RÉPLIQUE
Air : De Calpigi.
Monsieur Scribe, à notre bombance,
Refuse sa noble présence
Sous prétexte que ses écrits
No dînent que chez des amis. (Bis.)
L*excuse n*est vraiment pas bonne :
On ne voulait que sa personne.
En laissant ses écrits chez lui,
11 eût été bien accueilli. (Bis,)
(Figaro.)
ici je dois placer un nouveau paragraphe de mes confessions :
; 11 est bien clair que tout en plaisantant M. Scribe sur ses écrits^ nous n'avions d'autre but que de lui
faire une petite piqûre pour le punir d'une rancune indigne de lui. Certes, personne n'a jamais pensé à contester à Scribe la première place qu'il occupe dans le théâtre moderne, et le Figaro moins que tout autre ; l'homme qui a fait tant de chefs-d'œuvre de comédie, tels que le Verre d'eauy Bertrand et RatoUy la Chanoi^ nesse, des drames comme les HuguenotSy la Juive, etc. , mérite l'admiration de tout le monde» et je puis dire qu'il avait la mienne depuis fort longtemps.
Le hasard qui m'avait fait connaître tant d'hommes de lettres à l'époque de nos dtners» ne m'avait jamais mis en rapport avec M. Scribe ; je l'avais vu parfois au théâtre, les jours de premières représentations, mais je ne lui avais jamais parlé.
Quelques mois après l'insertion du couplet qu'on vient de lire, je me trouvais dans le petit réduit qui servait de cabinet de travail à Offenbach, aux Bouffes-Parisiens. M. Scribe y vint aussi après moi. Si je le connaissais seulement de vue , lui ae me connaissait pas du tout.
La conversation s'engagea sur je ne sais quel chapitre ; j'étais de bonne humeur et je dis quelques plaisanteries qui firent rire Scribe ; sa gaieté m'encouragea, je mis un peu du coquetterie à lui plaire, je l'avoue ; tant e^ si bien que nous taillâmes une véritable bavette; je fis beaucoup de frais, il fut extrêmement aimable,
j'étais enchanté de la rencontre. La conversation se prolongeait d'autant plus que je ne voulais pas sortir le premier, pour qu'il ne sût pas qui j*étais après mon départ.
Cependant il fallut bien m*en aller ; je partis le premier. A peine étais-je sur le théâtre que M. Scribe vint m'y retrouver et avec une amabilité charmante, m'ihterpela en me disant : — c Comment I vous êtes M. de Villemessant, mais je ne vous connaissais pas et je suis enchanté de m*étre rencontré avec vous ! » Il ajouta d'autres choses très-flatteuses que ma modestie ne me permet pas de rapporter ici, mais qui chatouillèrent aj^réablement mon amour-propre ; d'autant plus qu'elles étaient dites devant témoins, devant des personnes qui attendaient Offenbach sur la scène ; entre autres Hector Crémieux.
Sentant bien qu'il fallait un semblant d'explications pour que la paix fût vraiment faite avec Scribe, quelque amabilité qu'il mit à ne point parler du fameux couplet, je lui dis :
— Permettez-moi, monsieur Scribe, de vous dire toute l'admiration que j'éprouve pour vos œuvres ; mes rédacteurs sont des savants, des lettrés, une petite négligence de style peut leur faire pousser de hauts cris, mais, moi, j'avoue humblement que je ne vois que votre immense talent, et que, depuis longtemps,
j'ai déclaré que vous êtes de ceux qui ne seront jamais remplacés.
. M. Scribe répondit en homme d'esprit, à cet aveu qu'il sentait sincère. Â ce moment, Hector Grémieux vint à passer; il était au mieux avec Scribe; il se joignit à notre groupe , et avec une rare perfidie je continuai le dialogue :
— Ainsi, lui dis-je, voici Hector Grémieux, qui certes rend hommage à votre mérite (ici Grémieux fit un sourire des plus aimables, qui renfermait toute Tadmiration possible), eh bien! c'est lui qui a fait l'autre jour, en réponse à votre lettre, le joli couplet que vous avez lu.
