‹ Mémoires d'un imbécile: écrits par lui-mêmeChapitre 72 sur 98 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

a-t-elle réussi ! Parce que l'idée est venue après que les circonstances l'avaient rendue possible ; nous étions associés , Désir et moi , avant même d'avoir jamais songé à ce que c'est qu'associa^ tion, Co-propriété , co-opération sont nées chez nous de la même manière , c'est-à-dire la chose avant l'idée.

Aux générations spontanées est-ce une idée qui préside au phénomène ? Non , le phénomène est la résultante des causes qui le déterminent. Un germe apparaît , se développe, éclôt non sur un plan conçu d'avance , mais sous l'action de causes qui toujours le tiennent sous leur influence. Un plan préconçu , immuable, serait ici funeste.

Notre colonie, elle aussi , s'est formée et développée spontanément sous l'inHuence de données déterminantes. Nul de nous ne l'avait d'avance combinée. Avec une idée arrêtée, tout manquait. Ne voyons-nous pas , en effet , que des associations longuement et savamment méditées n'ont produit rien qui vaille ?

— En concluez-vous que l'instinct soit infaillible et que l'idée soit toujours trompeuse? Vous oubliez alors, mon oncle, que les rats ne se lais-

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Vi'l MËMOIHES D'UN IMBÉCILE.

sent prendre aux ratières qu'en obéissant à leurs' instincts de rats ?

— Non , je ne l'oublie pas , et j'aToue qu'un rat ingénieur, calculant devant une ratière la puissance du ressort et la résistance du fil , ne se laisserait pas pincer. L'instinct a donc ses erreurs , ses troubles , ses déviations , ses impuissances. Je le sais et je sais aussi que la raison a ses infaillibilités dans les axiomes et les déductions mathématiques, et je sais que, dans toutes - les sciences, se retrouve le même élément de certitude. Mais je n'en suis pas moins persuadé qu'il faut , en nombre de cas , demander beaucoup au sentiment intérieur.

Ainsi le sentiment n'est de rien aux mathématiques , à la géométrie, à la physique , etc. Mais doit-on et peut-on s'y soustraire dans la conduite de la vieî Pour bien ordonner son existence, il faut , au contraire, je le maintiens , se méfier des idées préconçues . des aphorismes, des systèmes et des trop grands calculs. Tout est tâtonnement dans la vie, beaucoup de choses s'y font à l'aveuglette, et c'est là que l'instinct triomphe. Mais avoue que c'est aussi là qu'avec une idée tant de gens se sont égarés I...

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— Oui , l'idée , mon oncle , est un danger pour l'horome ; mais l'idée est aussi sagrandeur, car c'est en elle surtout qu'il a sa responsabilité. Aijssi l'idée ne doit'-elle jamais perdre ses droits sur nous. Que l'idée n'étouffe pas les autres facultés humaines, très bien, vraiment! mais les autres facultés, en revanche, ne doivent pas affaiblir l'idée , ni condamner au silence la raison.

Que l'instinct ait tout commencé, même notre association , je l'accorde ; mais accordez-moi que la raison , à son tour, doit tout continuer. Moimême , qu'ai-je fait en vous demandant d'annexer à la ferme une raffinerie et d'y appeler François, sinon un actede raison etde justice? C'était une idée! Eh bien ! dites ce qu'aurait feit de mieux le sentiment !

Le sentiment et les instincts livrés à euxmêmes, sans contrôle, ont produit dans le passé tant de malheurs , qu'il est temps , je croîs, de leur donner ce surveillant suprême; la raison.

Ah! si j'avais à redouter l'un de ces deux grands guides, instinct et raison , ce n'est pas la raison qui ftie serait suspecte. L'Instinct, qu'il faut respecter chez les peuples enfiints, ne saurait

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suffire aux peuples plua avancés. Je suis donc persuadé qu'instinct et raison ont leurs droits , leur légitimité et leur rôle. Mais aujourd'hui nous en tenir à l'instinct , ah ! ce n'est pas assez, et quant à moi , je crois avoir bien fait en suivant mon Idée d'associer à nous François et Abeille. Mais, vraiment! si vous avez en moi quelque confiance , cette réforme ne sera pas la dernière, car j'ai promis de vous signaler encore des lacunes dans votre œuvre , et je tiendrai parole. Vous n'avez qu'à moitié organisé votre &imille , il iaut songer à l'oi^aniser tout-à-lait. Plusieurs de vos enfants vous ont échappé en adoptant d'autres arts que le vôtre. Eh bien ! j'ai à vous faire sur ce point une proposition nouvelle.

— S'agit-il encore d'une révolutionî

— Oui , mon oncle , car je ferai des révolutions tant que je vivrai, et d'autres, quand je serai mort , en feront après moi. Qu'est-ce que la vie , en effet , sinon une suite incessante de révolutions î Par ces révolutions , par ces transformations, je vous fais vivre et penser et sentir, et toujours avancer dans un monde sans limites et sans fin. Vous en plaindriez-vous, cher oncle?

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