Il est à la page 201, T. I de mes Œuvres
« mis au concours par l'Académie française pour le prix de cette année. — Fort bien, mais revenons au barreau. Vous avez des dispositions qui vous y attirent et des obstacles qui vous repoussent. Il ne faut pas vous décourager, il faut les vaincre. Vous écrivez avec une grande facilité, votre style a de la clarté, de l'abondance: si vous vous borniez à écrire comme quelques-uns tl'entre nous qui se sont fait un nom par leucs mémoires, Elle de Beaumont, par exemple , ah ! monsieur le paresseux , vous n'auriez qu'à aller. Pour la parole , c'est autre chose. Je vous ai déjà dit que vous débitiez fort mal , et précisément c'est le débit qui fait l'orateur. Votre taille est immense, vos bras n'en finissent pas, et vous faites une multitude de gestes. — Monsieur, quand je parle, je ne puis m'en empêcher. — Tant pis; il faudroit vous lier les mains. Mais faites-en le moins possible, et, surtout, prenez garde que les mains ne dépassent jamais la tète, car c'est déjà bien assez haut.Votre stature n'est qu'un désavantage, mais je me suis aperçu que vous avez la vue basse , et c'est là un malheur. Vous ne verrez jamais sur la physionomie des juges l'impression que produiront vos paroles. L'avocat habile se dirige pourtant là-des;us , pour fortifier ce qui touche et abandonner ce qui ne touche pas. Vous êtes donc condamné à ne pouvoir manœuvrer ainsi sur l'esprit de vos juges. Allons, donnez-moi ce plaidoyer que je veux débiter à mon tour. » Et voilà cet orateur excellent, ce-grand maître qui , simple ou pathétique, mais toujours naturel et vrai, variant l'expression suivant les idées, me mit dans l'admiration de mon propre ouvrage, tant il l'avoit embelli par la diction ; la péroraison surtout m'avoit transporté....
« Ah ! Monsieur, que je vous remercie ! Je vois bien à « présent que mon plaidoyer est bon. — Oui certes, il l'est;
« mais c'est ainsi qu'il faut le débiter, o Là-dessus il m'embrassa et me dit en me quittant : « Euge fîli. »
Le jour de l'audience est arrivé , les portes de la grand'chambre sont ouvertes, elle est pleine jus(|u'au comble. Le parquet est jonché d'avocats, d'autres sont grimpés sur l'appui des fenêtres, sur la balustrade, d'autres assis aux pieds des juges. L'huissier a crié : « l'audience est ouverte; silence, Messieurs». Des hommes di'corés, des femmes élégantes garnissent les tribunes. J'étois à ma place, fort tranquille (car je ne plaidois pas ce premier jour), à côté de M, Hardouin, en face de M. Gerbier qui avoit l'air d'être mon adversaire puisque sa cliente avoit rendu plainte contre mon pauvre diable de client. Gerbier se lève et parle pendant deux heures. Je n'ai pas besoin de dire avec quelle supériorité; il excelloit dans tous les genres, on attendoit de lui des prodiges, et son art presque divin en produisoit toujours.
A la huitaine, c'étoit mon tour. L'auditoire étoit tout aussi plein , car M. Hardouin devoit parler de suite après moi. Je commence avec une émotion si visible, qu'on crut d'abord que je n'irois pas jusqu'au bout. Mon oncle, qui étoit venu à l'audience à mon insu et y avoit amené sa société, m'a (lit depuis qu'il s'en seroit allé, s'il avoit pu sortir. Voilà pourtant qu'à mesure que je parle, ma poitrine dégonfle, mes voisins m'encourageoient; avec l'assurance, je reprends de la facilité, je puis enfin déployer tous mes moyens. Je ne manquois ni de chaleur, ni de sensibilité , et je vis bien que dans certains endroits j'avois produit , comme je m'y attendois, une sensation favorable. Ma péroraison fut touchante et ne manqua pas son effet. J'arrive donc avec bonheur jusqu'au bout. Mais je sortis delà, comme d'une bataille, mes cheveux en désordre, mon rabat de travers, ma robe déboutonnée jusqu'au menton, et mon
bonnet carré par terre. Je me rajustai pendant la plaidoirie de M. Hardouin, (jui fut très-belle.
En sortant, je fus accueilli par mes amis. Voilà mon oncle qui m'embrasse, et le bonhomme G... aussi. Et puis arrive à moi, avec un air de satisfaction, un homme respectable qui devoit aussi devenir mon oncle quelques années après, M. H..., avocat aux conseils, qui m'embrasse en formant dès ce jour le projet de me faire épouser sa jolie nièce alors âgée de seize ans, et qui, pour mon bonheur, devint quatre ans après ma femme.
