‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 2)Chapitre 15 sur 41 · SOUVENIRS DE L'EMPIRE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE L'EMPIRE

Révolutious de l'esprit et de l'estomac français. — La danse sous l'empire. — Forioso et Ravel. — Dépenses de l'impératrice Joséphine pour modes et robes. — Les cafés et les restaurateurs. — Robert et M. de Chalandray. — Cambacérès et d'Aigrefeuille. — La table de l'empereur. — Un petit roman en correspondance. — Le baron Capelle et la grande-ducbesse de Lucques et de Piombino. — Montrond. — Mademoiselle Bourgoin. — Les chevaliers à la mode. — Le tribunal de commerce. — Les défenseurs prés ce tribunal. — La Bourse, — Les agents de change. — Mouvements de la Bourse pendant l'empire. — Les actions de la Banque. — La caisse Jabach. — Les banquiers. — Les lycées de Paris. — Les mystificateurs. — Le cabinet noir, — Le Palais-Royal. — Les fournisseurs de l'armée. — Paulée. — Ouvrard. — Séguin. — Ouvrard et Labédoyére. — Confhision.

Les révolutions dont ce demi-siècle a été le témoin ne fm^ent point seulement des révolutions de gouvernements et de dynasties; elles suscitèrent encore les plus profonds changements dans nos idées, dans toute notre philosophie, dans notre littérature, dans nos mœurs, et jusque dans notre hygiène.

Aussi hien que notre esprit et que nos croyances, notre estomac se prêta avec souplesse à tous ces sens dessus dessous pohtiques, à toutes les innovations qui s'ensuivirent. Presque à chaciue révolution, notre estomac changea de régime.

Cabanis avait dit sous l'empire : On pmse comme on digère. On doit dire avec plus de sens et de vérité :

On (liiièii: comme nn ^mt ci comme on pense. Dans la

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peinture des diverses traTisformations de re>prit et de restomac français, j'aïu'ai souvent roccasion de mettre en saillie cette vérité métaphysique.

L'empire, que j"aipu voir passer devant moi pendant les premières années de ma vie, et qui a laissé dans ma mémoire quelques souvenirs ineffaçables, l'empire ne fut pas l'époque des Descartes, des Malebranche, des Locke, des Berkley, de Leibnitz, des Condillac. La grande alTaire d'alors, c'était le monde à conquérir; on n'avait ni le temps ni le goût de s'écouter et de se regarder penser. Du haut du tronc, ou raillait même les psychologistes, les métaphysiciens et les libres esprits. On appelait tout cela des idcoJoçjues.

Dans cette société on obéissait, presque à son insu, à cette philosophie sto'ique qui faisait mépriser la vie des autres et la sienne propre. La beauté, c'était la force. On estimait les formes herculéennes; on faisait cas de larges épaules, d'un ventre proéminent et de mollets luxuriants. Qnelques lettrés de l'empire diu'ent peutêtre leur brillant avenir aux lignes d'une jambe puissante et bien dessinée. Dans ces temps de guerre, il y avait pourtant une chose que, sous-lieutenant ou vieux général, on enviait plus qu'une belle jambe : c'était une jambe de bois.

La danse était fort à la mode dans les salons. On y dansait surtout le menuet, la gavotte, la monaco et la trêniz. Un dansem* cité était sûr de se créer une position dans le monde; je connais un homme politique qui, dans sa jeunesse, avait rédigé pom son usage un cahier de corrigés pour des pas de danse.

iriN BOLRGKOIS DK PARIS 119

['ne grande faveur s'attacha à la danse de corde sous l'empire. C'c.4 de cetti^ époque que datent la célébrité et la foi'iune perdue de madame Saqui. La i-ivalilé de talent de deux: danseurs de corde, Forioso et Ravel, faisait alors grand hruit. Us attiraient la foule au jardin de Tivoli. Les admirateurs de ces deux illustres aci'ohafes étaient divisés en deux camps. Les uns admiraient la grâce de Ravel, les autres vantaient la force de Forioso. C'étaient des discussions et des querelles à rappeler la guerre des gluckistes et des piccinistes.

Etudiez les Véims de l'antiquité ; elles ont toutes les seins placés assez bas sur la poitrine. Pendant tout l'empire, les femmes avaient imaginé de se faire luie taille qui coupait la poitrine en deux.

D'ailleurs, les modes françaises, edrontées, plus bizarres que de bon goût, et surtout changeantes, malgré les grandes guerres, régnaient dans toute l'Europe.

^ous publions ici l'état sommaire de ce (jue devait Sa Majesté l'impératrice et reine, pour modes et robes fournies par L. H. Le Roy, dans les dix premiers mois de I80(i.

s A V 0 1 lî :

Pour soiniii,' rosice duo sur divers incmoiros règles anléricurc-

nii'iit 48,000 fr. »

l'our airicri' 1:1,000 h

.Mois de janvier l.2,-2(i'. 1'. ' Ces Irois mémoires, ayanl

— février 1-2, ô 17 élé soldes, no soiUrap-

— mars M, -2):; ' pelés que jiour nicmoire

,,,... I Pour Ml'' de lasclier I,i-2:> »

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( Pour S. M. la reine de Bavière. . . o/.> »

Total a ueporteu C'i.OOO »

Rlpop.t Gd,000 »)

A%Til 3 {,300 »

Mai 10,-209 bO

Juin 10,845 »

Plus pour un liéron noir. . . 10,000 » ^

Août 7,572 75

Septembre 9,6Gb bO

Octobre 10,27b 10

Total 177,857 GO

A déduire, reçu le 4 octobre 2,000 »

Somme due. époque du 30 octobre ISOG. . . . 17b, s"7 GO

C'était aussi, sous l'empire, une supérioiité fort honorée de se montrer capable de prouesses de digestion. Les héros d'Homère se vantaient de manger des bœufs ^ùti^ tout entiers; on se rendait célèbre par des paris gastronomiques héro'iquement gagnés, et tout gourmand patenté qui avait pu, en présence de témoins, en^îloutir pendant un déjeuner cent douzames d'huîtres, obtenait d'emblée une place dans l'administration des droits réunis.

Le général Daumesnil, qui fut gouvernem- de Vincennes, donna un déjeuner d'huîtres dans les caves des Frères-Provençaux à tous les officiers de son régiment, alors qu'il n'était encore que chef d'escadron aux chasseurs de la garde. Toutes les caves étaient illuminées, et, sur chacp^ie tas de bouteilles, des écussons portaient le nom de Vannée et du cru. On but de tous les cyrus et de toutes les années.

On n'avait rien truuvé de mieux puur réjouu et pour morahser la multitude, les jours de fêtes officielles, que de lui jeter à la tète, du haut dmie tribune, des saucis-

sons, des pains, des dindons rôtis; ffue de faire couler le vin à tlots, de tonneaux placés siu- des estrades, dans des brocs et dans des seaux, défendus par des fiers-àbras coalisés.

La restauration mit fin à ces scènes ignobles et barbares.

Ce fut surtout sous l'empire que les cafés et les établissements de restam-ateurs se multiplièrent.

Les cafés étaient devenus une nécessité pendant les orages de la révolution de 89,* on s'y rendait soir et matin pour savoir les nouvelles et pour lire les feuilles publiques; on y pérorait; on y faisait de la politique ou de la littérature. Il y avait alors, comme plus tard sous la restauration, des cafés politiques et des cafés littéraires. Encore enfant, j'ai souvent vu avec envie, dans les cafés du Palais-Royal surtout, militaires ou bom-geois attablés autour d'un bol de punch, dont on entretenait la flamme bleuâtre, comme les Vestales entretenaient le feu sacré ! On ne s'incendie plus l'estomac ni l'appétit. Avec la restauration Broussais vint !

De nombreux restaurants furent sm-tout fondés, pendant le directoire, par des chefs de cuisine de grandes maisons minées et qui n'existaient plus. Beauvilliers avait été chef de cuisine du prince de Condé ; Beauvilliers était le restaurateur le plus fréquenté par les grands personnages.

Robert avait été chef de cuisine de M. de Chalandray, ancien fermier général.

Au retom- de l'exil, M. de Chalandray entre chez Robert et reconnaît son cuisinier : Robert sert à son ancien maître le dîner le plus excjuis, lui verse les plus grands

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vins, et la carte détaillée ne s'élève qu'à six francs. Ce JMiir-là, cétait le cuisinier devenu riche qui avait traité le fermier général devenu pauvre.

On se souvient encore de Méot, de Legacque, des frères Yéry, d'Henneveu et de Baleine pour leiu-s entrées, pour leur marée, pour leur broche et pour leurs premiers cms.

La talile de Cambacérès donnait le ton à la cuisine d'alors. L'archichancelier était assisté à chacun de ses dîners de deux gourmands de profession, de d" Aigrefeuille et du marquis de Ville -Vieille. Cambacérès, voyant un jum- (fAlirefoiiille >e ruer .-ur un plat des plus .-avants, lui dit : c l)"AigTefeuille, vous allez vous donner une nidige-tion 1 — Je le sais, monseigneur. »

J'ai Souvent vu Candjacérès, accompagné de d'Aigi'efeuille et du mai'(|uis de Ville-Vieille , au sortir de ces festins, promener dans les galeries du Palais-Royal, en habits brodés, le second pouvoir de l'Etat, peut-être plus craint rpie respecté. Le pauvre d'Aigrefeuille, toujours trr-p rtpu, en passant devant le café de Foy, faisait un ^alut : on ^avait ce que ce salut voulait dire : on lui apportait un veire d'eau glacée, qu'il buvait dans la galerie, pour regagner au plus vite la compagnie de son hôte illustre.

