MA RETRAITE A NOGENT
Quand je quittai l'Assemblée , j'étois comme un homme qui a fait un long et périlleux voyage. Heureux de rentrer chez lui, il croit enfin y trouver le repos. Mais il netoit plus permis à personne d'être trancjuille en F'rance, à nous, surtout, qui avions publiquement pris part aux mouvements qui l'agitoient. Nous avions amassé des préventions aveugles , des haines obscures que nous ne connoissions même pas , et qui dans les occasions vont se montrer. 11 y avoit dans ma rue de Seine un assez bon nombre de patriotes à la manière des Jacobins : Lacaille , rôtisseur, qui auroil dû avoir une certaine considération pour moi à cause de la quantité de poulets qu'il m'avoit fournis dans le cours de la session ; Guérard , marinier de Rouen , qui avoit quitté la navigation en grand sur la Seine, et n'avoit plus qu'un batelet dans lequel il passoit les gens du pont du Louvre au quai Mazarin; Philippe , nourrisseur de bestiaux, qui conduisoit ses ânesses aux poitrines malades, et qui pour cent francs ne m'auroit pas donné un verre de lait. Il y avoit encore <]uatre patriotes bien connus , car ils étoient ^ept, mais j'ai oublié leurs noms. Voilà quels étoient les matadors du quartier. Ces gens-là m'exécioient. Un jour je passai la rivière et précisément dans le batelet de Guérard. Quand il m'eut mis à bord , il me dit : « Grand gueux, tu es bien heureux qu'il y avoit d'autiPs « personnes avec toi; si tu avois été seul , j'aurois fait cha- « virer mon bateau et j'aurois eu le plaisir de noyer un « bigre d'aristocrate. » Lacaille, qui demeuroit vis-à-vis
de moi, étoil un bavard qui , à la journée, remplissoit sa boutiijue de mauvais propos sur mon compte, et faisoit trembler ma cuisinière en assurantque j'y passerois comme les autres. Enfin , Philippe , qui avoit été un des massacreurs de septembre, regrettoit amèrement qu'à cette époque je n'eusse pas été dans les prisons de l'Abbaye, où il ne ra'auroit pas manqué. Comme on voit , j'avois d'aimables voisins. Ce n'eût été rien en temps ordinaire ; mais dans les temps que nous allons parcourir, il n'y avoit pas de reptile qui n'eût son danger.
Le jour même où la Convention fut installée, elle décréta , par acclamation , la République. Il ne suffisoit donc plus d'être bon citoyen , il falloit être bon républicain. Toujours est-il que, le soir, tous les gueux de Paris parcouroient les rues avec des flambeaux en criant à tue-tête d'illuminer. Ma femme ne fut pas la dernière à obéir. Elle trembloit, en voyant le cortège , qu'il ne prît envie à quelquesuns dé monter chez nous pour me complimenter plus particulièrement. Elle avoit, à la hâte, ramassé tous les bouts de chandelles qui étoient à la maison, et même, dans sa frayeur, elle avoit allumé les bougies, en sorte que nos fenêtres, supérieurement éclairées, annonçoient toute la joie que nous ressentions de ce grand jour. Le cortège passa tranquillement et continua sa marche ailleurs.
Je fus obligé de faire deux choses : de m'enrégimenter dans la garde nationale, et d'assister aux séances de ma section. Il faut savoir que, depuis les terribles journées d'août et de septembre , les sections de Paris, qui d'abord s' étoient déclarées en permanence , s'assembloient trois ou quatre fois par semaine ; elles avoient président et secrétaire , et délibéroient sur la chose publique , comme on délibéroit à la Convention, au Conseil de la Commune , au club des Jacobins, à celui des Cordeliers. C'étoit la déma-
gogie organisée et la plus affreuse cacophonie qu'on puisse imaginer. On pense bien que je n'avois pas la moindre envie d'aller me fourrer dans ces réunions prétendues patriotiques : j'en avois , bien assez des discussions de l'Assemblée législative. Enfin , je voulois être en repos.
Cependant beaucoup d'honnêtes gens, qui comme moi désiroient rester chez eux, alloient de temps en temps ?e montrer aux assemblées de leur section , pour que leur républicanisme ne fût pas suspect. On me recommandoit d'en faire autant, et je résistois toujours. Mais, en consultant ma position , je sentis qu'il falloit faire comme les autres , si je ne voulois pas être signalé et inquiété au premier moment. J'apparoissoisdonc quelquefois à ma section des Quatre Nations ' , qui se réunissoit dans une des salles de l'Abbaye , et que je vis présider un moment par mon voisin Philippe. Il devoit regretter son premier métier de conducteur d'ânes, car il avoit à mener des animaux plus indociles. Quelle pitié d'entendre à la tribune tous les fous qui s'y succédoient et qui renchérissoient de patriotisme les uns sur les autres. Deux mots faisoient le fond de tous les discours : « la liberté, l'égalité » ; la Convention ajouta depuis à celte devise : « ou la mort» ! On pense bien qu'au milieu de tant d'orateurs je restai muet. Quand je m'étois montré un certain temps, j'avois hâte de décamper et de revenir à la maison.
A présent , il faut que je rende compte de mes exercices militaires. J'avois brillé dans mon bataillon des Quatre-Nations lorsqu'il fut organisé en 1789; je m'étois signalé, non par de beaux faits d'armes, mais par mon zèle, mon exactitude; un garde-française m'avoit donné