On juge de l'effet que produisit ce mot sur Grémieux ; sa figure était à peindre. Il émit quelques raisons, bonnes ou mauvaises, bonnes probablement, car Scribe lui donna la main très-amicalement quand nous nous quittâmes.
Nous avons ri bien longtemps avec l'auteur de la Chanson de Forlunio^ de cette aventure.
Depuis ce jour je rencontrai souvent Scribe ; sa conversation, que bien des gens trouvaient terne, parce qu'Us y attendaient des mots, était pour moi des plus intéressantes ; c'était le bon sens même, l'expérience qui parlaient par sa bouche, et cela pour les choses |es moins importantes en apparence. '
— Rien, me disait-il un jour que j'avais été le voir, n'est difficile comme de trouver un bon titre de pièce ; un titre qui sonne bien à l'oreille, qu'on retienne bien et qui plaise à rœil sur Taf fiche. J*ai deux ou trois moyens pour arriver à ce résultat. Comme dernière ressource, on peut toujours mettre le nom du héros ou de l'héroïne; mais c'est bien dangereux avec les jalousies des comédiens; tous veulent être titulaires ; avec un nom : Louise, Pierre ou Paul, on a tous les acteurs contre soi ; avec les Huguenots^ les Diamants de la CéOurorme^ on a la paix assurée. Reste à satisfaire le public avec son titre. Voici comment je procède : quand j*en ai à peu près trouvé deux ou trois dans mon esprit, je prie le directeur de les faire imprimer en affiches; mon domestique va les piquer dans mon cabinet, et quand je rentre, mes yeux se portent forcément sur Tune d'elles ; c'est celle-là qui me donne le titre de ma pièce ; on ne sait pas la force de l'assemblage des lettres ; le succès du Lorgnon a peut-être tenu à ce qu'il y a deux dans le mot ! Ce titre a l'air de vous regarder.
' Je profilai de cette conversation et il n'est pas de titre de rubrique du Figaro que je ne fasse passer par les mêmes épreuves que les affiches de Scribe.
Ce ne fut pas le seul service que me rendit son expérience. Que de fois je lui ai entendu dire cette phrase si répétée depuis : — « Tout ce qu'on coupe n'est pas .^ifflé !» — Et il avait raison ; tout le monde est porté
à délayer sa pensée, à ia noyer dans des phrases et des considérants. Par exemple : règle générale, vous pouvez presque toujours décapiter un article sans crainte de lui nuire»
Malgré soi, avant d*aborder le sujet, un journaliste croit devoir le faire précéder de quelques lignes de préface ; à son insu, il fait des gammes, ou veutsem^^r treeuplumCj et pendant ce temps, le lecteur se découdrage et cherche de l'œil où commence l'intérêt. Et le mot de la fin d'un article, quelles angoisses ne donne-t-il pas à celui qui le cherche ! Et quand il est si cherché est-il toujours trouvé et ne vient-il pas dur, gauche, échauffé ! Je recommanderai le moyen suivant : relisez-vous, il est bien rare que vous ne trouviez pas votre mot dans le milieu de votre article ; celui-là est venu spontanément^ transplantez-le à la fin, il est bon et portera.
Travaillant sans cesse à la recherche de tout ce qui pouvait servir au théâtre, Scribe allait voir toutes les pièces, étudiant les procédés des bonnes, et se disant, après avoir vu une mauvaise pièce : « Elle est manquée pour telle ou telle raison, mais l'idée est bonne, je la referai! *
A propos des négligences qu'on lui a reprochées si souvent, il faut ajouter que souvent elles étaient volontaires. Sacrifiant tout à l'effet, à Toptique du théâtre, il traitait les détails avec un grand dédain; c'est ainsi qu'à une répétition de V Etoile du Nord, à laqudle
j'assistais, M. Perrin, alors directeur de l'Opéra-Comique, lui ayant fait remarquer que les chœurs chantaient deux vers qui n'avaient jamais songé à rimer ensemble» Scribe répondit : — < Ah ! pardon, mais ces vers-là, je ne croyais pas qu'on les entendrait ! » et il en reGt immédiatement d'autres.
