‹ Mémoires d'un avocat au parlement de ParisChapitre 8 sur 27 · APERÇU DE LA RÉVOLUTION DE · texte numérisé non relu

APERÇU DE LA RÉVOLUTION DE

Les révolutions, ces maladies des sociétés humaines , apparaissent toujours avec un cortège de douleurs. Le bonheur qu'elles promettent toutes ne peut être enfanté, quand elles en portent le germe, qu'à longs termes et avec de cruels déchirements. Leur bien est futur, hypothétique; leur mal est présent et certain. Que les peuples seraient sages, si, contents d'une condition passable, ils savaient s'y tenir! Mais il est dans la nature de l'homme de n'être jamais con-

1. Ce ctiapitre fait partie de l'ouvrage sur la révolution de 1830. .le l'en ai extrait et l'ai intercalé ici ; il m'a paru se rattacher à la seconde partie des Mémoires dont il peut être considéré connue l'introduction.

{Note de l'éditeur.)

tent ; son imagination le tourmente encore quand ses besoins sont satisfaits. Il bâtit des châteaux en Espagne. Cette disposition de l'esprit porte assez naturellement aux entreprises aventureuses ; elle acquiert un plus grand degré d'activité chez une nation vive, sensible à l'excès, disposée à l'enthousiasme, qui a dans les idées plus de chaleur que de fixité et pour laquelle la nouveauté a des charmes qui ne s'effacent point. Celle-là aurait besoin d'un gouvernement fort et habile, qui, sans jamais prétendre arrêter sa marche (chose infaisable), sut pourtant la diriger d'une main ferme et la préserver de dangereux écarts. Mais, laissant à part le caractère de cette nation dont elle a droit de s'enorgueillir sous tant d'autres rapports , disons en général que ce ne sont pas les peuples qui font les révolutions; ils les voient faire, et puis, suivant qu'elles cheminent bien ou mal , ils s'y joignent ou s'en écartent, mais ils en restent les esclaves, quand ils n'en sont plus les partisans. Je vais essayer de développer cette idée.

Je pose en fait que ce n'est pas la nation qui a fait la Révolution de 1789; c'est son assemblée dite Constituante. Cette assemblée fameuse ne représentait plus le vœu de ses commettants le jour où elle fit main basse sur l'ancien régime tout entier. Pour arriver à l'œuvre de cette destruction générale, elle avait commencé par enfreindre son mandat. C'est une vérité historique; toutes les dénégations du monde ne la détruiront pas. La nation , en exprimant ses vœux dans des cahiers authentiques, y a aussi consigné ses volontés; qu'on les lise : l'idée d'une réforme y est partout; le vœu impie d'une révolution, nulle part.

Mais quand cette révolution fut faite, le peuple, qui crut que c'était à la plus grande gloire et au plus grand profit de la nation, off"rit tous ses bras pour la soutenir. Il est très-vrai de dire qu'à cette époque éclata un enthousiasme

vrai qu'on n'a jamais revu depuis. Je dis jamais, quoique j'aie été témoin de celui que le retour de Louis XVIII a excité, car ce prince, arrivant avec la force étrangère et à la suite de tant de malheurs publics anciens et nouveaux, ne pouvait exciter cehourrah universel qui avait retenti aux premiers élans de la liberté. Qui a vu la fédération de 1790, cet autel dressé au Champ-de-Mars, ces fédérés accourus de toutes les parties de la France, accueillis à Paris comme des frères pour célébrer ensemble une fête de famille, ces poignées de main dans les rues (qu'on me passe l'expression), ces effusions du cœur, ces protestations d'obligeance mutuelle entre des hommes qui se rencontraient pour la première fois... qui a été témoin des joies vives de ces heureux jours peut bien dire que, depuis, il n'a rien vu de pareil. Il a pu entendre des acclamations banales, assister à des parades, à des singeries de ces grands jours, telles, par exemple, que la représentation qui a été donnée aussi au Champ-de-Mars, où les électeurs de la France furent convoqués pour solenniser l'acceptation des nouvelles Constitutions de l'Empire, représentation bizarre dont les acteurs furent eux-n:êmes un spectacle pour Paris qui s'en amusa. Je ne parlerai pas des saturnales de la république, de cette fête des fous où les effigies de la royauté et de la religion fuient brûlées en holocauste à la liberté, où Robespierre daigna reconnaître solennellement l'existence de l'Etre suprême, coup de théâtre qui allait renverser le principal acteur. Le Champ-de-Mars et l'Hôtel-de-Ville sont devenus des lieux historiques sur lesquels la Révolution peut être étudiée.

