Moniteur dn linuii I81îi
Dans la iabJe du Moniteur, on confond encore M. Guizot. secrétaire général du ministère de rintérieur, avec M. Guizot, son frère, simple chef de bureau. Voici ce qu'on lit dans la table du Moniteur : « Guizot, secrétaire général du département de l'intérieur. — Son vote sur l'acte additionnel, 546. — Son remplacement au ministère de l'intérieur, ibid. »
Par suite de l'erreur du Moniteur, ou par confusion volontaire, on a souvent attribué à M. Guizot aine la signatm-e et l'adhésion à l'acte additionnel de Jean-Jacqnes Guizot, son frère. M. Guizot, le secrétaire général, fidèle à ses principes, ne prit aucune part aiLx votes qui acceptèrent l'acte additiunnel.
M. Odilon Barrot, dans la note de la seconde édition du mémoire que j"ai déjà citée, se plaint aussi d'avoir été calomnié, et d'avuir été appelé chef des fédérés.
« A Tarrivée de Tusurpateur, dit-il, je me dépouillai de suite des titres d'avocat aux conseils et à la cour de cassation, que je tenais de la munificence du roi; je n'eus point à fausser mon serment. Je n'ai repris mes titres qu'au retour de Sa Majesté. Je votai contre l'usm'pation sur le registre ouvert au greffe de la chambre de police correctionnelle. Et, enfin, je signai, dans la chambre des avocats, une pétition qui, près d'un mois avant . le retour de Sa Majesté, demandait, au milieu même des cris des fédérés : Le roi et la charte.
» Tacite nous avait bien appris que, sous Tibère et Néron, vivait une race de délateurs impudente, absm-de et atroce; mais ce qui était réservé à nos malheureux temps^ c'était de voir cette race non-seulement se for-
mer sous le meilleur des rois, mais prendre un ascendant eifrayant, et, se couvrant d'un nom sacré, le blasphémer ! ))
Cependant le congrès devienne n'était point dissous; ses résolutions de guerre générale 'contre Napoléon furent bientôt connues; les armées de l'Europe étaient toutes prêtes à entrer en campagne. L'opinion publique s'inquiéta, s'alarma; on comptait que l'issue de cette guerre ne pouvait manquer d'être fatale à Napoléon; seul contre tous, pouvait-il résister à la coalition de l'Europe ?
Lorsque l'empereur Napoléon quitta Paris dans les premiers jours du mois de juin pour se mettre à la tête de son armée, croyait-il beaucoup même à sa fortune et à la victoire?
Les royalistes constitutionnels, parmi lesquels figuraient en première ligne les amis de^L Guizot, désespérèrent de l'entreprise de Napoléon, fjui ne pouvait réussir que si l'Europe eût été divisée.
Les royalistes constitutionnels formèrent un comité, dans lequel se discutaient toutes les chances de l'avenir, et lorsqu'il fut reconnu probable que le nouvel empire ne durerait point, et que la nouvelle restauration de la monarchie des Bourbons serait inévitable et peut-être prochaine, le comité se demanda s'il était prudent de laisser le roi Louis XVIII livré à l'influence de ses compagnons d'exil, qu'on pourrait supposer peu favorables au rétablissement d'une monarchie constitutionnelle.
Le comité décida qu'il était indispensable d'exposer au
roi Louis XVIII, avec la plus grande sincérité, la situation de la France, les tendances de l'opinion publique, et ce qui paraissait la meilleure conduite à tenir. Le comité rédigea donc un long mémoire, dans lequel il établit que la rentrée du roi Louis XVIll en France devait être précédée et accompagnée de ces trois mesiu-es :
1" Le renvoi de M. de Blacas;
2''J Quelques modifications à introduire dans la chaiie constitutionnelle, afin d"en rendre la pratique plus efficace et plus sûre, sans affaiblir l'esprit libéral de la charte ;
30 Une proclamation ou une déclaration du roi à la nation française, pour rassurer les esprits sur le maintien de la monarchie constitutionnelle, et pour constater que le roi n'avait cessé d'être animé pour tous les Français, sans distinction, d'un esprit de paix et de concorde.
M. Royer-CoUard, dont le nom fut si populaire en France dans les temps les plus critiques, exerçait une gi'ande influence sur ce comité, et sa participation aux résolutions qui y furent prises témoigne hautement qu'elles furent inspirées par un sentiment patriotique et libéral : patriotique, parce qu'en cas de revers et de défaites de l'empereur Napoléon, le roi Louis XVIII était le défenseur le plus utile de la nationalité française; libéral, \yàïCQ qu'il s'agissait de sauver la monarchie constituti(jnnelle, que la charte avait fondée en France. M. Guizut prenait part aux délibérations de ce comité; il en était le membre le plus jeune, et un des plus actifs. Il fallait porter au roi Louis XVIII le mémoire rédigé
D'UN BOÎRrxKOIS DK PARIS 323
par M. Royer-Collard et par ses amis ; il fallait aussi qiie ce me'moire et ses conclusions fussent développés et appuyés à Gand. M. Guizot, désigné par son âge, fut chargé de cette importante et périlleuse mission ; fort au courant des intentions et des sentiments des royalistes constitutionnels, il était homme à tenir tète, par sa parole, aux royalistes ardents et passionnés qui entouraient le roi Louis XVIII.