La cour (les Tuileries oflrait un éclatant contraste avec ces habitudes de gloutoiuierie. L'empereur y donnait Lexemple de la tempérance et de la frugalité ; le dîner y durait peu. Les invités, c'était l'usage, dînaient avant (lU dinaiunt après ces repas ofliciels.

Je suis a^sez lieureux pour pouvoir publier à ce sujet

D'UN HOLKGKOIS DK PARIS 123

trois lettres d'un brillant officier, de M. Dubois Crancé, chef de brigade du i''" régiment de chasseurs à cheval.

Ces trois lettres, datées de Tan vni de la république française, sont des récits précis tt authentiques de ces temps-là.

Nous n'en retranchons pas un mot.

Palis, le 1-2 pluviôse an viii.

Rue Vivieniie, hôlel des Etraugers,

(c Je ne t'ai pas écrit dès mon arrivée , mon ami : on a tant de choses à faire dans ce grand pays ; on est si fatigué à la fin de la journée !

)' Dabord j'arrive en maudissant la détestable voiture de ton beau-père, qui nous retint douze heures à l'hôtel, et qui enfin nous conduisit, tant bien que mal, ballottés et rompus, le troisième jour à Paris; une bonne nuit, un bain et la toilette réparèrent tout cela le lendemain, et je me mis en coiu'ses. Je fus fort bien reçu chez les généraux, et Lefebvre me proposa de me mener chez le consul; Chabaud devait aussi m'y mener, je le priai de l'en prévenir. Enfin, hier^ j'y fus à l'heuie du l'apport avec le général Lefebvre, J'avoue que j'étais intimidé, mais son air affable me mit bientôt à mon aise ; il me dit : On m'a parle de vous, je suis bien aise de vous voir; venez dîner demain avec moi. J'irai donc aujourd'hui, et j'examinerai avec plus de sinte cet homme extraordinaire. 11 travaille dix -huit heures par jour. Le tour des ministres ne vient que le soir : « La nuit est longue, 0 dit-il. En effet, il n'est jamais couché avant (juatre lieures du matin; il lient six ou sept conseils d'Etat par décade, et y discute lui-même sur tous les objets

12i MKMOIRES

d'administration avec une précision, une clarté' quie'tonnent les hommes les plus habitués au travail. Le décadi est donné à un peu plus de repos ; il va passer ce jour à la campagne; madame Chabaud y était avant-hier à dîner; il y avait un singulier assortiment : l'ambassadeur turc, deux chefs de chouans pacifiés, des sénateurs, des législateurs, des peintres, des poètes, enfin sa famille très-nombreuse. Voilà à quoi se bornent ses plaisirs; ce joui'-là on reste une heui^e à table, mais ordinairement il a fini son repas en vingt minutes. Je te donnerai des détails sur celui d'aujourd'hui.

)) On a battu les chouans il y a quatre jom-s ; j'ai vu sept de ces pèlerins qu'on va fusiller : ils ont un uniforme gris avec gilet et revers rouges. Cette gueiTe est difficile à faire ; il y a beaucoup et de bonnes troupes. Le quatrième frère de B..., colonel du o" de dragons, est parti il y a peu de jours, avec son régiment, pour ce pays-là.

» On a envoyé des secom's à Malte ; il paraît qu'on tient beaucoup à ce pays et à l'Egypte. On parle peu de paix et l'on y croit faiblement. Au reste, tout est fort secret.

)) Je m'arnuse médiocrement et ne serai pas fort retenu quand j'aurai fini mes affaires. J"espère faire venir mon dépôt à Sedan.

» Adieu 1 Ecris-moi: mes amitiés à tes dames, y)

Le 1-2 pluviôse an viii.

« Je fai promis quelques détails, mon ami, et viens te les donner. Jai reçu ta lettre ce matin ; je te remercie

D'UN BOL' R Ci KOI S i)K PARIS ilô

des choses obligeantes que tu fais pour ma cousine : jy reconnais ton amitié pour moi et ton bon cœur.

» J'arrivai un peu tard au Luxembourg; on était à table : je saluai le consul; il me fit signe de prendre place.

» La table était de vingt couverts; nous n'étions que huit, y compris sa belle-fille et son frère. Bonaparte était de mauvaise humeur ; il ne parla qu'à la fin du repas et causa sur l'itahe. 11 mange très-vite et beaucoup, sm*tout de la pâtisserie. Les mets étaient simples, mais délicieusement accommodés. 11 n'y a qu'un senice composé de dix plats; il est relevé par le dessert. On n'a été que dix-huit minutes à table. Bonaparte est servi par deux jeunes mamelouks et par deux petits Abyssiniens. 11 n'est pas vrai qu'il ne mange que des plats pour lui seul apprêtés. Il a mangé entres autres d'un pâté aux champignons, dont j'ai eu ma bonne paii; car tu sais que je les aime.

» 11 boit peu de vin et le boit pm' ; il se lève dès qu'il a fini son dessert. Un repassa dans le salon. Il me dit quelques mots sur la situation du régiment, tandis que nous prenions le café , et repassa de suite dans son cabinet de travail ; le tout fut une atfaire de vmgt-cinq à trente minutes. J'allai de là voir à Feydeau les Deux Juuriiks, charmant opéra. L'orchestre est meilleur que jamais. Je .n'ai pas encore été à l'Opéra. Je suis très-occupé de plaish's, et trouve le temps trop court pom- y suflire. Je pense qu'à mon relom- on ne pom-ra pas me faire le compliment d'être engraissé.

)) Doiny me donne des leçons de guitare. Quel charmant talent (|ue celui de cet artiste î Je te quitte pour

repeter ma leeuii et m'endonnir : car il est deux heiu'es du matin. Il n"y a rien de nouveau : on fait toujours des progrès sur les rebelles ; il y en a qui se pacifient. Adieu! je t'embrasse.

» J'ai vu la belle Fanny^ je dine incessamment chez son père. »

A R 51 Et Dl RHIN.

:2j division.)

DUBOIS CRAXCÉ, Chef (le brigade du 1er régiment de chasseurs à cheval.

le 27 terminai an vin de la République française, une tt indivisible.

« Je sui> arrivé il y a quatre ou cinq jours, mon cher ami, et encore à temps pour organiser mon régiment. Cependant tous les préparatifs se font poui' une attaque générale, et je suis presque sûr que nous passerons le Rhin dans peu de jours. L'ai-mée est belle et très-forte ; on la porte à cent vingt mille combattants, et il n'y a rien d'exagéré : néanmoins il manque 'beaucoup de choses, et surtout de lïnstruction; car la moitié de tout ce monde n'a pas ^~ii le feu. Au reste, l'ennemi n'est pas mieux que nous de ce côté : ils ont aussi beaucoup de recmes qu'ils ont amenés de la Bohème et de la Mora vie, et qui arrivent enchaînés : il en déserte quelquesuns. Nous n'auruns pas, en débutant, d'atTaires bien vives : ils ont ordre de se replier jusqu'à l'entrée des montagnes ; là seront les premiers combats ; mais c'est à Stokach, à l'entrée de la Souabe, que se décidera la possession de cette province. Espérons que le nombre et

D'LN UOLRGEOIS DE PAlUS irî

la valeur nous assureront la victoire. Autrefois mon ambition eût hâté ce moment où chaque brave trouvera sa place ; maintenant un soupir me prouve que mon cœur est rempli de plus doux objets et que le devoir et l'honneur seuls me retiennent ici. Encore cette campagne de guerre^ mais, sur ma parole, c'est la dernière. Je ne croyais pas, mon ami, que cette absence dût me coûter autant; hal>itué à la frivolité des engagements d"amour, je ne me croyais pas susceptible d'un sentiment qui maîtrise toutes mes pensées; mais chaque instant me rappelle ime femme que j'adore, et tous les chagrins de rab?ence me tourmentent. Bientôt tu la verras, tu connaîtras bientôt ses douces et bonnes qualités; je suis bien aise de savoir comme tu la trouveras : elle est d'abord froide et timide. Combien j'eusse désiré pouvoir la présenter à la famille I J'espère qu'elle y trouvera de la bonté et de l'amitié.

» Adieu, mon ami, je te donnerai des détails quand il se passera quelque chose dintéressant; écris-moi, et rappelle-moi au souvenir des personnes qui t'environnent. »

Cette lettre fut la dernière que put écrire à son ami M. Hubois Crancé. Ce brillant officier fut tué huit jours après, le o floréal an vm !

11 ne fallait point demander aux mœurs de caserne de ces temps-là la fine fleur de la politesse. Vous lisiez un journal dans un lieu public : il se pouvait qu'un officier entrât, et, sans dire mot, vous prit le joui-nal des mains; à une queue de spectacle, tout militaire passait

le premier et ne soutirait pas d'attendre. Tout boui'geois

était un prkin.