Ce débuta la grand'chambre m'encouragea; il n'y avoit plus à reculer, voilà ma vocation fixée'. Il étoit temps ;j'avois 29 ans (en 1788), mais il y avoit déjà quatre ans que j'avois pris mon ménage de garçon: ilavoitfallutravaillel',car je ne voulois pas être à charge à mon père. La première année il me donna 25 louis en me disant : « Mon ami, je ne suis pas « riche, ton éducation a éié coiiteuse, mais je ne te laisserai « pas en chemin. Travaille et ne t'inquiète pas, je suis der- « rière toi.»Au boutde l'année, jerevins en vacances. «Mais, dit mon père, « tu ne m'as pas demandé d'argent; pourtant « ces 25 louis que je t'avois donnés, ont dii passer en grande « partie pour les frais de ton emménagement. Comment « as-tu fait? — Comme vous me l'aviez dit , j'ai travaillé. « — A la bo;ine heure; mais tu n'as pas dij gagner grand'- « chose. — Oui-dà, et si je vous disois que je suis à mon « aise ! — Qu'est-ce donc que ton cabinet t'a rapporté? —
1. En l'an X, la grande affaire, débattue en 1786, fut reprise devant le tribunal d'appel de Paris. — M^ Roy plaida pour Madame Sirey , et M" Bonnet pour les héritiers de Roquelaure.
Le jugement du tribunal, du 28 floréal an X, décida qu'il n'était pas permis de rendre plainte en suppression d'état pour se procurer par voie d'information , une preuve testimoniale.
« 1,500 fr. , et l'année prochaine il me vaudra mille écus. « Gardez votre bourse, mon père , je n'ai plus besoin que « de votre amitié.» Je n'ai jamais vu d'homme plus content; il étoit enchanté , son amour-propre étoit flatté de mes succès , et c'étoit avec effusion qu'il parloit de moi à ses amis.
Oh! quel tems ! il faut bien que je m'y reporte, car il va bientôt finir; j'en jouirai encore en le décrivant. Qu'on se figure un jeune homme à peu près ridicule par sa taille, tant il étoit long et fluet, mais qui plaisoit par son enjouement et un air tout à t'ait bon garçon; ayant l'imagination vive, l'esprit original, satirique, mais pas méchant, passionné pour la musique, ayant une belle voix et chantant les plus grands morceaux d'opéra ; poète aussi, à qui l'on commandoit des vers pour une fête , un mariage , et qui les faisoit bien. Un amour-propre raisonnable, point d'ambition, sans envie, sans enniui, sans soucis, voilà ma vie; elle étoit assurément fort heureuse. Je gagnois de l'argent facilement puisque j'avois le travail facile, je le déponsois de même. Je ne sais comment cela se faisoit, mais je n'eus jamais devant moi une somme importante. La toilette étoit un article dans ce temps-là, il falloit être bien mis; point de bottes ou de pantalons comme on en porte aujourd'hui, même chezles ministres; on n'étoit alors admis nulle part qu'en habit habillé, chapeau sous le bras, les robins en cheveux longs, les autres en épée. J'avois donc en noir un habit (jle soie, ou de satin suivant la saison ; les vieux seuls portoient le velours; et en couleur, outre le frac pour coul'ir, l'habit appelé à la française, doublé de soie ou de salin, veste brodée, couleur de la doublure, culotte couleur de l'habit, avec bouton et jarretière d'or en hiver , et d'argent en été. Les jeunes gens d'aujourd'hui rient de ce costume, ils ont tort; nous savions le porter, et nous n'avions pas l'air
embarrassé, l'air gauche qu'on leur trouve quand par hasard ils ceignent l'épée. Les maladroits ! Ils déchirent tout, gaze et dentelle, et dans une réunion parée, dans un bal, c'est à qui s'éloignera d'eux. Paris a toujout"s été un pays unique : en couleur, je ne payois jamais qu'un habit d'étolTe légère pour l'été ; c'étoit une mise de fonds. Au bout d'un mois, mon tailleur au Palais Royal m'en apportoit un autre moyennant 6 t'r. pour l'échange; j'en avois ainsi trois ou quatre à la suite ; le dernier me restoit.
Je ne parlerai pas du spectacle, j'y allois une fois par semaine, cette dépense n'étoit pas forte; mais je donnois assez souvent des déjeuners le dimanche. J'avois du plaisir à traiter mes amis. Et puis deux ou trois fois dans l'année, je donnois ce qu'on appelle un déjeuner-dînant auquel j'invitois ceux qui me recevoient habituellement.
