'on attendoit ici le roi ; « toutes les dispositions étoient prises, des proclamations « étoient rédigées , les autorités civiles et militaires n'atten- « doient que le moment. Mais la fatale journée du 10 a a tout rompu. Le roi est au Temple , les gens les plus déier- « minés se retirent, ne pouvant plus rien. Le département « vient de supprimer de ses registres un arrêté quicom- « promettroit aujourd'hui tous ses membres. Que veux-tu? « Les Jacobins l'emportent, et je te dirai franchement que je « ne crois pas que tu puisses rester longtemps en sûreté « ici. C'est une imprudence d'être descendu chez moî en « plein jour : on t'a vu si souvent à Rouen , toute ma rue te « connoît, et il y a des gens qui savent que tu es député. « Mais dînons toujours , et nous aviserons de notre mieux « à ce que tu as à faire. » Triste dîner! Ma femme s'étoit mise au lit, excessivement fatiguée et déjà travaillée de douleurs d'entrailles qui dévoient aboutir à une fausse couche à Paris. M""^ Roger fit l'impossible pour la retenir : « Partez, me disoit-elle, puisqu'il le faut; mais laissez- « nous ma cousine qui n'est pas en état de voyager , nous « en aurons bien soin; mon mari vous la reconduira. » Je ne (lemandois pas mieux , mais le refus de ma femme fut inflexible. A dix heures du soir , nous nous remîmes en

route dans uno chaise de poste. Elle n'en pouvoit plus. Je la fis leposer deux heures à Ecouen. iVous avions un endroit difticile à passer , c'étoit Magny. J'avois bien un passeport, je me l'étois fait délivrer à Paris avec la qualité d'avocat , ma qualité d(; député y étoit omise à dessein. Mais Magny étoit de l'arrondissement de Mantes , et les électeurs de ce pays-là, qui étoient les plus exaltés comme les plus sots Jacobins , me connoissoient très-bien. J'avois élé nommé à Versailles, malgré eux. Que faire, si celui qui me demandera mon, passeport est un de ces imbéciles? Mon arrestation auroit été un triomphe. Ils auroienlfait le plus fameux acte de patriotisme en me ramenant à l'Assemblée sous escorte. 11 n'arriva rien de tout cela : je traversai Pantoise , qui étoit aussi de mon département, avec le même bonheur. Nous voilà à Paris; ma femme se mit au lit en arrivant , et le lendemain , l'événement redouté se produisit.

Mon absence avoit inquiété mes amis. Je reçus dans le jour même plusieurs visites, notamment celle de Fressenel à qui jecontoi mon aventure. « J'étois, dit-il , bien impact tient de te revoir, o II me raconta la lamentable histoire du 10 août dans tousse^ détails*. Après, il me dit : « Il faut « que tu te montres de suite à l'Assemblée, tu vas venir « avec moi à la séance de ce soir. Jeté guettois depuis deux « jours, je me suis présenté hier et avant-hier clieztoi pour « te donner un avis important : c'est que tu étois à l'assera- « blée dans la journée du 10, etque tu as parlé à la tribune. « — Qu'est-ce que cela signifie? — Cela signifie qu'un « journal s'est trompé, qu'il t'a fait parler quand tu n'y étois « pas, il a pri;- un auti-e pour toi : dans la circonstance c'est « un bonheur, car il faut te dire que le projet daller à

1. 11 faut la lire d.ins l'ouvrage de .M. Moitmier-Terniiux : cette narration, basée sur les ducumeiits aultientiques et les pièces officielles, est Uouloureusemen t instructive.

« Rouen n'est pas resté tout à fait inconnu, et si quelqu'un « de nos Jacobins t'implique dans cette affaire et demande « des explications, il faudra payer d'audace , soutenir que « lu n'as pas quitté ton poste, et en preuve tu citeras cet « article du journal. » Nous partons. Il n'y avoit pas un quart d'heure que j'étois dans l'Assembiée, lorsque Le Cointre de Versailles interpella le président de me demander où j'étois le 10 août. Un bruit confus et général s'éleva de mou côté, lorsque je m'apprêlois à répondre. « Cela n'en vaut « pas la peine, me disoit-on : nous savons tous que vous « étiez ici. Il a parlé à la tribune ce jour-là, s'écria Fressenel. « est-ce que M. Le Cointre ne i'auroit pas entendu? » Ces braves gens me tirèrent ainsi d'affaire. La dangereuse motion n'eut pas de suite.