Nous voilà un peu loin des dîners du Figaro^ revenons-y sans précautions oratoires. Chacun devait apporter son mot. Comme cet excellent Porcher, l'ami de tous les auteurs, demandait quelles étaient les conditions d'admission du prochain dîner :
— 10 francs, lui dit-on, et un mot !
— C'est 10 francs pour moi, alors, réplîqua-t-il.
— 10 francs et un mot !
— Ah bah I pour le mot on me fera bien crédit, moi qui depuis vingt ans ai fait crédit à tant de monde.
Tout le monde ne prit pas, comme l'avait fait Scribe, les coups d*épingle du Figaro au sérieux, et d'Ënnery, ce charmant esprit, une des victimes de Jouvin pansée par moi qui étais devenu son brancardier, nous répondit par cette petite lettre :
c Mon cher Villemessant,
€ J'accepte votre tout aimable invitation. Figaro n'épargne guère mes pauvres drames, il en dit presque autant de mal que j'en pense moi-même ; et si je n'ac-
iei HÉMOIRES D'UN JOURNALISTE.
ceptais pas l'iavitation qu'il a bien voulu m'adresser, on pourrait croire que j*ai la faiblesse de me blesser de ses spirituelles critiques.
ff A. o'Enmery .»
Lambert Tbiboust, pour toute réponse, nous adressa la charmante pièce de vers suivante, qui eut à cette époque un succès immense, et que je lui fis recopier quelques années après pour notre collection de V Autographe :
MÉLANGOLIA
Oh ! les connaisBez-vous ces joars pleins de misère Où le spleen vous étouffe entre dent bâillements, Où s'en viennent souffler sur le cœur qui se serre, Ainsi qu'un vent d'hiver, les découragements !
Ces jours plus longs qu'un siècle, ou tout rire détonne, Où ron est poursuivi par un air d*Offenbach, Ces jours où Ton se sent plus lourd, plus monotone Que les époux Fernel, par monsieur Louis Ulbach?
On se lève à midi, paresseux, sombre, làche^ Ennuyeux, ennuyé, misanthrope, énervé.
Aucun bruit au dehors. Les oiseaux font relâche. Et l'on écoute Teau tomber sur le pavé.
Car il pleut ces jours-là pour toute la journée; Et, comme le valet que l'on sonne est en bas, Soi-même l'on remplit de bois la cheminée :
Le feu vous égalrait... mais le feu ne prend pas!
On lit le Moniteur t le regard s'y promène.
On y voit : « Monsieur X... est nommé sous^préfet. »
ttai: « Comment finira la question romaine? »
Et ToB Me dit : « Tout ça, qu'est-ce que ça me fait? to
On est paradoxal, on devient sanguinaire, . Et Ton découTré en soi de rouges horizons, Et l'on en vient jusqu'à dire de Lacenaire, Que peut-être, après tout, il avait ses raisons !
Que c'est fort ennuyeux, ce million qui manque. Et que, quand on s'en va, le gousset vide, errant, Il est do mauvais goût aux garçons de la Banque De trimbaler des sacs d'un air indifférent !
Ces jours-là, voyez-vous, c'est qu'une patte blanche Vous écrivit ces mots, qui font le désespoir. Cet adieu féminin : « Mon cher, je serai franche. te Je vous aimais hier.. . ne venez pas ce soir! »
Lambert Thiboust.
Thiboust n'avait du reste pas besoin de se mettre en frais d'esprit ou d'imagination pour faire partie de nos dîners ; son répertoire suffisait, et il serait arrivé sans vers et bouche close qu'il eût été accueilli et recherché par chacun de nous. Pauvre Thiboust, je ne me doutais pas alors que quelques années plus tard, et de même que pour Mùrger, le Figaro lui ferait faire un tombeau.