On comprend qu'au milieu de tous ces héros quij comme on vient de le voir dans les lettres citées, ne pouvaient aimer que pendant un congé, entre deux campagnes, l'amom^ prît des airs un peu cavaliers; mais on voit aussi que l'amour n'avait point donné sa démission. On cherchait alors à surprendi'e, à étonner le cœui' des femmes.

Je reproduirai ici une anecdote qui me vient de mon ami Rosman. Il s'agit d'une déclaration respectueuse, faite par le baron Capelle à la princesse Elisa, gi'andeduchesse de Lucques et de Piombino.

C'est à tort cjue Ton a imprimé que le baron Capelle, dans sa jeunesse, avait été comédien; on confondait alors le baron Capelle avec un homonyme, avec un certain Capelle qui avait joué la comédie, qui avait fait des vaudevilles, et qui fut inspectem* général de la Ubrairie.

Le baron Capelle, d'abord préfet du Doubs, venait d'être appelé à Livouinie, comme préfet du département de la Méditerranée. La princesse Ehsa résidait dans ses Etats, et recevait souvent le baron Capelle. Il arrive im jour et trouve la princesse abattue et désolée; elle souffrait d'une dent. « Princesse, il faut se décider, il faut la faire arracher. — Je n'y consentirai jamais. )) Un dentiste est appelé, et il constate que la dent malade est perdue ; puis il est entraîné dans un coin du salon par le baron Capelle. « Arrachez-moi au plus vite la dent pareille h celle dont souffre la princesse. ^ L'oné-

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ration faite sans Ijniit, le baron montre la dent arrachée : « Vous pouvez constater que c'est l'affaire d'une seconde, et qu'il n'y paraît pas. »

Elégant, bien fait, et d'une sympathique figure, le baron Capelle était entré, dans sa jeunesse, comme simple employé au ministère de l'intérieur, sous le comte Chaptal. Il rencontre un jour, dans l'antichambre du chef de bureau des théâtres, une jeune pei'sonne dont les beaux yeux étaient mouillés de larmes, et dont les vêtements avaient subi un certain désordre ; il s'approche, il s'enquiert, et reconnaît mademoiselle Bourgoin : elle venait de débuter à la Comédie-Française. « Que vous est-il arrivé? — Je sors du bureau de M. Esménard, qui vient de se conduire envers moi avec la plus effrayante brutalité, w A mesure qu'elle racontait, ses larmes cessaient de couler, et elle regardait avec émotion son inattendu protecteui'. « Encore, ajouta-t-elle d'une voix douce, si cet Esménard était moins laid ! » Le jeune Capelle raconta l'anecdote au comte Chaptal, et le ministre de l'intérieur se laissa entraîner à faire de la science et de la chimie pendant plusieurs années avec cette séduisante pensionnaire du Théâtre-Français. En peu de temps, elle devint sociétaire.

Le cœur d'une femme une fois cavalièrement conquis, le naturel de ces Richelieu bottés et éperonnés revenait au galop. On ne parlait que de jeter les maris par la fenêtre, et souvent on battait les femmes. Le comte Montrond, ce Rivarol des salons sous le directoire et sous l'empire, et dont l'esprit toujours en verve charmait le prince do Talleyrand et lui profilait, le comte Montrond, I * 9

que j'ai beaucoup connu dans les dernières années de sa vie, avait ses grandes entrées chez un de ses amis, le marquis de M"' ; il trouve un jour le marquis et madame la baronne H^" se lançant à la tête des flambeaux et des porcelaines de pâte tendre. Montrond les voyant ainsi se prendre aiLx cheveux, s'écrie avec joie : J'arais lien raison dédire que vous étiez bien ensemble !

On avait rêvé que la révolution de 89 ferait table rase de tnus les abus, de tous les ridicules, de tous les scandales, de tous les vices de l'ancien régime. Les vicieux meurent, mais non jamais les vices.

Prétendre que dans ce monde l'humanité peut se dépouiller de t^us ses mauvais penchants, peut tout entière se convertir à la vertu, c"e;t rêver à l'avance le paradis.

Dans tous les siècles, l'humanité se ressemble et se continue. Dans des temps de licence, sous Henri III, toutes les hontes et tous les vices du cœur humain tiennent le haut du pavé et triomphent avec forfanterie. A des époques plus morales ou plus hypocrites^ toutes les hontes et tous les vices du cœur humain ont le verbe nii'ins haut, ne trnttinont que la nuit, rasent les murailles et plient suus l'opinion pubhque jusqu'à mie fausse décence, jusqu'à une fausse pudeur; les fanfaronnades du vice cèdent la place à des éclats de vertu. Entre la fin du règne de Louis XIV et la régence, il n'y a qu'mi couvercle de moins : c'est la différence d'une vie dépravée, les fenêtres fermées ou les fenêtres toutes grandes ouvertes.

D'UN IJOURCxEOlS DK PAUIS 131

llàloiis-nous de dire qiie le galant homme, rhoinnie de bien, les cœm-s fidèles, généreux, le désintéressement, le com'age, l'honnem*, la charité, sont aussi de tous les règnes et de tous les temps. Sous tous les règnes et dans tous les temps, il se rencontre en très-grand nombre des familles honnêtes, ignorées, où toutes les vertus font souche et comptent des lignées qui ne s'éteignent jamais.

Le ciel et l'enfer se disputent les âmes dès ce monde. On vit donc reparaître sous l'empire, malgré 89, et à bien peu de distance de 89, de ces chevaliers à la mode, frères puînés de celui que Dancourt faisait monter sur la scène au mois d'octobre 1687, de ces chevahers à la mode, somjeont d'abord au solide et donnant ensuite dans la bagatelle^, recevant d'une madame Patin nulle pistoles, et acceptant d'une baronne un fort beau carrosse, deux gros chevauJOy un cocher et un gros barbet.

Mon ami Rosman était, dans sa jeunesse, le camarade de dîners et de punchs de quelques gens de lettres ; il me raconta, et je cite ici ses propres pai'oles, qu'un de nos spirituels auteurs d'opéras-comicpies, mort après 1830, vint sous l'empire le trouver un matin et lui an* noncer, disait-il, une bonne nouvelle : « Je vais quitter ma vieille ! mon dernier succès a rendu une femme folle de moi. Du troisième étage je descends au premier, et elle me donne un cabriolet. » Et comme ce bon Rosman, à un pareil récit, faisait la grimace, notre auteur lui répondit : « Mais, mon cher, je vis comme tous ces messieurs î » Ces ma.nu's-là existaient en haut et en bas de la société, et plus d'un acteur en renom, plus dun

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sabiciir parvenu^ avaieui pour caissier une madame Fatin^ uiic baronne, et quelquefois mieux.

Comment des hommes bien nés, d"unc honnête fainiile. peuvent-ils oublier leur dignité et leur honnem* ju-qirà de pareils manèges ! Je ne pouvais trop comprendre Comment se jouaient ces scènes si souvent renouvelées, entre le faux amour demandant rançon, et un amour vrai, touj(jurs crédule et toujom'S généreux. Vn de ces débauchés qui vivait au milieu de tous ces ménages de comédie, me fit assister par ses récits pleins de vérité à ces scènes d'alcôve et de foret de Bondy.

Voici comment s'y prenait un de ces hommes à bonnes fortunes. Au moment où, dans le boudoir de sa maîtresse, il lui tenait le langa.i^e le plus aimant et le plus soumis, son valet de chambre arrivait tout essoufflé. Quelques affidés à mauvaise figure étaient apostés dans la rue : « On vient arrêter monsieur le comte pour une lettre de change de vingt-cinq mille francs. — Misérable ! que viens-tu dire?... C'est une dette, ma chère amie, que je voulais toujours v>jun cacher. » La pauM'e femme dupée trouvait les vingt-cinq mille francs. Le valet do chambre avait joué la comédie, et percevait un droit légitime sur ces sortes de rentrées qu'il procurait à son maître.

Tous nos jeunes roués n'avaient cependant pas reours à de pareils tours de main. L'un d'eux avait pour confident, mais non pour complice, son médecin; le client ne demandait qu'un service : « Dites que vous trouvez que je change, que vous ne vous expliquez ni ma

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péoccupation ni ma tristesse. » Le médecin PC prêtait innocemment à ce mensonge, sans en soupcomicj' le lionteux calcul. La madame Patin de ce nouveau rltcialitT à la mode n'en dormait pas : elle priait, elle pleurait, elle voulait arracher des lèvres trop discrètes de son amant ce fatal secret. Enfin l'heure des explications sonnait, et on disait tout : « J'ai des créanciers ((luelquefois même c'étaient des créancières), et ma famille, que je ne veux plus voir, met des entraves invincibles à l'aliénation d'une partie de mes biens, qui sont assez considérables. Elle rend même impossi])le toute hypothèque.

— jS'est-ce que cela? Mon homme d'affaires ira demain matin prendre vos ordres. » On m'assui-a que ce jeune seigneur, qui n'eut jamais de biens que ceux d'aulrui, dans les heures des plus douces intimités, ne craignait pas d'appeler cette généreuse amie : M(jn tnsor!