Qu'ai-je à dire maintenant de l'Assemblée? Elle n'exisloit plus. Du sein de l'insurrection étoient sortis des pouvoirs nouveaux et monstrueux. Uu nouveau Conseil de la Commune né dans le sang justifia bientôt son origine ; il régnera par la terreur, il médite les massacres de septembre. C'est Danton^ c'est Robespierre qui, au bruit du canon qu'ils n'affrontoient pas, organisoient ce comité redoutable. Les hommes qui le composèrent étoient dignes d'eux. Le pouvoir exécutif étoit emprisonné , le pouvoir législatif est envahi et passe dans leurs mains. Il ne faudra plus dire : L'Assemblée a décrété^ mais : On a fait décréter par l' Assemblée. Ainsi les tiers Girondins vont être à leurs ordres; eux aussi ont été vaincus au 10 août. C'est Vergniaud qui propose et fait adopter de suite le décret portant suspension provisoire du roi , et convocation d'une Convention nationale. Des décrets d'accusation pleuvent chaque jour sur ceux que poursuit la haine des Jacobins. La Commune y associe la sienne. Elle a aussi ses vengeances à satisfaire, ses victimes à immoler. Montmorin, Bertrand de Molleville, Duport, Alex-

andre Lameth, Barnave, furent décrétés; Barnavo, qui avoît dit dans l'Assemblée constituante ce mot fameux : Périssent les colonies plutôt qu un principe. Il pouvoit juji;er à présent ce que ces grands principes valaient. On fit remonter au ministèje Servan , Clavières et Roland. Danton fut nommé ministre de la justice, ou plutôt il s'y élança. C'est luimême qui dans une circulaire aux tribunaux leur annonça qu'il venoit d'entrer à ce ministère par la brèche du canon du 10 août. Les Girondins n'auront pas de plus terrible ennemi.

L'Assemblée avoit décrété la suspension du roi ; mais c'étoitla déchéance qui lui étoit demandée, elle n'avoit donc satisfait qu'à demi aux injonctions populaires. N'importe, la royauté étoit condamnée, et les factieux s'empressèrent de l'abolir dans ses images. Le \\ août les statues de Henri IV, de Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XV furent abattues. Ce sont les premières ruines sur lesquelles la république s'est assise. Voici une anecdote du Pont-Neuf qui me fut certifiée par un de mes collègues qui étoit présent. Au moment où toutes les machines étoient en mouvement pour renverser l'image du bon roi, une femme du peuple s'avance et dit aux démolisseurs : «Quoi! Henri IV aussi, ce brave hommequeiiousaimonstous!...» — «Oui, lui répond un "honmie de la bande, c'éloit un bon b....; mais il étoit roi, il faut qu'il y passe, ça servira d exemple aux autres.»

L'Assemblée étoit subjuguée. Que la honte de cet état retombe sur les factieux et les lâches qu'elle recéloit dans son sein, et qui l'y avoient amenée. Il seroit injuste d'étendre sur le côté droit les malédictions qu'elle mérite. Que pouvoit une poignée il'hommes toujours en minorité, toujours battue, et, ce qui est pii-e encore, calomniée dans ses intentions, devenue l'objet tes défiances, et à présent de l'animosité populaire? Aussi, nous n'allions plus aux séances que

pour constater que nous ne les avions pas abandonnées , nous ne prenions plus part aux délibérations. Et quand on votait par assis et levé, nous restions immobiles sur nos bancs. Cétoit la seule protestation que nous pussions faire, c'étoit la force de la faiblesse. Nous n'en avions pasd'autre.

Cependant tout n'éioit pas perdu s'il y avoit de l'énergie dans les provinces. Voyons les effets du 10 août au dehors. La terreur qu'il répandit fui à peu près générale. Il y eut dans plusieurs lieux une t','ntative de résistance ; mais elle ne put être organisée nulle part. Toute action, pour être forte, doit partir d'un centre : la Révolution a mille fois prouvé que c'est à Paris que se décide le sort des départements. Ces mêmes autorités qui avoient si énergiquement protesté contre la journée du 20 juin, se turentdevant celle du 10 aoi!it. J'ai dit qu'il y avoit eu un projet concerté, des mesures [)rises pour mettre le roi en sûreté à Rouen. Voici des faits qui appuyent mon assertion. Ce fut à Rouen que le peuple s'émut. M. de la Rochefoucault-Liancourt fit renouveler aux soldats et aux citoyens le serment de fidélité à la constitution qu'on venoit de détruire. Il y avoit là un régiment suisse qui ne demandoit pas mieux que de venger ses compatriotes morts au 10 août; mais ces dispositions ne suffisoient pas, et pendant qu'on délibéroit sur les moyens de les mettre à effet, le temps se perdit, des émissaires des Jacobins de Paris arrivèrent, produisirent l'hésitation, le trouble dans les esprits. L'idée de la guerre civile a glacé les courages. M. de la Rochefoucault est abandonné.

A l'armée, le mouvement de résistance eut d'abord toute l'impétuosité militaire. M. de la Fayette avoit son quartier général à Sedan où un grand nombre de troupes étoient réunies. Il fit publier à l'ordre une proclamation contre les auteurs de l'insurrection, et contre les décrets de l'Assemblée nationale qui l'avoient sanctionnée. L'armée fit

entendre, par ses cris d'indignation, qu'elle partageoit les sentiments de son général. L'Assemblée (c'est-à-dire les Jacobins, car il n'y a plus d'Assemblée), prévoyant ce niouviBment qu'elle redoutoit, avoit envoyé trois commissaires pris dans son sein : le général les fait arrêter et conduire dans les prisons de Sedan où ils répondront comme otages des jours du roi.