Divers incidents se produisirent à ces dîners, etTadmission de Jules Lecomte, de qui j'ai parlé dans Pavant-dernière série de ces bavardages que j'intitule Mémoires, ne fut pas une petite chose. La plupart des
invités n'étaient pas d avis de l'admettre. Les plus difficiles, comme toujours, étaient ceux qui auraient dû le moins Tétre. Fiorentino protesta de toutes ses forces et vota absolument contre lui. Je maintins Tinvitation. Quand il s'agit de lui trouver une place à table, les quolibets ne manquèrent pas :
— Ne le placez pas à côté de Lachaud, s'écria X...» il aurait l'air d'être à côté de son défenseur !
Jules Lecomte naturellement ne sut rien de ce ballottage humiliant et se rendit au dtner; c'était à qui n'irait pas au-devant de lui ; Nadar, qui le connaissait bien, eut plus de courage et de bon cœur que bien d'autres ; il alla franchement à lui, lui tendit la main et l'amena au milieu de tous ; la glace était rompue et il ne se doutait pas quel signalé service lui avait rendu Nadar en agissant ainsi.
On n'empêchera jamais des gens de lettres réunis de faire plus ou moins d'esprit aux dépens les uns des autres ; cette fois les traits décochés étaient fort innocents et personne ne s*en plaignit.
Je me rappelle que Mûrger racontait qu'après un dtner du Figaro^ Monselet qui avait dîné comme quatre, n'avait pas quitté de la nuit le buffet abondamment servi, et qui, disait-il, était gris aux rtbdis, s*écria vers le matin : — < Si nous allions manger une bonne soupe à l'oignon à la poissonnerie anglaise l »
MES VOYAGES ET MES PRISONS. i65
Ce fut h qui ferait honneur à nos dtners ; Tadministration^ comme on appelle tout ce qui touche au ministère, nous témoigna sa bienveillance^ et M. Camille Doucet , que le Figaro n'avait pas épargné plus que d'autres (au contraire!), vint s^asseoir à notre grande table de la façon la plus aimable et la plus gracieuse.
J*ai dit à la grande table, parce que nous en avions plusieurs. Le premier dtner que nous avions donné était servi sur une seule grande table ; or, rien de plus désagréable que d'avoir un voisin qui ne vous phtt pas ou qui ne vous convient pas assez ; en causant avec l'autre, on craint d'être impoli ; ajoutons que si on ne les connaît pas et qu'ils soient liés ensemble» ils causent par devant vous et vous gênent pendant tout le dîner. Voulez-vous parler avec celui qui vous fait visà-vis ; comme la table est large, vous êtes obligé de vous égosiller et de lui faire faire toutes les contorsions de tête à l'usage des sourds ; il vous fait répéter dix fois une plaisanterie, une remarque sans importance, etc.
Le deuxième dtner fat mieux entendu comme mise en scène ; on établit dix ou douze tables ; un président fut nommé pour chacune d'elles ; il était chargé d'en composer la liste d'invités et Ton faisait en sorte qu'il y eôt un convive prié gratis, artiste, peintre ou musicien. Quand arrivait le dessert, ceux qui voulaient dire un root à Pierre ou h Paul, changeaient de place et
allaient s*asseoir à d*autres tables si bon leur semblait.
Le tout, bien entendu, toujours sans cérémonie, car au nombre des articles on en avait inséré un à peu près ainsi conçu : < Tout invité qui sera venu au diner en cravate blanche sera exclu pour quatre autres dîners ; tout invité proposant de réciter des vers ou de porter un toast, en sera exclu à perpétuité. »
Nous avions défendu la poésie, non pas que les vers nous fissent peur quand ils étaient bons, témoins ceux que j'ai cités de Lambert Thiboust et ceux que nous chanta Roger; ces derniers étaient écrits par Amédée Rolland, qui depuis est mort fou et qui les avait modestement intitulés : Chanson. Cette chanson obtint un grand succès ; elle n*était pas précisément écrite pour les couvents comme on pourra en juger en la lisant, mais son allure, la franchise de ses vers lui firent tout pardonner ; les voici :