J'ai recueilli de la bouche d'un de ces jeunes et brillants oisifs, prodigues des fortunes à venir, un prône que lui fit son père. Ce père récalcitrant avait brillé par plus d'un duel et s'était enrichi par plus d'iui métier sous le directoire et au commencement de l'empire. Scn fils, endetté, lui avoue un passif de cent mille francs ! « Connuent avez-vous pu dépenser cent mille francs?

— Mais, mon père, un cabriolet, des maîtresses ! Cela va bien vile. — Comment ! des maîtresses! A votre nge se miner pour des maîtresses ! A votre fige et dans mon temps, monsieur, c'étaient nos maîtresses qui payaient nos cabriolets et se ruinaient pour nous ! »

La pi-emière vertu, sous l'empiie, c'était le courage!

Les sobriquet.^ et les gros mots de caserne ne manquaient pas pour flétrir et pom' de'shonorer celui qu'on accusait de lâcheté^ ou même de pi-udence. On ne se préoccupait, on ne se glorifiait guère de fidélité et d'exactitude dans les comptes, de probité dans les affaires^ de délicatesse dans les transactions.

Un quartier-maître du régiment de chassem's de la garde, dont faisait partie le général Daumesnil, joue et perd une somme assez considérable appartenant à la caisse du régiment. 11 revient au quartier et raconte tout bonnement ce qui vient de lui arriver. On plaint cet officier malheureux au jeu, on se cotise, et le malheiu' est réparé. Un comptable dans une telle situation ne verrait peut-être pas aujourd'hui s'ouvrir de souscription; il serait, à coup sûr, livré à un conseil de gueiTe ou aux tiibunaux, s'il n'échappait pas au déshonneur par le suicide.

L'étude du Code de commerce était fort négligée, et les tribunaux de commerce manquaient de dossiers et de procès.

Le tribunal de commerce siégeait au cloître Saint- Merry. Les juges de ce tribunal devaient être, comme aujourd'hui, élus par une assemblée composée de commerçants notables, et principalement des chefs des maisons les plus anciennes et les plus recommandablcs par la probité, l'esprit d'ordre et dîéconomie. Parmi les juges du triljunal de commerce, en 1809, on ne retrouve de nom conini que celui de M. Bertin de Vaux, l'un des Copropriétaires du JoumaJ dps Débats , alors négociant et Ijanquier. et ayant même pour associé dans sa maison de comiiiL'ice M. le cunile Mule.

Il n'y avait alors que des défenseurs près le trihxnuû de commerce. Le titre d'agréé n'était point encore inventé. Bien entendu qu'en 1 809, comme aujourd'hui, il existait près le tribunal des gardes du vominerce.

C'était en plein vent et dans l'église des Petits-Pères, près de la place des Victoires, que se tenait la Bourse de Paris. Elle restait ouverte depuis deux heures jusqu'à trois, excepté les dimanches et fêtes. On disait alors : « Que fait-on dans le iiiisseau ? « comme on dit aujom-d'hui : (( Que fait-on dans la coulisse? »

Les péripéties étaient là, comme on le pense bien, nombreuses et fréquentes à raison des événements importants qui se succédaient avec tant d'imprévu et de rapidité. Ainsi, du S mai 1804 au 31 mars 1814, la rente l) 0/0 a varié d'un maximum de 87 fr. à un minimum de 44 fr., et les actions de la Banque de France de 1,430 fr. à 480 fr.

De l'église des Petits-Pères, vers la fin de l'empire, la Bourse fut transférée au rez-de-chaussée dans la cour du Palais-Royal.

Les agents de change étaient nommés par l'empereur.

Parmi les agents de change de 1800, on retrouve des noms restés célèbres par une grande existence et par une grande fortune : Leroux, Véan de Saint-GUJes, Archdéacon, BaiUiot, Boscary de VUleplaine, Boscary jeune, Lacaze, Lagrenée, Manuel, Bichard-Mont joyeux, Tasté, etc.

A enté de la Banque de France, s'était élevée la caisse

Jal)acb. Cette maison de banque de MM. Jacquemart et fils et Doulcet d'Egligny, rue Saint-Merry, 40, connue dans le commerce sous le nom de caisse Jabach, escomptait au môme taux d'intérêt que la Banque de France, à 4 0/0 Tan.

Elle admettait le papier jusqu'à quatre mois d'écbéance, en prenant une commission d'un huitième, seulement sur les effets ayant plus de trois mois à courir.

Pour participer à ses escomptes, il fallait avoir déposé à la caisse Jabach plusieurs actions de la Banque de France pom' garantie.

Parmi les banquiers de 1809, on retrouve des noms célèbres; plus d'une de ces maisons de banque existent encore, et se sont placées à la tête des plus grandes affaires : MM. André Cottier et C'*', Carayon, Cousin et C'^, Delessert et C'^ Fould (B. J.), Guebhart, Hottinguer et C'*', Mallet frères et C''', Michel aîné et Michel jeune, Périer frères, Rougemont de Lowenberg.

Malgré les encouragements et les munificences de Na- ]joléon pour lalittératui^e, le goût des lettres ne dominait l)i)int la société.

L'empereur avait organisé l'instiTiction publique et les lycées de Paris ; mais dans ces lycées, on se couchait, on se levait, on entrait en classe, on quittait l'étude pour la récréation, militairement, au bruit du tambour. Dès la plus tendre enfance, on y subissait la discipline de l'uniforme, la gène de la culotte courte. On y prenait plutôt le goût des armes que le goût de l'étude.

La société ne cherchait guèie de distraction que dans

1(2S plaisirs les plus courts et les plus frivoles. Ce fut le temps des mystilicateiu-s célèbres : on citait surtout un certain Musson et le comédien Frogères.

Mademoiselle Bourgoin me raconta qu'un des riches fournisseurs de l'armée lui prépara de longiie main la mystification suivante. Ce fournisseur donna un dîner à grand gala pour recevoir l'ambassadeur turc, alors à Paris. Le munitionnaire général prévint mademoiselle Bourgoin avec beaucoup de ménagements que les mœurs turques différaient beaucoup des nôtres. « Ainsi, vous ne vous formaliserez pas, lui dit-il, si pendant le dîner Tambassadem-, dans son admiration pour vos beaux yeux, vous offre à plusieurs reprises des bourses remplies de sequins ; il n'aura l'intention ni de vous blesser ni de vous manquer de respect. — Mon Dieu, puisqu'il n'am-a pas l'intention de me manquer de respect, je me résignerai à accepter les bourses remplies de se- (|uins. » Au dessert, l'ambassadeur turc ôta sa Larbe et reprit sa monnaie de cuivre pour aller jouer ailleurs li même mystification.

Cette société, dont nous essayons de rappeler les principaux traits, n'était ni impie ni athée; elle vivait indifférente en matière de religion ; cependant la religion tenait une grande place dans les mœiu's officielles. On était loin d'être priré de Te Deum ; les préfets et tous les fonctionnaires avaient ordre d'assister aiux offices divins ; ils obéissaient plutôt à l'empereur qu'à Dieu, et un préfet de l'empire , qui administra longtemps avec intelligence un de nos départements du midi, et qui ^it encore, me racontait qu'il assistait très-régulière-

iSS :\ÎKMOIRE?

ment aux cerémnnies religieuses, mais qu'il emportait

toujours les Contes de La Fontaine comme livre de

messe.

Le cabinet noir fut rétabli sous l'empire. 11 existait sous l'ancien régime deux cabinets noirs : le cabinet noir des affaires étrangères , et le cabinet noir de Tadministration des postes, qu'on appelait le ealinet du roi. Les employés de ces deiLx cabinets noirs furent toujours pris, comme on sait, dans une même famille , dont les ancêtres remontaient ju-qu'aux temps les plus anciens.

Les deux cabinets noirs ne furent supprimés qu'en 1830; mais il existe encore des descendants de cette longue lignée, attachés sous l'empire et sous la restauration au cabinet noir. Un ou deux de ces vieux employés en retraite touchaient encore une pension au ministère des affau-es étrangères avant 1848. A chacune de leurs visites à la caisse, ils gémissaient : a Notre famille va s'éteindre, disaient-ils; la science et les procédés du co.hinfit noir périront avec nous; on commet une grande faute en ne nous donnant pas la mission de faire des élèves. «

J'ai pu voir encore, dès ma première jeunesse, ce vaste bazar pittoro-quo, animé, bruyant, dont presque tous les commerces se continuaient le jom' et la nuit; j'ai pu voir cette ruche de tous les vices, dont le bourdonnement et Tivresse du lendemain ressemblaient au bourdonnement, à Tivresse de la veille; j'ai pu voir enfin ce vieux l'alais-Royal, qui fut vi-ité, et peut-être emié par tuule rEunipe: ce vieux Palais-Royal, où

D'UN BOURGEOIS DE PARI? i3î)

toutes les passions les plus honteuses d'une civilisation avance'e, où le jeu et l'amour à tous prix avaient pignon sur rue, et des chiffres effrontés pour enseignes; c'était le 129, le lo4, le 113 et le numéro 9. Le gouvernement autorisait, protégeait les provocations, les défis publics de ces établissements de jeux contre la menue monnaie de l'ouvrier, aussi bien que cr re la pièce d'or et le billet de banque du riche étranger, du jeune homme de famille , du commerçant et du banquier.