J'ai dit que cette révolution que ia France ne voulait pas faire avait pourtant été accueillie d'enthousiasme après qu'elle fut faite. J'ajoute qu'elle se serait nationalisée, si elle eût réalisé les espérances qu'on en avait conçues, si

elle eût eu la conscience de remplir les engagements qu'elle avait pris. C'était sans doute le vœu général de l'Assemblée Constituante, mais ce n'était pas son premier besoin. Elle avait à se maintenir avant tout dans les pouvoirs qu'elle venait d'usurper ; depuis le rejet de ses mandats, elle était plutôt une force organisée qu'un pouvoir recormu. Seule , sans contre-poids, sans garanties contre elle-même, sans précédents qui pussent la guider, avec quels périls elle allait parcourir sa carrière inconnue I Que d'obstacles, que de résistances à vaincre! Et si elle y parvenait enfin, le pouvoir i)ublic était nécessaii-ement ajourné pendant tout le temps de ces débats. C'était donc dans l'avenir et dans un avenir incertain que la nation pouvait recueillir ces biens qui n'avaient pas encore germé pour elle. Et pourquoi donc tant d'anxiétés, tant d'efforts quand la main royale était déjà tendue et qu'elle s'ouvrait dès à présent , répandant et réalisant les biens que d'autres ne montraient qu'en perspective? La fameuse déclaration du 23 juin ne satisfaisait-elle pas à tous les vœux exprimés dans les cahiers? Cela est si vrai, qu'encore aujourd'hui, après 40 ans d'essais et de vicissitudes, un gouvernetiient qui serait de bonne foi n'aurait rien de mieux à faire pour le bonheur de la nation que de réaliser les volontés royales , alors si sottement méconnues, si perlidement commentées; et si les institutions nouvelles ne permettaient plus de les adapter pleinement aux formes de notre gouvernement représentatif, il devrait au moins aller puiser à cette source pure toutes les inspirations qui pourraient en assurer le bienfait. Mais comme si rien de bon ne pouvait émaner de la puissance des rois, les constituants de cette époque crurent (lue c'était d'eux que la France devait tout tenir; que c'était dans une Charte qu'ils allaient écrire que devaient être consignées les libertés, les franchises nationales à côté des-

quelles on trouverait aussi le pouvoir royal dans les limites qui lui seraient prescrites. C'était le siècle des systèmes, ce XYUi*" siècle, fier de ses lumières, ne demandant rien à l'expérience des temps passés, ayant l'orgueil d'ouvrir une ère de la(|uelle allaient dater tous les progrès, tous les prodiges d'une société jusqu'alors traînante et comprimée dans sa marche et qui, dégagée enfin, allait s'élancer à ses brillantes destinées. C'était le temps où l'esprit philosophique allait faire irruption partout, dans les sciences, dans la littérature, dans la législation, dans la politique.... On voit donc que ce n'était pas assez, en 1789, que le peuple (ùl heureux, si le bonheur ne sortait pas des combinaisons d'une Charte doctrinaire.

On dira sans doute qu'il était nécessaire que la nation trouvât ses garanties dans un pacte solennel entre elle et son roi qui les liât à toujours par de mutuels engagements; (|u'une ordonnance royale, révocable de sa nature, n'of- Irait pas ce caractère de fixité, d'irrévocabilité qui n'appartient .qu'à un acte constituant. Ce raisoimement, en droit, semble péremptoire ; en fait, il perd beaucoup de sa force, car nous avons vu faire et défaire des constitutions avec autant de facilité qu'on a fait et défait des lois. Mais qu'importe que l'intérêt national fût mieux garanti en une formé ({u'en une autre? Ce n'est pas la question : il s'agit de savoir pourquoi et comment la nation a été lancée au delà du but qu'elle avait elle-même marqué dans ses cahiers; pourquoi ce pouvoir royal, qu'elle voulait intact, a perdu de ses attributions; pourquoi, affaibli en passant par les filières constitutionnelles, il s'est trouvé insuffisant aux jours difficiles pour la protéger et se défendre lui-même ' par quelle raison, après la séparation des pouvoirs, le pouvoir exécutif, continuellement harcelé, est tombé sous l'effort des factions; comment enfin de ces savantes combinai-

sons constitutionnelles, il u'e.il sorti que deux choses, le despotisme et l'anarchie. Pour bien comprendre ces effets, il faut en saisir les causes; on les trouvera dans l'état de la société vers la fin du xyiii" siècle.

