‹ Mémoires d'un journaliste (volume 2)Chapitre 12 sur 19 · K ' I I I II I · texte numérisé non relu

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moi, il ne sera jamais faiti et je lui tournai le dos sans plus écouter un seul mot. J'entendis la porte se refermer. J'étais seul.

J'examinai alors tranquillement ma cellule ; c'était loin d'être gai ; la façon dont le jour lui-même entre l}i*dedans est presque lugubre. Je regardai mes murs et j'aperçus le fameux règlement, c Tiens, me dis-je, lisons cela, c'est toujours une faconde tuerie temps. »

Entre autres articles, j'y lus celui qui était relatif à mes water-closets ; je devais, avant d'en soulever le couvercle^ tirer une corde ouvrant l'espèce de hotte qui me servait de fenêtre, sous peine d'asphyxie immédiate. Quand je vis que le manque de lecture de certains articles pouvait me faire appliquer aussi facilement la peine de mort, je m'empressai de les dévorer tous. Heureusement il n'y avait que ce cas-là qui fût mortel.

Un paragraphe même me fit un certain plaisir, j'y lus : c Le détenu qui désirera lire, n'aura qu'à frapper en tirant le cordon et on lui donnera le livre qu'il désire. » La civilisation reparaissait pour moi.

J'examinai ensuite ma vaisselle ; les petits pots que m'avait montrés mon gardien me retiraient toute envie de me désaltérer ; je regardai ma cruche ; une idée me vint : — Pourquoi, me dis-je, ne boirais-je pas là-

âl8 MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE.

dedans ? J'avais vu boire, comme on dit, à la régalade, et je résolus de faire ainsi. Aussitôt j'élevai la cruche, je penchai la tète en arrière, j'ouvris la bouche et... je versai un torrent d*eau sur ma poitrine I

Tant bien que mal je m'épongeai avec un essuiemain et je finis par me sécher. Je résolus de passer à un autre exercice et je tirai le cordon de mon marteau. Le guichet glissa :

— Que voulez-vous?

— Un livre !

— Lequel?

J'écrivis avec un crayon sur un morceau de papier le nom des livres que je désirais ; le papier fut pris et le guichet se referma; bientôt ma porte s'ouvrit, le gardien me dit :

— On n'a rien de ce que vous avez demandé.

— Eh bien, donnez-moi ce que vous voudrez !

Un instant après il me remettait effectivement un livre et disparaissait. Ce livre était relié en veau, horriblement laid, aux coins écrasés, et il était intitulé : Guerres des Assyriens et des Babyloniens. Je l'ouvris ; à l'endroit de la dédicace, il y avait une page manuscrite, avec des cachets de tous les côtés. Je regardai : c'était comme un autre règlement de la prison; en tète, je lus : a Défense, sous les peines les plus sévères, de déchirer ou de salir les volumes qui ont été prêtés par l'administration » ; puis, plus bas : « Nota : Il manque

de la page 16 à la page 19 >; puis» plus bas encore : < Nota : Il manque de la page Sk à la page 108, et de la page 215 à... ». Je m'arrêtai et je constatai que ce volume, pour lequel tant de petits soins m*étaient recommandés, était littéralement en loques.

Je retirai ma corde. Le gardien reparut.

— Je reconnais, lui dis-je, que si j'étais propriétaire et que j'eusse des locataires aussi tourmentants que moi, je me dépêcherais de leur donné congé ! Voilà de quoi il s'agit ; je craindrais d*étre accusé des détério* rations qui sont faites à ce beau livre, remportez-le et donnez-m'en un en bon état, nimporte lequel.

— Voulez-vous la Cuisinière bourgeoise f

— Très-volontiers.

Mon gardien disparut et revint avec le fameux livre. C'est dans cet exemplaire que j'eus le bonheur de lire pour la première fois : Le lapin aime à être écorché vif, le lièvre préfère attendre. — Recette pour faire les pieds de cochon à la Sainte-Menehould : Prenez vos pieds, grattez^lest etc.

C'était à reculer d'horreur ; néanmoins, je dois à la vérité de dire que cette lecture m'a fait passer quelques bons quarts d'heure et que j*y ai puisé des notions culinaires qui ne m'ont pas été inutiles dans diverses circonstances de ma vie.