Du côté de la rue Yivienne, on descendait dans le Palais-Royal par un perron étroit, où se criait toute espèce de choses : le cours de la Bom-se, le tirage des loteries de Paris , de Lyon et de Strasbourg, les bulletins de la grande armée.

Du côté de la rue Saint-Honoré, on arrivait vite dans ces galeries de bois si célèbres et improvisées, depuis 93, sm' le vaste teiTain qui servait aux écmies, par un passage étroit, mais très-éclairé, où commençait et florissait déjà, dans un trou de boutique, la dynastie des Chevet.

Dans ces galeries, ouvertes à tout vent et presque sans clôture, du Palais-Royal dévasté des princes d'Orléans, étaient installés quelques libraires, dont tout l'étalage littéraire se composait de VAImanach des Muscs, du Chansonnier grivois, des chansons du Caveau, des jwts-pourris de Désaugiers, du Tahleau de l'amour conjufjaJ et de V Adresse des plus jolies femmes de Paris. Le reste de ces boutiques ne comptait pour locataires que

r«0 MEMOIRES

des marchandes de mudes, appelant le passant, offrant leur marchandise à haute voix, et vendant bon marché tout ce qu'on voulait bien leur acheter.

Le filou aux aguets, le joueur sans le sou, les oisifs et la canaille de tout rang et de tout âge, hommes et femmes, faisaient foule dans ces cloaques tortueux, éblouissants de lumière, et dont la pluie rendait souvent le sol fangeux.

Le rez-de-chaussée, le premier etde second étage des galeries de pierre de cet immense pafais, ne suffisaient pas aux estaminets, aux restaurants à trente ou quarante sous, aux cafés de toutes sortes (cafés avec ou sans orchestre, café des Mille Colonnes, café de Foy, illustré par les calembours de Carie Yernet, le père d'Horace Vernet, café-spectade). On n'avait pas tout ^ii en s'arrêtant aux nombreuses boutiques de bijouterie , de nécessaires, de marchandes de rubans et de mercerie, aux vastes magasins d'habillements tout faits et d'équipements militaires, aux étalages du bottier Sakowski, du taillem- Berchut. 11 fallait encore descendre dans les caves pour y entendre l'orchestre du café des Aveugles, pour y entendre le Sauvage blouser ses timbales, ou pour y subir quelques mystifications du ventriloque Fitz-James, qui, dans un état d'ivresse, se fit tuer sous les murs de Paris en 1814. 11 y avait là aussi des cafés à spectacle.

On trouvait dans le Palais-Royal le tableau animé, la représentation fébrile des mœurs du temps : c'était pomainsi dire un Olympe en goguette; on y mangeait, on y buvait, on y chantait, on y jouait, on y aimait. Il y avait l;i pour tous les passants de l'ambroisie frelatée, de la

D'UN DOURiiEOIS DK PARIS iU

miisi<{iie tapageuse, des jeux à tout perdre et des amours de rencontre à tout craindre, mais à tout oser !

Le dieu Mars y était représente par cpielques traîneurs de sabre plus ou moins avinés ; le dieu Mercure, avec tous ses attributs, y avait élu domicile, et on y coudoyait à chaque pas dans les galeries, dans les cafés à spectacle, et pendant l'été dans les allées sombres du jardin, une foule de Vénus, au port de reine, peintes de rouge et de blanc, moins éblouissantes par leurs paillons et lem-s verroteries que par leurs splendides nudités. L'empire, par ses mœurs, était païen.

Le spectacle de tous ces vices grouillants était un tel scandale, que quinze jours avant la fête du jour de l'an et quinze jours après, la police intervenait, nettoyait autant que possible ces étables d'Augias , pour que les boutiques pussent, au moins pendant quelques jours, être achalandées par d'honnêtes femmes.

Tout le commerce honnête du Palais-Royal demanda sous la Restauration que cette surveillance de la police, au profit de la morale puljlique et des mœurs, dm'àt toute Tannée. Le gouvernement se rendit bien vite à de l)arcils vœux; mais à compter de ce jour, le Palais- Royal fut presque riuné : les boutiques se fermèrent, et on fut à la veille, sur la demande de ces mêmes marchands, de rappeler ces sirènes proscrites, dont l'exil avait fait le vide et changé un palais féerique en une décente solitude.

Un nouveau genre de spéculations dut bientôt se produire dans un pays où on entretint pendant plus de (piinze ans plusieurs armées sur le pied de guerre On avait supprimé les contrôleurs généraux, les fer-

i'i-I MEMOIRES

micrs gciicraiix^ on vit iiaitrc des fournisseurs de l'armée.

Je rencontrai, dan:^ le< premiers temps de la restauration, mi certain M. l'auléc qui, par de rusés calculs et d"ingénieux expédients, simprovisa fournissem- de l'armée, et entassa millions sur millions.

M. Paulée était né à Douai ; sa vie commença dans un hôtel de Douai, comme gai'çon d'aul)erge. Grâce à son zèle, à son amour du travail et peut-être à quelques intrigues de cave et de cuisine, il s'éleva bientôt aux fonctions sérieuses et toutes de contiance de sommelier de l'hôtel. 11 épousa la cuisinière de l'établissement, de telle sorte que, lorsque l'on était dans les bonnes grâces de M. Paulée, on était sûr d'obtenir de bons morceaux et de ne boire cpie de bons crus et de bonnes années.

Cet hôtel, le plus important de la ville de Douai, comptait une grande clientèle; elle se composait de tous les officiers, de tous les généraux, de tous les commissah-es des guerres qui se rendaient à l'armée du Nord, et de tous les cultivateurs, marchands de grains, fermiers des environs, qui se rendaient cà Douai les jours de marché. Ce jeune Paulée était intelligent, gai, sympathique, respectueux, flattem' au besoin. En apportant aux uns et aux autres des plats que soignait sa femme à la cuisine, et en leur débouchant de vieilles bouteilles choisies dans les meilleurs tas, il gagna la confiance de ceux qui avaient des grains à vendre et de ceux qui avaient des grains à acheter. Des généraux influents le prirent en amitié, et il fut d'abord chargé de quelques petites fom-nitm-es; il sut si bien s'y prendre, il sut si bien faire les atfaires de tout le monde, et môme les siennes, que

D'UN BOURGEOIS DE PARIS i 53

ses entreprises prirent les plus vastes proportions, et qu'il dut opérer sur la plus grande échelle. Ce fut alors qu'il s'associa M. Vanlerberghe.

Avec les gros bénéfices qu'il récoltait chaque jour, M. Paulée, qui avait le génie de la spéculation et qui croyait à l'empire, acheta, dans le département du Nord, des biens nationaux et des biens du clergé. Au commencement de la restauration, on évaluait la fortune de M. Paulée à cinq cent mille francs de rente; il plaça ses capitaux en propriétés, sous le nom de sa femme, partie en France, partie en Belgique. M. Paulée ne possédait sous son nom que quelques maisons à Paris ; il avait à sauvegai'der sa fortune des sévères règlements de compte et de la justice un peu brutale de l'empereur, aussi bien que des suites inquiétantes des procès d'affaires et de famille survenus entre lui et M. Vanlerberghe.

La dot que M. Paulée donna h son fils s'éleva à deux cent cinquante mille livres de rente, et le contrat de mariage de M. Paulée fils avec mademoiselle Vanlerberghe coûta quatre-vingt mille fi'ancs d'em^egistrement.

M. Paulée ne savait presque ni lire ni écrire, mais il s'entourait de commis intelligents, dont il faisait la fortune, de jm-isconsultes éminents, d'administratem's éclairés et habiles; il donnait à ses premiers commis jusqu'à quarante mille francs de traitement par an, un appartement somptueux, et leur ménageait les faveurs de cjuelques jeunes débutantes du Théâtre-Français. M. Paulée aimait beaucoup le Théâtre-Français; il aimait surtout la tragédie : cela tenait à ce que mademoiselle Duchesnois, qui jetait alors un grand éclat comme tra-

gédieniie, t'tait <a compatriote : elle était née à Valea-

ciennci^.

M. l'aillée fit longtemps, et ses héritiers font peut-être encore d'assez grosses pensions à plusieurs des commis qui eurent entre les mains tous les secrets des grandes affaires.

Le luxe des fournisseurs de l'année succéda à la magnificence des fermiers généraux, et la dépassa. La résidence de M. Paulée^ à Douai, passait pour une des curiosités de la ville : c'était presque un palais, bâti sur les terrains d'un ancien couvent. Cicéri y avait été appelé pom- en diriger la décoration et pour y reproduire toutes les pittoresques surprises dont son pinceau enrichissait l'Opéra. On faisait souvent de la musique chez M. Paulée. et Cicéri y était reçu comme ami, comme peintre et comme musicien.