Ce n'était plus l'époque brillante de la monarchie française; celle-là avait passé avec le siècle auquel Louis XIV a donné son nom. Jl n'est pas de la nature du génie de se transmettre dans la succession des âges; sa vie est courte, si sa gloire est immortelle; il éclate comme un météore et s'éteint. Lors donc qu'une génération a vu germer dans son sein et éclore à la fois des productions admirables dans tous les genres, frappées au coin de la perfection, celle qui la suit doit se résigner à imiter, ou, si elle veut créer à son tour, il faut qu'elle se jette dans d'autres routes que celles par lesquelles le génie a passé, en effaçant ses traces : c'est ce qui arriva. L'esprit de la nation, chevaleresque sous Louis XIV, après avoir traversé les dissolutions de la régence, devint philosophique sous Louis XV. Ce caractère français, aimable et léger, commença dès lors à prendre une teinte plus sérieuse; les idées reçurent une direction nouvelle; elles se portèrent, non plus à étudier les choses, mais à creuser leurs principes. L'esprit de discussion se mêla à tout; les institutions, jusque-là respectées comme anciennes, furent interrogées; elles avaient pu avoir une bonté relative, mais convenaient-elles encore? Jusqu'à quel point s'alliaient-elles avec la dignité de l'homme, avec ses droits primitifs, avec ses besoins nouveaux? C'était là le champ des thèses que parcouraient depuis plusieurs années les sages, les esprits forts de la nation, quand la Révolution éclata. Elle y trouva donc des sympathies toutes faites ; mais, prenons garde, c'était à des sympathies toutes faites qu'il fallait s'arrêter, à celles qui avaient été produites dans les cahiers, qui s'écartaient de toute exagéra-

tion, qui ne se sont jamais amalgamées avec les erreurs qui ont égaré la nation, encore moins avec les excès qui l'ont déshonorée. La révolution de 1789 ne fut plus nationale, quand elle devint ambitieuse , usurpatrice du pouvoir royal, persécutrice des personnes, spoliatrice des biens; la généreuse nation française n'a jamais entendu être complice de ces méfaits. Elle a dû pourtant en être témoin.

Le temps était arrivé où la liberté allait opérer un prestige dans toutes les têtes. L'ancien régime avait des abus très-réels, on avait toute raison de les attaquer. Il fallait arracher les dernières racines de cette puissance féodale qui avait pesé sur la France pendant des siècles; impossible d'acquitter plus longtemps des droits onéreux ou serviles ; qu'est-ce d'ailleurs qu'un clergé non imposable et qui n'a à offrir que des dons gratuits qu'il arbitre à volonté, une noblesse qui oppose ses privilèges aux devoirs communs? Que chacun prenne sa part des charges publiques, l'égalité est ici de justice rigoureuse. Mais pourquoi s'arrêterait-on à ces prémisses? Il fallait monter plus haut. Tous les Français n'avaient-ils pas le même droit à partager les avantages de la société , dès qu'ils en partageaient les charges? Eh bien ! donc, renversez ces barrières que les puissants ont élevées pour arrêter les faibles! Que les individus ne soient plus parqués dans des castes I II faut que les ordres soint détruits, qu'il n'y ait plus de distinction entre les hommes que celle qui résulte des talents et des vertus. Avec ce principe éminemment naturel, tout l'ancien édifice s'écroule et ses abus disparaissent avec lui.

Cependant ce n'est pas dans l'état naturel que les sociétés civiles peuvent subsister, et , tout en reconnaissant les droits imprescriptibles de l'homme à la liberté, il faut voir que l'établissement de l'égalité est impraticable avec toutes

ses exigences. Combien (hi restrictioiis doivent être faites, dans l'intérêt de la société elle-même, au systèmede l'égalité politique I Ainsi l'Assemblée constituanle n'a pas cru se mettre en opposition avec ses principes libérc^ux, en décrétant que nul ne pourrait être député, s'il ne payait en impôts la valeur d'un marc d'argent.

N'importe : le branle de ses principes était donné; ils avaient produit dans les esprits une commotion électrique dont il était diliîcile de voir la portée et à peu près impossible de régulariser lés effets. On allait voir les idées nou velles s'avancer par un mouvement progressif, gagner de proche en proche, en telle sorte que la déclaration des droits portée au frontispice du livre constitutionnel et destinée à toutes les intelligences, deviendrait un jour le catéchisme universel : or, l'égalité écrite était dans ce catéchisme. Suivons les faits :

La nation avait demandé la suppression des privilèges de noblesse.

« Accordé », dit la Révolution ; et puis elle ajoute : « La noblesse est abolie. »

Elle avait dit, la nation : « Haine à la féodalité, mais res- « pect à la propriété. »

La Révolution répond : « La féodalité est détruite. » Nota ht'ne : que la propriété qui s'adjoint à elle ne sera pas respectée : la rente foncière, contaminée j)ar l'adjonction d'une prestation féodale, périra avec elle.

Elle avait d(>man'dé la suppression, par extinction, des ordres religieux.

La mort subite leur a été donnée, et main basse a été faite sur leurs biens.

Elle avait demandé la suppression des dîmes.