Certes, voilà une levée de boucliers qui annonce quelque chose : vous allez voir que ce ne sera rien. Il y a donc des décrets d'en haut qui veulent que la révolution s'accomplisse? Aux uns, l'audace est envoyée; aux autres, la peur; à tous, l'espiit de confusion et de vertige qui ne permet plus l'accord que pour le crime Lafayette n'étoit pas seul général, l'armée de la Moselle éloit sous les ordres du général-Luckner; celui-ci, dont la coopération auroit éié si puissante , tomba tout à coup dans une irrésolution dont il ne sortit que pour se ranger au parti qui lui paroissoit le plus fort, aux Jacobins. Il proclama sa soumission aux décrets de l'Assemblée. C'est ici qu'il faut considérer toute la force qui s'attarhe aux actes du pouvoir. Voilà un homme qui personnellement est dévoué au roi ; mais le Roi est au Tem[)le et ne commande plus, son pouvoir est passé à d'autres, ils en font un exécrable usage; n'importe, ils commandent, Luckner obéit. C'est ainsi (jue la France s'est successivement courbée sous le joug détesté de tous ses dominateurs. Elle a obéi à Robespierre!!! C'est une grande leçon que la Révolution, pour ceux (jui savent la lire.

Lafayette éprouva une autre défection dans sa propre armée. DilLn comnîandoit au camp de Mauldre^ et d'abord il s'étoit prononcé hautement dans le sens du général en chef; mais Dumouriez étoit sous ses ordres, et ce Dumouriez, par-dessus tout intrigant et ambitieux, qu'on avoit

vu tour à tour royaliste, girondin, devint cette fois pur jacobin. 11 désobéit, intrigua, divisa, alla même jusqu'à annoncer le dessein de marcher contre Lafayette, et de faire battre ainsi les régiments entre eux. Le temps est bien précieux dans ces circonstances : Lafayetie en avoit perdu. S'il se tût mis en marche au premier moment, il entraînoit son armée, et le coup pou voit être décisif. Mais rester là, faire de vaines démonstrations, délibérer quandil , faut agir, voilà ce qui perdit le général. L'enthousiasme est une passion qui n'a point de durée. Sans être encore abandonné, Lafayette sentit qu'il n'étoit pas soutenu. Il ne voulut compromettre personne dans sa fortune; lui, et quelques amis intimes qu'il ne put empêcher de le suivre, passèrent la frontière, furent arrêtés par la première patrouille ennemie et cond'uils dans les prisons d'Autriche.

Ainsi tout est tini, et le despotisme de la Révolution commence. Rendrai-je compte maintenant de l'agonie de l'Assemblée, des derniers soupirs de la liberté? Dirai-je les attentats de ce Conseil de la Commune de Paris dont l'insolence augmentoit chaque jour avec le pouvoir, ses proscriptions, ses arrestations par l'etfet desquelles les prisons furent approvisionnées des victimes qu'il vouloit immoler? Retracerai-je enfin les massacres des 1" et 2 septembre? Non, il faudroit tremper ma plume dans le sang pour tracer ces épouvantables tableaux, et je n'en ai pas le courage. Je m'arrête.

Quant à mes dangers personnels dans ces derniers temps, ils étoient très-réels. Nous autres, députés proscrits, n'allions plus aux séances qu'armés. Les pistolets étoient la constitution du jour. Plusieurs de mes collègues changeoient de domicile toutes les nuits. J'avois un fameux jacobin dans ma manche, un médecin nommé Lambry^ qui avoit traité ma femme des suites de sa fausse couche. Cet

enragé (politiquement parlant) étoit pourtant un honnête homme, il avoit pris notre position en pitié. Ami intime de Danton et d'autres chefs de parti, affilié au club des Jacobins, initié même à leurs secrets, il étoit au courant de tout ce qui se préparoit, et m'avoit dit : « Restez chez vous tant que je ne vous avertirai pas d'en sortir. S'il le faut, je vous ai trouvé un asile, c'est chez moi que vous viendrez, vous y serez en sûreté avec certains malades que je traite : il faudra bien que vous vous laissez traiter, comme si vous l'étiez, il ne vous arrivera pas d'autre mal que la médecine. »

A quelque temps de là, il vint m'annoncer que je pouvois être tranquille, et me fit part en confidence de ce qui venoit de se passer. Dans un comité diabolique, on avoit agité la question si les députés du côté droit, tous conspirateurs bien connus, ne dévoient pas à leur tour être immolés. Ce coup hardi imprimeroit la terreur dans tous les départements, et rendroit plus facile l'établissement de la République. Danton avoit repoussé avec force cette proposition sanguinaire : il avoua qne nous avions été dangereux, que nous le serions encore si nous devions rester députés; mais la Convention alloit arriver, nos pouvoirs expiroient. « On sait, dit il, que je recule pas devant le crime quand il est nécessaire, n)ais je le dédaigne ([uand il est inutile....» Grâce à cette maxime philosophique et à l'ascendant de Danton , il nous fut permis de sortir sains et saufs de cette Assemblée maudite qui expira enfin le 21 septembre 1792. »

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