M. Paulée venait souvent à Paris, mais seul et sans sa famille : il s'établissait dans une de ses maisons richement meublées, qu'il possédait sous son nom, me de pjvivence, presque au coin de la rue de la Chausséed'Antin. Il y donnait chaque semaine plusieurs dîners; je fus quelquefois un de ses convives: il recevait mademoiselle Duchesnois, mademoiselle Mars, mademoiselle Leverd. mademoiselle Bouriruin et surtout mademoiselle Volnais. des médecins, des hommes de lettres, des généraux, tt tuus ceux qu'on lui présentait. On y faisait bonne chère, bien qu'on dût subii' toutes les manies, toutes les excentricités de son senice de table, qu'il dirigeait lui-même. M. Paulée était alors d'un assez grand âge; il ne manquait ni d'esprit, ni d'obhgeance; il était presque aphone, et lorsfpi'il voulait parler, il fallait que

tout le monde se tût; il disait à chacun à voix basse :

« Ecoutez-moi donci «

Toute la famille Paulëe est éteinte, à l'exception de la fille de M. Paulée fils, mariée très-honorablement.

J'ai encore vu de près un munitionnaire général. J*ai cpelquefois dîné avec Ouvrard, vers la fin de sa vie.

OuM'ard n'entra dans les fournitures de l'armée qu'avec une certaine fortune acquise. C'était plus qu'un homme d'esprit : c'était une ferme et active intelligence, un caractère résolu et persévérant. Il eut une grande ambition de financier : ce fut de faire comprendre, d'enseigner et de fonder le crédit en France.

La France a longtemps ressemblé à un petit rentier content de ses revenus, et qui tient moins à les accroître qu'à les conserver. La France se suffit à elle-même ; les produits du nord s'échangent contre les produits du midi; son sol est fertile, et elle exporte même son surcroît de récoltes et de richesses. La France a un peu des mœurs de l'avare : elle enfouit son trésor de peur qu'on ne le lui vole.

Ouvrard voulait guérir la France de ce vice stérile et mortel, de Favarice ; il voulait lui donner le goût des grandes choses, des grandes entreprises, des gros bénéfices; il voulait qu'elle comptât sur le bout du doigt son immense et fécond avoir, et que, spéculatem* hardi, elle sût exploiter sa fortune présente et sa fortune à venir.

Homme d'imagination, d'expédients et de ressources, Ouvrard fut appelé, consulté et employé depuis le commencement du siècle par toutes les puissances du jour

i'iiy MÉMOIRES

L't ['Qi' tous les gouvernements. Dans les crises on lui demandait des projets et des millions, et pour lui prendre ses millions, on aidait ses projets ; mais les mauvais jours passés, on disputait et on refusait à OmTard les bénéfices plus ou moins raisonnables qu'il s'était ménagés et auxquels hii domiaient droit des textes de traités et le mérite du succès.

La vie d'Ouvrard rappelle celle de Beaumarchais, non du Beaumarchais homme de lettres et poëte comique, mais du Beaumarchais homme d'affaires, du Beaumarchais se faisant munitionnaire général des Etats-Unis, éJitant Voltaire, plaidant avec le parlement, plaidamt a\ ce r Amérique qui était juge et partie dans sa propre cause, plaidant avec tout le monde, et, en fin de compte, calomnié, emprisonné et ruiné.

L'empereur écoutait Ouvrard, et il se trouva bien à certains jours de ses secours et de ses inventions financières.

ôuvrard avait étudié, calculé tout le pouvoir de l'argent sur le cœur humain.- On eût pu croire qu'il avait étudié sous ce professeur de chimie qui nous disait : L'or a la propriété de réjouir la vue de l'homme. Pendant la guerre d'Espagne de 1823, la veille du jour où son service comme munitionnaire général devait commencer, il arrive à Tolosa. L'armée bivouaquait dans les faubpurgs : pas de magasins, pas de subsistances ; Ou- Yrard est vivement interpellé : « Demain, dit-il, l'armée rcce^Ta ses distributions ordinaires. — Il faut dix jours de vivi-es pour le deuxième corps.— Demain le deuxième corps recevra ses dix jours de vivres. » Ouvrard fait appel aux autorités, aux ecclésiastiques,

D'UN liOLKGKOlS DE PAHIS l'.T

au\ notables, à tous les marchands ; sa maison, ses bureaux sont ouverts à tous; de nombreuses tables sont couvertes d'argent et d'or : « Prévenez vos parents, vos amis, tout le monde, dit-il; tout ce qu'on me fournira, je le payerai comptant; ce qui me sera livré avant buit heures du matin, je le payerai dix fois sa valeur; iKuf fois ce qui viendra avant neuf heures, huit fois ce qui viendra avant dix heures, ainsi de suite en diminuant d'un dixième par heure; partez, voici des avances. »

Le lendemain, dès l'aurore, au sommet des montagnes, se dessinait la silhouette animée et remuante d'une foule immense d'hommes, de femmes, de chevaux et de voitures chargés de pains, de légumes, de viindes, d'avoine et de fourrage; c'était à qui arriverait le premier, à qui pom-rait livrer ses marchandises avant "huit ou neuf heures pour la plus forte prime.

Les soldats inquiets pillèrent les premiers arrivages; les conducteurs d'accourir près d'OmTard et de lui dire : (' J'étais arrivé avant huit heures, on a pillé mes marchandises. — Combien valaient-elles ? — Tant. — Voilà, partez, et revenez vite avec un nouveau chargement, au retour on ne vous pillera plus. » L'abondance s'établit, les prix diminuèrent et furent réduits à un taux raisonnaljle. Le quartier du numitionnaire général était devenu un marché, et pendant toute la campagne il y eut al)ondance de vivres. Ouvrard avait nom-ri l'armée sans ré(iuisitions, sans dépôts ni magasins. Ouvrard m'a souvent dit : « Il n'y a que deux manières de faire la guerre, en payant ou en pillant. Un a meilleur marché de la faiie en payant. »

Ii8 . MÉMOIRES

Ouvrard était généreux, il aimait le faste et les grandes élégances; les fêtes pleines de magnificences du Raincy lui ont presque valu autant d'inimitiés et de persécutions que les fêtes de Vaux au surintendant Fouquet. Ouvrard vécut en prince jusque sous les verrous.

Entre Ouvrard et Séguin, autre célèbre munitionnaire, dont tous les appartements étaient encombrés de violons et de musique, et dont les écuries logeaient toujours de trente à trente-cinq chevaux qu'il ne montait et qu'il n'attelait jamais, il s'éleva plus d'uu conflit d'affaires. Tous comptes faits, Ouvrard resta devoir à Séguin cinq millions; cinq millions, c'étaient les derniers débris de la fortune d'Ouvrard. Ouvrard prétendait que le gouvernement lui devait juste cette somme, et il renvoyait son créancier Séguin au trésor public, son débiteur.

Les foudres de la juridiction commerciale se déchaînèrent contre Ouvrard. La contrainte par corps fut prononcée; le plus intelligent des gardes du commerce, M...^ fut chargé de mettre à exécution contre Ouvrard la sentence des juges consulaires.

Le moins habile des gardes du commerce est un Nemrod, j'allais dire un BoMn des Bois; mais le garde du commerce ne chasse pas la nuit.

M..., à compter de huit heures du soh-, suivait Ouvrard au Rocher de Cancale, aux théâtres, et h couchait 1 à deux heures dii matin.

1. Tenue de veiiciie qui aiiiiai tient lUissi :iu voralniliiirc des gardes du commerce.

DTN BOl'RGEOl^i D K PARIS . ii!)

Chaque nuit, Ou vrard rentrait dans la même maison; les valets de meute gardaient la porte jusqu'au lever du soleil. On requit un matin un juge de paix ; la présence d'un juge de paix est heureusement indispensable pour envahir un domicile et pour en briser les, portes; on pénétra dans la maison sans coup férir; aucune résistance; on auvre, on visite tous les appartements, tous les coins et recoins; un maçon est appelé pour sonder plusieurs épaisseurs de murs. Pour prendre Ou vrard, il eût fallu faire abattre la maison tout entière, et c'est le seul droit que n'aient pas les fjardes du commerce.

Ouvrard avait eu recours à une plaque de cheminée tournante qui ménageait un secret asile à ce nouvel hôte du foyer.

Muni d'un calendrier marquant les levers et les cou- (liL'rs du soleil, d'un ahnaua<:h Bréjuet, Ouvrard ne surtait qu'aux heures indiquées; mais ce calendrier était inexact, et un soir qu'Ouvrard s'échappait de sa retraite, il fut appréliendé au corps : on lui démontra que son idmanach Bré<juet avançait de dix minutes.

Ainsi traqué, Ouvrard avait toujoms cinquante mille francs eu billets de banque dans sa poche ; il les olTre au garde du commerce pour recouvrer sa liberté : « Je ne puis rien accepter, lui répondit M..., et d'ailleurs si vdus m'ollrez cinquante mille francs pour vous làchei-, Séguin m'en a donné soixante pnur vinis prendre. »

Ouvrard était encore au greffe, quand un de ses neveux accouiut : «Console-toi, lui dit Ouvrard, tu \o vois, je n'ai plus peur d'être arrêté. »

i.yj MEMOIRES

On n'avait jamais admis de prisonnier pom- dettes à la Conciergerie; Ouvrard obtint d'y être transfei-é. Le concierge fut même autorisé à lui louer moyennant six mille francs par an un logement assez vaste et assez complet. Le logement fut vite richement décoré. Les visiteurs se pressaient en si gi'and nombre à la Conciergerie, cl le prisonnier pour dettes en était quelquefois si fatigué, qu'il faisait dire alors par le porte-clefs : « Monsieur Ouvrard est sorti. »

vrard, et à ces dîners ne faisaient jamais défaut les meillem^es années du Clos-P^ougeot ; célébrités, personnages, gens d'esprit , ailistes illustres venaient chaque soir diner gaiement avec le détenu. Ces dîners fins faisaient grand bruit, et Ouvrard me raconta qu'un jour Séguin lui-même lui demanda la faveur d'être de ses convives. Séguin reçut bien vite son invitation; le dîner fut des plus gais et des plus magnifiques : seulement, dit Ouvrard, Lucullus est forcé de dîner tous les jours chez Lucullus.