M. Guizot partit vers la fin du mois de mai 1814 ; il se présenta chez le roi peu de jom's avant le commencement des hostilités, qui devaient avoir pour dénoûment le désastre de Waterloo. Ce ne fut pas sans peine que M. Guizot put être admis auprès de Louis XVIII : les conseillei's intimes de ce prince n'ignoraient point l'objet de la mission que venait remplir M. Guizot, et cette mission les inquiétait. L'envoyé du parti constitutionnel trouva, non chez le roi, mais auprès du roi, imc résistance qu'il lui fallut vaincre. Il y parvint.
Le roi reçut le mémoire qui lui était adressé, et dans deux longues conférences, qui durèrent plusieurs heures, il en discuta les conclusions avec M. Guizot. Cette mission de ^L Guizot eut un plein succès : les trois points demandés par le comité furent accordés. Lorsque Louis XVIII rentra en France, il tint lidèlement les promesses qu'il avait faites.
M. Guizot dut rester à Gand jusqu'à la chute de l'empereur. Il y trouva toutes les nuances du parti royaliste qui existaient en France avant le retour de l'ile d'Elbe moins le parti royaliste constitutionnel, dont M. Royer- Collard était l'expression la plus élevée.
32i MEMOIRES
M. de Blacas y représentait le paiii absolutiste, le parti de rémigi-ation, le parti de ces royalistes très-dévoués, très-fidèles, mais peu intelligents de la situation, qui, ne voulant tenir aucun compte des événements accomplis, non-seulement en France, mais dans toute l'Europe, demandaient le retour à l'ancien régime pur et simple, tel qu'il existait avant 89.
M. de Blacas avait la conûance du roi, et plus encore celle de M. le comte d'Artois; on attribuait à sa funeste influence tous les actes qui compromii^ent la monarchie avant le 20 mars I8I0, et sa présence à la cour de Gand excitait surtout les alarmes des royalistes constitutionnels.
M. de Chateaubriand représentait le parti de ces royalistes qui adoptaient certains principes libéraux, mais qui à aucun prix ne voulaient pactiser avec les hommes qui avaient servi la France sous tous les régimes. Ce parti était l'ennemi déclaré des hommes de la révolution ; il leur attribuait le renversement de la monaixhie des Buurbnns et la catastrophe du 20 mars; il les considélait comme des conspirateurs incorrigibles dont il fallait à t(.)Ut prix repousser l'alliance. M. de Chateaubriand et ses amis avaient bien plus d'affinité avec M. de Blacas qu'avec M. Royer-Collard.
M. de Chateaubriand fonda, en société avec ^LM. Berlin, ses amis, un journal périodique qui se publiait sous ce titre : le Moniteur de Gand.
Tous ces partis, réunis à Gand, éprouvaient une égale répugnance pour la personne de M. Guizot et pour les idées qu'il avait missiun de faire prévaloir. La lutte entre
les divers partis, absolutiste, royaliste, constitutionnel, n'était pas nouvelle. Dès 1789, elle éclata au sein de l'Assemblée constituante; en 1814, dès les premiers jours de la restauration, elle éclata de nouveau; elle recommençait avec ardeur au sein de cette petite cour de Gand.
Telle était l'animosité de M. de Cliateaubriand et de ses amis contre M. Guizot, que lorsque ce dernier voulut essayer de se mettre en relation avec le Moniteur de Gaivl, les rédacteurs de cette feuille lui firent savoir par voie indirecte qu'il ferait bien de ne pas se présenter chez eux, parce qu'ils ne le recevraient point. M. Guizot est resté complètement étranger à la publication du Moniteur de Gand; c'est un fait que j'affirme, par amour pour la vérité, parce que je le tiens personnellement, non-seulement de M. Guizot lui-même, mais aussi de M. de Chateaubriand et de ses amis.
La mission de M. Guizot était toute de prévoyance, et si, après la seconde restauration, le gouvernement du roi ne montra que des sentiments modérés et pacificateurs, ce fut surtout à l'action du comité des royalistes constitutionnels que la France en fut redevable.
A cette seconde restauration, le ministère de la justice fut confié à M. Barbé-Marbois; on lui adjoignit M. Guizot comme secrétaire général.
Jusque vers le milieu de l'année 1810, le ministère eut à soutenir une lutte persévérante et animée contre la réaction royaliste, d'où était sortie la Chambre des députés introuvables. Cette Chambre, entraînée par l'opinion qui l'avait élue, prétendait imposer au gouvernement de grandes mesm^es générales de violence et de
persécution. Ces mesuiTs fiu^ent presque toujours rcpoussées avec succès par le cabinet auquel M. Guizot avait apporté sa collaboration.
Vers le milieu de Tannée 18 lo, M. Barbé-Marbois et M. Guizut quittèrent le ministère de la justice. M. Guizot fut nommé conseiller d'Etat, et attaché en cette qualité au comité de législation et du contentieux. M. Royer- CoUard fut aussi nommé conseiller d"Etat et directem' général de la librairie et de Timprimerie, sous M. d"Ambray, ministre de la justice.