J'étois content de ma position, j'apprenois à connaître le prix du travail qui donne l'indépendance. Cette idée que je ne dépendois que de moi, me réjouissoit ; il faut le dire, m'enorgueillissoit quelquefois. Tel jour où je n'avois pas eu beaucoup de peine, j'avois gagné un îouis. Là-dessus je me couchois gaiement dans ma chambre delà rue Mazarine après toutefois avoir chanté une scène d'opéra. Cette chambre qui n'étoit pas comme celle d'un poëteau 4" étage, mais au second, me servoit aussi de cabinet et encore de salle à manger en hiver. Je n'avois qu'un feu, par la raison que je n'avois qu'une cheminée. MM. les clerc!; de procureurs qui m'apportoient des affaires, attendoient dans la première piècele moment de mon audience en soufflant dans leurs doigts.
0 temps trois et quatre fois heureux! je ne t'oublierai jamais. Pourquoi faut-il que tu aies si brusquement fini?
Mais déjà la Révolution comme un orage grondoit au loin , chaque jour elle s'avançoit sur la France. Nous étions en 1789, mon stage étoit iini, je fus inscrit sur le tableau des avocats de cette année, ce fut ledernier*. Cette année même, Parlement, ordre des avocats, communauté des procureurs, tout fut culbuté. On remboursa la finance des charges ; les avocats qui n'étoient point en charge purent, comme de nouveaux Bias^ porter leur plume et leur langue où ils vouloient. Ils pouvoient rester aussi sans doute, et c'est le parti que, mieux conseillé, j'aurois dû prendre: car enhn il y auroit toujours des tribunaux et des affaires à Paris. Mais ces tribunaux n'auroient pas l'immense ressort du parlement, cette armée de gens de loi n'auroit plus de vivres, l'inquiétude étoit partout, le mécontentement grossissoit les obstacles, la peur s'en mêla, on ne vit plus que des gens qui se préparoient à la retraite et faisoient leurs paquets. Mes procureurs disparurent tous ; Vielle, encore jeune, alla planter des choux à Nogent.
Me voilà donc resté aussi tout seul dans mon cabinet. Je n'étois pas intrigant, tant s'en faut: je n'ai jamais su me faire valoir. Je ne concevois pas qu'on piàt courir après les affaires, les demander; cellequej'avois eues m'avoient été apportées; c'étoit l'amitié ([ui avoit fondé mon cabinet, et mes amis étoient envolés. Pour la première fois de ma vie, j'eus de l'inquiétude. Je restai pourtant; j'avois quelque argent devant moi, j'en devins bon ménager ; d'ailleurs mes charges
1. M. Hua (Eustache-Antoine) est inscrit au tableau des avocats au parlement de Paris de 1789, mis au greffe de la Cour par M« Claude-Nicolas Samson, ancien avocat el bâtonnier en 1786 et 1787, et encore bâtonnier en 1788 el 1789, à cause du décès de W Gerbier de la Massilaye , le 8 ma-
(V. Desmaze, k Parlement de Paris, p. 433.)
étoient légères, un loyer de 130 fr., mes dîners étoient économiques grâce à ma portière qui tenoit fort bien mon ménage. Je devois donc encore me suffire, ou le diable s'en mêleroit. Il ne s'en mêla pas. Je suivois tranquillement ma voie, faisant par ci par là des consultations, des mémoires, des pétitions imprimées àl'AssembléeConstituante à laquelle il en pleuvoit de toute la France. J'en fis une notamment pour les marchands de la ville de Mantes * ! Je faisois aussi des adresses au roi. Je fus quelquefois chargé de grands intérêts "^
J'ai lois le plus souvent aux séances de cette assemblée fameuse dont la destinée étoit de bouleverser la France. Elle avoit de grands orateurs qui pourtant n'égaloient pas Gerbier. J'appris là à faire la différence de l'éloquence de la tribune avec celle du barreau. Forte surtout en hommes de loi, l'y entendois de savantes discussions sur les principes du droit public et privé, je m'instruisois donc dans mon genre d'études, et ce temps n'étoit pas perdu. Je m'intéressois aussi au choc de ces passions violentes qui bouillonnoientdans son sein, et dont les éruptions fréquentes dévoient linir par allumer un vaste incendie qu'elle ne sauroit pas éteindre.
Après avoir abattu les parlements, les bailliages et les justices seigtieuriales, l'assemblée recomposa un nouvel ordre judiciaire. Elle bâtit solidement la tête et le pied de son édifice; la cour de cassation et!a justice de paix subsistent encore. Quant à ces tribunaux ordinaires, appelés tribunaux de district, ils furent remaniés plusieurs fois. Elle les avoil composés de cinq juges, et par un système siri-