Dans le courant de la journée, ne sachant pas com-

bien de temps je devais rester là avant de connaître mon crime, je demandai la permission d'envoyer un commissionnaire à mon domicile, pour me rapporter des vêtements que je n'avais pas eu le temps de prendre. L'autorisation me fut accordée et bientôt je pus revêtir un pantalon à pieds et une robe de chambre. Ce fut pour moi un grand plaisir, il me semblait en entrant dans ces vêtements, que j'étais un peu plus chez moi que tout à l'heure, je me sentais moins en prison.

Je demandai un autre livre que la Cuisinière bour^ geoise ; on m'apporta le théâtre de Victor Hugo ; je ne me plaignis point.

Après la nourriture de l'esprit, celle du corps : je témoignai le désir de manger.

— Que voulez- vous? me demanda le gardien.

— Qu'est-ce que vous avez ?

— De la soupe aux choux, des haricots rouges et du bœuf.

— C'est parfait! j'adore tout cela; puis, après avoir examiné les ustensiles qui devaient servir à mon couvert, je m'aperçus que j'avais bien une fourchette en bois, mais pas de couteau ; j'en réclamai un.

— Les détenus n'en ont pas ! répondit le gardien. Je compris la précaution.

— Regardez-moi bien, lui dis-je en riant, est-ce que j*ai l'air d'un homme assez bête pour se tuer?

IlES VOYAGES ET MES PRISONS. Sâl

— Ma foi non, monsieur, répondit-il avec conviction.

— Eh bien, alors ?

— Eh bien alors, je vais vous apporter une jam* bette!

On appelle ainsi un petit eustache rond au bout et à manche de buis. Je passe sur les détails du repas.

Une heure après, pendant que je lisais dans le plus grand silence, j'entendis subitement ouvrir le guichet de ma porte.

— Voulez- vous de la pommade ? cria-t-on de iaçon à me faire sauter sur mon tabouret.^ .

— Mais non! répliquai-je avec un peu de colère et sans bien comprendre.

Le guichet se referma aussitôt et j'entendis la voix qui s'éloignait dans le couloir en criant : — Voulezvous de la pommade I — avec accompagnement d* ouvertures et de fermetures de guichets. C'était le coiffeur de la maison, autorisé à aller faire ses offres de service de cette façon ; trois ou quatre fois, il me fit encore soubresauter ; à la cinquième, je lui dis : — « Je ne veux pas de pommade, mais je ne serais pas fâché de me faire faire la barbe. »

Presque aussitôt la porte s'ouvrit et le barbier entra, mais suivi d'un gardien. Je fus ce qui s'appelle expédié. Un instant après son entrée, mon barbier

^n MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE.'

^tait sorti comme par un truc de féerie. Je retombai dans ma solitude. J*en fus bientôt tiré par des bruits de voix dans mon couloir. Je prêtai Toreille pour distinguer ce que la voix criait. En écoutant bien/ je distinguai au loin ces mémorables paroles :

— Y a-t-il encore des galeux ?

Pas de réponse; mais au bout d'un instant, j'entendais les gros souliers de quatre ou cinq gaillards qui passaient devant ma cellule. Il parait que cette ttialadie de peau était assez répandue à Mazas, car cinq ou six fois ce jour-là j'entendis le cri : « Y a-t-il encore des galeux ?» et le passage de prisonniers par petites escouades.

Instinctivement je pensai à mon barbier et au rasoir qu'il m'avait promené sur la figure. Heureusement» j'en fus quitte pour la peur.

Malgré tout, le temps passait et le soir vint; comme

je voulais lire en m'endormant, je fus obligé, en l'ab-

* sence de tout flambeau, de faire un trou dans le pain

de munition qu'on m'avait donné et d'y planter une

bougie.

Me voilà donc décidément en prison, toujours sans savoir pourquoi ; la mauvaise chance avait voulu que je fusse arrêté un samedi, et, comme on n'interroge pas le dimanche, je devais passer ce jour-là sans être plus fixé sur mon sort.

Le matin du dimanche, on ouvrit toutes les portes des cellules ; la disposition des couloirs est telle que chacun peut suivre la messe de chez soi, sans être vu par les autres prisonniers ; la chapelle forme le centre d*un cercle» dont tous les rayons viennent y aboutir : comme qui dirait le milieu d*un fromage de Brie qui serait coupé en une multitude, de minces triangles.