Bientôt après la Chambre introuvahle était dissoute, une Chambre nouvelle était élue. Le règne de M. Decazes commençait. La réaction ultra-royaliste était vaincue dans la majorité des collèges électoraux, et un ministère plus homogène put gouverner d'accord avec la majorité des deux Chambres. Ce fut pendant le cornas de cette législatme que furent présentées et votées toutes les lois libérales qui ont fondé dans ce pays les gi-andes institutions poUtiques et administratives :
La loi électorale du o fémer iJ^iS, qui étabht le suffrage direct:
La loi du recrutement de 1817, dont les principes régissent encore le pays;
Les lois sm- la presse de 1819, qui organisèrent cette liberté si importante, et qui avaient réussi à concilier par les plus hem-euses combinaisons les droits gai-antis par la charte et les mesures de sûreté et de répression nécessaires à sauvegai'der furdre piiljlic et les personnes.
Bien dautres lois non moins importantes furent proposées à cette épocpie, et notamment une grande loi sm*
DTN 1501 KG EU 1 S DE PARIS '.Vil
l'admiiiistration communale et départementale qui devait être discutée en 1820, et qui fut reprise seulement en 1828, par le ministère Martignac.
Toutes ces lois furent en grande partie l'œuNTC de M. Guizot; elles furent préparées au conseil d'Etat, et il en avait été presque constamment le rapporteur dans les comités, jusqu'au m.oment où il fut appelé à la direction générale de l'administration communale et départemen* taie au ministère de l'intérieiu'.
Je rapporterai ici diverses circonstances qui n'ont jamais été publiées, et qui prouvent la participation active et persévérante de M. Guizot à cette législation si constitutionnelle et si libérale, qui fut pendant plus de trente ans Ihonneur de la France dans le monde civilisé.
La loi sur le recrutement devait être présentée par le maréchal Gouvion Saint-C\ r; il s'agissait de rédiger l'exposé des motifs de cette loi. Le gouvernement attachait une grande importance à son adoption. La conscription impériale ayant été supprimée, il fallait pourvoir à l'entretien de l'armée, tout en respectant les principes de la charte constitutionnelle : c'est ce que devait expliquer avec sincérité et faire comprendre aux deux Chambres, à force de dextérité de langage, cet exposé des motifs.
Le maréchal Gouvion Saint-Cyr, grand homme de guerre, et qui a écrit de beaux mémoires siu- ses campagnes, était peu propre à cette œuvre d'exposition et d'habile dialectique. Son esprit avait cependant, plus que celui de ses collègues MM. les maréchaux de France, l'intelligence du coté philosoplii(}ue et lilx'ral des cho-
ses; néanmoins, le maréchal Gouvion Saint-Cyr aurait dit volontiers, comme le duc de Dantzik, le maréchal Lefèvre. qu'on pressait un jour de se rendre à la Chambre des pairs pom- y prendre part au vote d'une des dispositions fondamentales des lois sur la presse, menacée par une majorité hostile : Qui m'aurait dit que ça me ferait un jour quelque chose, à moi, la liberté de la presse?
M. Guizot fut donc chargé de préparer cet exposé des motifs; le maréchal présenta ce projet de loi siu-le recrutement à la Chambre des députés, dans le mois de novembre islT : il lut d'un buut à l'autre le travail de M. Guizot. qui obtint le plus grand succès. Le maréchal reçut au pied de la tribune les compliments des hommes distingués de tous les partis, avec cette assm^ance imperturbable qu'il montra sur tant de champs de bataille, au milieu des boulets et des balles de l'ennemi.
Le maréchal ne faisait cependant point mystère de la collaboration de M. Guizot, et il se plaisait à lui reporter pubhquement le mérite de son succès.
Le maréchal Gouvion Saint-CyT conserva jusqu'à sa mort une estime profonde et une amitié vive pour M. Guizot. Toutes les fois qu'on parlait de M. Guizot devant lui : « J'aime cet enfant-là, disait-il, je Faime comme s'il était à moi. » M. Guizot n'était càgé que de trente et un ans à l'époqne dont nous parlons; le maréchal en avait cinquante-cinq.
M. Charles de Rémusat, dans son discom's de réception à l'Académie française, résume avec éloquence l'œuvre politique de la restauration :
c« J'anne à le dire devant votre tombeau, rovautés dé-
» chues, exilées, pour qui peut-être l'oubli commence, » dussc-je même vous déplaire par cette louange, vous » n'avez pas éteint la France ! Vos lois lui ont permis » de réagir contre vos principes ; vous avez souffert » qu'elle grandit contre vous-même, et l'ayant reçue » insultée par la victoire, humiliée par la fortune, vous » l'avez laissée, en la perdant, toute pleine d'orgueil et » d'espérance. »
Je reprendrai, dans le second volume de ces Mémoires, le récit des événements et l'appréciation impartiale des hommes politiques de la restauration.
FLN DU l'RLMlER VOLUME.