‹ Mémoires d'un imbécile: écrits par lui-mêmeChapitre 93 sur 98 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

gramme. Tout cela tiré de raisons historiques et philosophiques, ou plutôt scientiâques, car il n'y avait, pour Amédée, d'autre philosophie que la science.

Je laissai Sainfoin achever sa lecture ; mais , quelques heures plus tard , je relus seul attentivement ce premier discours d' Amédée , et le soir je lui écrivis :

Mon neveu,

La colonie tout entière t'envoie ses féUcitations et ses reraercîraents. Voilà qui est parlé en homme I Je n'avais jamais si nettement compris en quoi consiste le prc^rès accompli de nos jours. Le monde, tu l'as très bien dit, a vécu jusqu'ici d'instinct, et sur l'instinct avaient germé toutes les croyances , toutes les civilisations. Mais nous passons aujourd'hui d'instinct à raison , d'inspiration à vériiication , et , par ce développement nouveau , nous nous élevons définitivement au-dessus de l'animalité. L'instinct sert de guide à tous les êtres vivants. L'homme seul devait atteindre à la science. Et voici que nous y arrivons

Mais cette entrée de l'humanité dans une phase

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2Gi UËMOIRES d'un ItiBÉGlLB.

nouvelle semble devoir être aussi le .^igoal de malentendus et de luttes formidables.... La bataille est engagée entre ^^civilisation instinctive et la civilisatiop scientifique.

La mêlée pourrait durer des-siècles, que l'issue n'fl)i-:serait pas douteuse : l'instinet sera,' non pas détruit , mais subalternisè. C'est «ne erreur de croire sa destruction possible.- Une faculté supérieure s'ajoute à nos facultés: primitives ; mais sans plus les détruire que ne furent détruites dans la matière les propriétés [rfiysiques, lorsque s'y ajoutèrent les propriétés chimiques, et pas plus que ne furent détruites à leur tour les propriétés chimiques, lorsque la matière, s'él&-. vant d'un nouveau degré, atteignit à la vie organique. Eh bien ! aujourd'hui l'esprit de l'homme s'élève d'und^ré au-desgus de l'instinct; mais l'instinct , pour cela , n'est pas supprimé : il ne descend même pas d'un degré , il garde sa place, mais cette place n'est plus la première. Une lacuUè supérieure vient s'ajouter à lui.

Malheureusement l'instinct, loin de reconnaître et de saluer son maître, le renie et le repousse. Aussi, à l'heure qu'il est, instinct et raison ne cherchent qu'à s'anéantir réciproquement , alors

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que l'un ât-l'autre sont impérissables. Je te félicite d'avoir consèné à l'instinct sa place, d'avoir même l^ssé par&iteïnent entrevoir que des races entières paraissent incapables de s'élever audessus de cet état mental , et qù'ube. majorité immense ne connaît pas encore d'état sùpérteur, que même, nombre de malheureux ne peuvent se ■ tenir à ce niv^tt et tombent abrutis , dévoyés , sans luraièce, sans guide en ce monde.

Mais ceux qui s'élèveront au-dessus de l'instinct ne seront pas, pour cela, soustraits à ses lois , pas plus que les êtres orçanîsés en s-'èlevant à une loi supérieure aux lois physiques et chimiques (en admettant que cette loi supérieure n'ait pas toujours existé ) n'ont pu se soustraire aux lois inférieures, dites physiques et chimiques, du moins en ce qui constitue leur cercle d'action. L'oiseau s'élève dans les airs : échappe-t-il pourtant aux lois de la pesanteur? et l'ascension de l'aérostat est-elle une négation de ces mêmes lois? Elle en est , au contraire, la confirmation.

L'instinct d(mc ne sera pas détruit , il sera

La puissance , la grandeur de l'homme sont désormais dans la science. La science est , en

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effet, la vrai caractéristique du régne humain, que quelques classificateurs ont imaginé par faiblesse et qu'il eût été mieux de proclamer par

Il Êiut dire encore eu Ëiveur de l'instinct (dont j'ai Tècu , dont l'humanité tout entière a vécu si longt^nps) que chez l'homme il s'est élevé souvent jusqu'au sentiment de justice et parfois jusqu'à la raison. Dès la plus haute antiquité historique , les grands penseurs eurent même le pressentiment d'une ère scientifique. La fin du dix-neuvième siècle sera l'aube naissante de cette ère , en quoi le siècle de réédiflcation qui doit suivre sera tout l'opposé du dix-huitième siècle , qui fut la débâcle de l'ancien monde , débâcle que nous avons vue et voyons se continuer. Tu n'as pas dit précisément cela dans ton discours, et tu as bien fait , n'ayant à traiter que la question politique; mais moi, qui me plais à chercher entre les lignes , je l'y trouve , j'en fais mon profit et je t'en remercie.

J'ajoute, en ce qui me concerne personnellement , que ces deux éléments , instinct et science, se sont pendant cinquante ans combattus dans ma cervelle sans qu'à peine j'aie pu distin-

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