Il n'y aura plus lieu à les percevoir, le clergé est devenu prolétaire.

Voilà la Révolution au iii-eniiei' degré de ses envahissements ; mais elle est sur une pente, il faut qu'elle descende à d'autres. Elle était l'œuvre du tiers-état : à son tour, d faut que le peuple fasse !a sienne. Le tiers-état est une quasi-noblesse pour lui ; celle-là l'offusque encore : elle n'a pas de privilèges, mais elle possède des biens. La propriété parut à ceux qui n'en avoient pas, un privilège aussi détestable que tous les autres. Ainsi l'anathème: Guerre aux Privilèges,è?>i devenu, par succession de temps, et par l'ébranlement donné aux idées, celui-ci : Guerre à la Propriété; et, chose triste à penser, cette guerre a pu être faite aussi consciencieusement que l'autre, par l'espèce d'hommes qui la déclaraient.

Le moment est venu où le principe de la spoliation va passer dans les lois.

C'est en vertu d'une loi qu'on' avait pris les biens du clergé, de la noblesse, des émigrés de tout ordre et de toute classe. Eh bien ! la loi du maximum va faire ouvrir les magasins et les boutiques, et livrera denrées et marchandises au prix qu'elle aura fixé ; et ces aristocrates de marchands (car ils sont aujourd'hui les aristocrates) . faudra-t-il donc les plaindre? Il est vrai qu'en perdant sur la marchandise ils perdent encore sur la monnaie dans laquelle on les paie. Que faire à cela ? La loi l'autorise. Vive cette façOn de s'enrichir par les lois!

Il faut reconnaître que beaucoup de désordres ont été produits par le malheur des temps; mais qui a amené la France à voir ces temps malheureux ? Qui a empêché de les prévoir, de les conjurera l'avance? C'est ici que la sagesse humaine est en défaut. Il serait injuste de méconnaître les intentions de l'Assemblée Constituante: elles étaient patriotiques; ses vues étaient grandes, généreuses; de vives lumières ont éclairé le plus souvent sa marche, de fausses

lueurs l'ont quelquefois éjarée. Soti grand tort a été de vouloir refondre une nation en un jour: quelle extraordinaire présomption de dire : omnia sint nova ! Que tout ce qui a existé, disparaisse I Nous allonsdécomposer la France pour la rajeunir. Elle sera donc jeune puisque vous le voulez; mais quand sera-t-elle forte?En attendant, voyez comme elle s'avance difficilement dans vos sentiers non battus! que d'aspérités à franchir, que de précipices à éviter! Vous vous confiez en l'aide du temps sans doute; mais le temps ne consolide que les bons ouvrages, le vôtre va périr à l'essai. Voyez cette assemblée qui vous succède, elle a aussi de bonnes intentions, des lumières, tous ses efforts concourent à maintenir ce que vous avez fait; elle y échoue avec désespoir : pourquoi? Est-ce parce que le parti jacobin était le plus fort? Où avait-il puisé sa force, si ce n'est dans la fausse entente et l'exagération de vos maximes populaires? Et pourquoi étions-nous faibles, nous qui avons combattu jusqu'à la fin ce parti si follement et si faussement patriote? Parce que, religieux observateurs de la Constitution, ne voulant vaincre que par elle, nous nous appuyions sur ses bases qui déjà ne soutenaient rien. Un roi désarmé de l'initiative; cette initiative placée dans une Chambre unique; les décrets de cette Chambre lancés avec la violence des passions; pour les repousser, un frêle ye/fo qui ne sera opposé qu'en tremblant,.,, la démocratie est venue ; elle s'est ruée sur cet échafaudage et l'a emporté.

Ce léger aperçu de la révolution de 1789 aide à se rendre raison de son origine, de ses progrès, de sa chute, nous ne disons pas de sa fin, car, en se propageant sous d'autres formes, elle est devenue compagne inséparable des gouvernementsqui l'ont suivie, un seul, le gouvernement militaire, excepté. Comme si elle ne pouvait s'arrêter que devant la force .'Encore ce gouvernement n'a pu que la comprimer.

il ne l'a pas vaincue; elle s'est relevée après lui, non moins active qu'aux premiers jours de son invasion, marchant plus ou moins à couvert et toujours imperturbablement à son but qui est une rénovation générale.

Elle tenait à des principes vrais, dont il a été fait une application trop étendue, à des nécessités réelles auxquelles on pouvait pourvoir sans bouleversements. L'Assemblée manqua le but en le dépassant. Elle rendit douloureuses, même cruelles, des réformes qui allaient naturellement s'accomplir, dont le temps était arrivé, dont le roi faisait la promesse, dont il avait déjà donné l'exemple. La nation allait être heureuse, mais la philosophie du xvni" siècle n'aurait pas été satisfaite !

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