— Comment, reprit Séguin, à cinquante-cinq ans, ayant encore à peine devant vous cinq belles années, comment consentez- vuus à les passer en prison? Tenez, je suis bon homme, et je tiens à payer mon écot : donnez-moi trois millions, et vous couchez ce soir cb.ez vous.

— Monsieur Séguin, reprit Ouvrard, vous a\ez quidques hivers de plus que moi : si l'on vous oluait mie spéculation qui vous assurât un bénéfice net de cinq millions, la refuseriez-NOus parce qu'il vous faudiait

fiiire un voyage à Calcutta? — Non, certainement, fit Séguin. — Et pourtant, reprit Ouvrard, il vous faudrait prendre la mer, faii'e quatre mille lieues, quitter votre famille, vos enfants, vos amis, renoncer à une bonne cuisine comme celle-ci, à d'excellent vin comme celui-là, et, peut-être, vous débattre contre la fièvre jaune... — Mais cinq millions! interrompit Seguin; cinq millions !

— Eh bien ! reprit Ouvrard d'un ton victorieux, sans quitter la terre ferme, sans changer de ciel et de climat, sans due adieu à ma famille et à mes amis, sans même être privé, monsieur Séguin, du plaisir de vous recevoir et de diner gaiement avec vous, à l'abri de toutes mauvaises chances et de tous périls, je gagne ici, dans celte douce retraite, ces cinq millions qui vous feraient vous risquer à de si rudes sacrifices. »

Il se fit un moment de silence, Séguin devint sérieux et pensif, et dit froidement à Ouvrard : « Eh bien, monsieur Ouvrard, vous avez peut-être raison. »

Ouvrard aimait à raconter jusqu'aux moindres incidents de cet historique dîner.

Ces deux financiers n'avaient rien à se reprocher. Ils se ressemblaient, à force d'audacieuse habileté dans les affaires, à force de mœurs excentriques et bizarres, à force d'ardent amour pour les millions.

11 y a dans la vie d'Ouvrard une page à racheter bien des fautes, à apaiser bien des haines. Ouvrai'd connaissait le colonel Labédoyère. Après les cent-jouj's, Labédoxbva vint le trouver ; « Partez, lui dit aussitôt Ou-

vrard, allez aux Etats-Unis, Toici une lettre de cre'dit de cinquante mille francs pour David Parish, et quinze cents louis en or. » Le lendemain, le prince de Talleyrand fait appeler Ouvrai'd et lui demande des explications sui' la lettre de crédit trouvée dans les papiers de Labédoyère qui venait d'être aiTêté : « Ce n'est pas devant vous, prince, lui dit-il, que je me justifierai d'avoir voulu sauver un proscrit dont la tète est menacée . » Le prince de Talleyrand comprit cette réponse; Ouvrardne fut pas inquiété.

La physionomie d'Ouvrard était des plus sympathiques; son sourire ne manquait ni de malice, ui même de dédain; il avait de.> convictions, et pour tous ses plans il ne croyait qu'au succès; il n"y avait chez lui ni du Normand, ni du Gascon. Il se donna toutes les joies de ce monde. 11 eut des amis.

La restaïuatiun mit tin. comme par un coup de baguette, à ces mœm's, à ces désordres, à cette ivresse et à ces spéculations de rempirc.

Depuis ^y ju-qu'au dernier exil de Napoléon, tous les e.-prits et tous les cœur.- furent troublés, épouvantés et jetés violemment hors de toutes traditions et de toutes croyances par trois grands faits qui se succédèrent : les grands faits historiques parlent encore plus haut, et parlent plus pom- tout le monde que les tliéories et les livres des plus puissants esprits et des plus entraînants écrivains.

Un roi et une reine montant sur Uéchafaud par juge-

ment d'une assemblée délibérante ; un officier de fortune recevant la toute-puissance des mains de la victoire, et se faisant par son épée le maître de la France et le maître du- monde; enfin, toute l'Europe en armes et tous les rois coalisés, forcés de s'y prendre à deux fois pour briser la couronne de cet empereur qui les avait tous fait trembler sur leur trône, et pour exiler à Sainte-Hélène cette grande âme et ce grand génie.

Ces trois drames si émouvants firent certainement germer dans tous les esprits et dans tous les cœurs, plus que Voltaire et Rousseau, l'esprit de révolte contre la société, des idées d'immoralité, de scepticisme, toutes les plus folles et les plus dangereuses ambitions; la société put se dire : Tout est possible.

On avait longtemps respecté en France les chênes séculaires; mais les vents déchaînés et les orages ont brisé leurs plus forts rameaux, ont arraché du sein de la terre leurs plus profondes racines; et alors, nous avons avec confiance planté de jeunes tiges que de nos mains nous avons encore déracinées. Xe troublons plus la sève nourrissante de ces arbres aux ombrages protecteurs ; n'allons plus, en curieux et pour les faire croître plus vite, tourmenter leur féconde végétation; laissons faire le temps, cette puissance divine qui détruit tant de choses, mais qui aussi consolide et fortifie tout ce qu'elle ne détruit pas.

Ne soyons aujourd'hui, à distance des hommes et des événements de ces temps-là, ni commentateur trop sévère, ni juge inexorable. Notre société, lasse et défail-

lante à force d'épreuves, ne doit sa sagesse du jour qu'aux dures leçons de l'expérience. Nous avons vu, à la fin du siècle dernier et au commencement du dixneuvième siècle, qu'en révolution le sang appelle le sang, et nous 'sommes devenus humains et modérés. Nous avons va qu'en sacrifiant trop l'ordre public à la liberté, on en venait à sacrifier la liberté à l'ordre public, et nous sommes devenus, je ne sais pour combien de temps, prudents, soumis et faciles à être gouvernés.

Avec l'empire finissent surtout un grand capitaine et une nation guerrière qui, de compagnie, s'étaient couverts de gloire sur les champs de bataille. Avec la restauration commence une société nouvelle, libre, honnête, polie, chevaleresque et lettrée.

CIIAPITKE V

LES SCIENCES, L'INDUSTRIE, L'AGRICULTURE, LES ARTS ET LES LETTRES SOUS L'EKPIRE.

Doputalion de l'Inslilut. — Rapiiû:t de Cliéiiier. — D.c.ct im;io.i;il iiistiuuiut des prix décennaux. — Lauréats des prix décennaux. — Lettre de l'empereur sur Dufresne. — L'empereur et la Coméilie- Française. — Mole; ses funérailles. — Liste des tragédies et comédies représentées devant l'empereur. — La comédie ou la tragédie à Sainte-Hélène. — Création du Conservatoire. — Mademoiselle Ma.? aune revue. — Mademoiselle Mars silflée et outragée. — Portrait de mademoiselle Mars. — Les classiques et les romantiques clie/. madomoiscUe Mars. — L'Opéiasous l'empire. — Le théâtre Feydeau. — Le iliéîHre du Vaudeville. — Le théâtre Montansier. — Le lhé;\i e des Variétés. — Le ci-devanl jeune homme. — Mcilc; son pO't:aît. — Conclusion.

On a traité de haut en bas la litte'rature de l'empire, on a poussé la sévérité de la critique jusqu'au dédain. L'cmpereiu, dont le génie comprenait et embrassait tout, aimait les lettres; il les aimait pour elles et pour la gloire de son règne ; il eut voulu pouvoir faire manœuvrer l'esprit humain, comme il faisait manœmTcr ses vieux bataillons; il enviait au siècle d'Auguste et au siècle de Louis XIV leurs poètes, lem's écrivains, lem-s orateurs de génie. Il a dit quelque part qu'il eiit pris Corneille pour premier ministre. 11 eût nommé Racine sénateur, richciuent pensionné Molière, fait lire à Saint- Cloud les Femmes savantes et le Misa7}thr02:)e ; on eût représenté ses chefs-d'œuvre sur tous les théâtres de la cour. Aurait-il laissé jouer Tartufe? Il eût aimé et souvent reçu Bdileau, connue représentant dans les lettres

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la règle et la discipline. Il eût surtout honoré Bossuet, admiré ses vertus et sa grandeui". Bossuet aurait peutêtre nui à la fortune du cardinal Maury et du cardinal Fesch.

L'empereiu ne refusait au génie cju'une .-eule chose, la liberté.

Dans son discours de réception à F Académie française, M. Thiers expliipue et justitle ainsi les entraves ^ que Napoléon fit subir à la pensée humaine :

« Un gouvernement pacitique supporte ce que ne peut pas supporter un gouvernemeut illustré par la victoire. Poui-quoi, messieui's? parce que la liberté, pos- .-iljle aujourd'hui à la suite d'une révolution pacifi<piie,

ne l'était pas alors à la suite d'une révolution sanglante.

^) Les hommes de ce temps avaient à se dire d'effrayantes vérités. Ils avaient versé le sang les uns des autres; ils s'étaient réciproquement dépouillés; quelques-uns avaient porté les armes contre leur patrie. Us no pouvaient être en présence avec la faculté de pai 1er et d'écrire, sans s'adresser quelques reproches cruels. La liberté n'eût été pom' eux qu'un échange d'affreuses récriminations.

» Messieui^s, il est des temps oii toutes choses peuvent se dire impunément, oîi l'on peut, sans danger, roproilier aux liommes publics d'avoir opprimé les vaincu-, trahi kur pays, manqué à l'honnem',* c'est quand il? n'ont rien fait de pareil: c'est quand ils n'ont ni opprimé les ^ aincus, ni trahi leur pays, ni manqué

à riionneiir. Alors, cela peut se dire sans danger, parce que cela n'est pas : alors, la liberté peut affliger quelquefois les cœurs honnêtes; mais elle ne peut pas bouleverser la société. Mais, malheureusement, en 18U0, il y avait des hommes qui pouvaient dire à d'autres : Vous avez égorgé mon père et mon fils, vous détenez mon bien, vous étiez dans les rangs de l'étranger. Napoléon ne voulut plus qu'on pût s'adresser de telles pa- ]'oles. Il donna aux haines les distractions de la guerre; il condamna au silence dans lequel elles ont expiré les passions fatales qu'il fallait laisser éteindre. Dans ce silence une France nouvelle, forte, compacte, innocente, s'e-it formée, une France qui n'a rien de pareil à se dire, dans laquelle la liberté est possible, parce que nous, hommes du temps présent, nous avons des erreurs, nous n'avons pas de crimes à nous reprocher. »

L'empereur était inventif à encom'ager les lettres, à récompenser les savants, les poètes, les écrivains et les artistes.

Le 27 février 1808, l'empereur assemble et préside son conseil d'Etat.

Une députation de la classe de littératm-e et de belles-lettres de l'Institut, composée de MM. Chénier, président; de Volney, vice-président; Suard, secrétaire perpétuel; et de MM. Morellet, Boufflers, Bernardin de Saint-Pierre, Andricux, Arnault, Villars, Cailhava, Doniergue, Lacretelle, Laujon, Raynouard et Picard, est présentée par Son Excellence le ministre de l'intérieur, et admise à la barre du conseil.

Chénier j président de la classe de httérature et de

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bLiles-lettres do rin^titut. Ut un rappnrt que rompercur avait demandé sur l'état de la littérature, depuis la fm du dix-huitième siècle et depuis le commencement du dix-neuvième : Dans les ordres de Votre Majesté, dit Chénier. nous oscinsvair avec une respectueuse assurance la preuve du plus vif intérêt dont elle a toujours honoré les lettres, la garantie de sa protection constante, le signal de ses nouveau jj bienfaits.

Dans ce rapport. Chénier jette d"abord un coup d"ojil sur les sciences philosophiques; il loue l'école de Port- Hoyal ; il loue Condillac. Domergue, Sicai-d, Marmontel, de Gérando. de Tracy et Cabanis.

Chénier étudie ensuite les progrès de la science des devoirs de Thomme. de la morale. Dans cette étude, les Mémoires que Marmontel a légués à ses enfants sont un peu à la légère, ce me semble, comparés aux préceptes de Cicéron, mêlés à la sagesse évangélique.

Résumant les écrits politique- et les travaiLX de lé- -i^latiun. Chénier luue, comme un habile dialecticien, M. Sieyès; comme un écrivain célèbre en plus d'un gem'e, le prince architrésorier de l'empire: puisRœderer, Dupont de Nemijurs, Barbé-Marbois, Jean-Baptiste Say. Ganilh. Perreau, Pastijret et Lacretelle aîné.

Lan^ r>l'>.iuence de la chaire, dit Chénier, M. le cardinal Maury donne d'excellents pyréceptes, après avoir donné d'éclatants exemples.

Dans la critique littéraire, plusieurs écrivains jîous offrent des études approfondies, des commentaires judicieux sur nos grands classiques; M. Cailhava, sur Mo-

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Hère; M. PaJissot^ sur Corneille et sur Voltaire; Champ fort, sur La Fontaine; La Harpe, sur Racine.

Chenier, qui avait eu sans doute à se plaindre de La Harpe, hlàmehdiUiQmeni l'extrême rigueur que La Harpe se croyait en droit d'exercer contre la plupart de ses contemporains et surtout contre ses rivaux.

A propos de l'art oratoire, Chénier se plait à poser des couronnes sur la tète de Mirabeau, du cardinal Maury, de Cazalès, de Chapelier, de Barnave, de Regnauld de Saint-Jean d'Angély, de Thouret, de Tronche t, de Target, de Merlin et de Trcilhard.

Dans ce rapport, on ne craint pas de considérer le plan d'instruction publique de M. de Talleyrand comme un monument de la gloire littéraire.

Parmi les membres des assemblées qui suivirent la Constituante, Chénier distingue le profond Condorcet, Daunou, Vergniaud, Français de Nantes, Boissy d' Anglas, renommé par sa présidence, Garât, Portails et Siméon.

Chénier, face à face avec l'empereur qui présidait, admire ces belles proclamatio?is, où le vainqueur de Lodi cl d'Arcole, en même temps qu'il créait un nouvel art de la guerre, créa l'éloquence militaire dont il resta le modèle.

Ces proclamations, dit Chénier^ du sein de la victoire même, ordonnaient encore la victoire et communiquaient l'héroïsme.

On s'étonne un peu d'entendre Chénier louer, sans transition, l'éloquence académique à coté de l'éloquence militaire .

MM. de Castcra. de Ségiir, Rulhière, de Bausset, sont placés par Chénier à la tête des historiens.

Volney, Xaigeon et Dupuis sont cités comme voyageurs ou comme ayant fait preuve dans leurs lin-es d'une érudition raisonnable. Enfin de Lacépède, Lavoisier et Fourcroy reçoivent des éloges mérités comme savants et comme éoivains.

Le rapport de Chénier arrive bientôt au roman ; // remarque cV abord Atala, ornement du livre considérable où M. de Chateaubriand développe le génie du christianisme ', mais il désigne comme le meilleur, le plus moral, et le plus court des romans de Vépoque entière, cette Chaumière indienne, oà l'un des grands écrivains qui nous restent, M. Bernardin de Saint-Pierre, a réuni, comme en ses autres ouvrages, Va.rt de peindre par l'expression, l'art d>; plaire à VoreiJh: par la musique du langage, et l'art suprême d'orner la philosoplde pja.r la grâce.

On fondait les plus hautes espérances sur les talents poétiques de Fontanes, de Parny^ de Parceval de Grandmaison, de Luce de Lancival, déjà autem' d'Achille à Scyros, de Fabbé Delille qui avait déjà traduit Virgile et Milton, et de Saint-Ange, Iiahih: et laborieux traducteur d'Ovide.

Dans la poésie didactique, E^mcnard, Castel et Delille sont encore cités. Dans le genre de Fode, on signale Lebiiin comme tirant des sons harmonieux de la lyre pindarique ; Daru, comme traducteur d'Horace; de Parny et de Boufflers, dans la poésie éroticpie; Ducis dans répitre; Arnault dans Tapologue; Andrieux dans le conte. Legouvé et Raynouard, comme auteurs de petits poèmes d'un genre grave et philosophique, n"ob-

tiennent que des éloges dans le rapport de l'Institut; Millevoye et Victorin Fabre venaient de remporter deux anne'es de suite le prix de poésie à l'Académie française.

Ici se présente aux regards de Votre Majesté, dit Chénier, la poésie dramatique. Ce cortège de la poésie dramatique est représenté par Ducis, par Arnault, auteur de Marias; par Legouvé, auteur de la Mort d'Abel; par Lemercier, auteur d'Agamemnon; par Raynouard, auteur des Templiers ; par Baour-Lormian , auteur de Joseph; par de Murville, auteur à\iheiasis; et enfin par Chénier lui-même, auteur de îa tragédie de Féneîon.

Le cortège de la comédie est représenté par Laujon, par François, par Fabre d'Eglantine et Colin d'iîaileviile, par Andrieirs, Picard et Roger.

Enfin, dans le drame, genre défectueux, mais susceptible de beautés, dit Chénier, Beaumarchais, Monvel et Bouilli occupent la première place. Comme auteurs de poëmes d'opéras, on cite Guillard et Hoffman, Esménard et Jouy ; comme auteurs de poèmes d'opéras-comiques, on cite encore HofTman, Monvel, Mirsollier et Duval.

L'art d'écrire, dit Chénier à l'empereur en achevant ce vaste tableau, refleurira sous vos auspices; il sera guidé par vous en des routes certaines ; autour de vous brilleront encore les talents ranimés à votre voix; le gcnie naîtra lui-même appelé par le génie, et tous les germri de gloire appartiendront au siècle de Votre Majesté.

L'empereur répondit en ces termes au rapport éciit et lu par Chénier :

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