La messe dite, les portes furent refermées et je me vis encore une longue journée à passer. Je me perdais en conjectures ; toutes les fois que j'entendais fermer au loin les grosses portes de la prison, je croyais entendre un coup de canon. Je me disais : — Evidemment Coëtiogon n'est pas là pour rien t II y a eu probablement une conspiration ; on doit se battre dans Paris ; peut-être même viendra-t-on ici pour nous délivrer, et pourtant rien ne laissait supposer une révolution !

Ce qui dominait parmi toutes mes pensées, c'était la colère de ne pas être interrogé ; les questions qu'on m'aurait posées m'auraient du moins appris quelque chose.

Pour tuer le temps et me dégourdir, je décidai de faire un peu de gymnastique. Je pris mon traversin, je le dressai, j'essayai d'y faire une sorte de tête, puis une forme de nez énorme ; ce petit travail terminé, je me précipitai dessus à coups de poings, en me disant :

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c C*est l'empereur ! » Je tapais de toutes mes forces, et cela me faisait du bien !

Au bout de deux jours, trouvant cet exercice insuffisant, je demandai si je n*en pouvais pas prendre d'autre. On me répondit que , si je voulais, je pouvais me promener ; je répondis tout de suile : Oui.

Comme je marchais assez lentement, le gardien me fit remarquer qu'il était nécessaire que j'allasse plus vite, les promenades des prisonniers étant organisées de façon à ce qu'ils ne pussent jamais se rencontrer.

— Ah çà 1 lui dis-je paiement, si vous croyez que vous allez me faire courir au pas gymnastique comme un petit forçat! vous pouvez vous retirer cela de la cervelle!

Et comme le gardien insistait pour me faire accélé* rer le mouvement, je lui dis que j'aimais mieux rentrer; la chose me fut facilement accordée ; je me mis en marche pouc regagner ma cellule, mais si lentement, qu'arrivé à un coin de mur^ je me trouvai nez à nez avec quelqu'un ; ce quelqu'un c'était Pagès- Duport, un de mes amis, qui depuis devint député.

— Comment ! vous voilà ! m'écriai-je avec étonnement.

— Oui!

A peine ces quelques mots étaient-ils échangés que nous étions déjà réintégrés, l'un et l'autre, dans no3

cellules» J'étais ravi de Taventure ; j*étais moins seul, j'avais le bonheur férocement égoïste de posséder plusieurs compagnons de captivité.

Un matin, la porte de ma prison s'ouvrit subitement, se referma de même. J'étais dans mon lit ; je me mis sur mon séant et je vis devant moi mon gardien.

— Pas un mot, me dit-il, prenez ! et il me remit une bouteille débouchée.

— Ne dites rien, et buvez à méme^ à la régalade ! me murmura-t-il doucement.

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

— Cest de l'absinthe ! .

— Tiens 1 fis-je sans trop penser à ce que je disais, est-ce que Lapierre est ici 7

— Oui ; il a été mon lieutenant.

— Tant mieux ! ajoutai-je en lui rendant la bouteille, mais je ne bois jamais d'absinthe; vous êtes un brave garçon et je vous remercie.

— C'est dommage ! et il se dirigea vers la porte.

— Mais, lui dis-je, puisque vous êtes si aimable, vous pouvez bien me rendre un service.

— Lequel î

— Pourriez-vous faire remettre un lettre à madame de Villemessant?

— Donnez !

J'écrivis à toute vitesse. Quand j'eus terminé :

2i6 MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE.

— Avez- VOUS connu Rovigo ? lui demandai-je.

— Je crois bien, il a été mon capitaine !

Décidément, j'étais tout à fait en pays de connaissance.

Ma lettre fut remise le jour même; je commençais à renaître à l'espérance , comme on disait autrefois.

J*avais bien raison, du reste, car mes amis ne m'oubliaient pas au dehors, et l'un d'eux, qui alors ne faisait que commencer, Mirés, vint, aussitôt qu*il me sut en prison, dire à madame de Viilemessant qu*il se tenait à sa disposition pour toutes les démarches, pour j'argônt même, qui pourraient lui être nécessaires. Je n'oubliai jamais cette preuve d'amitié, et je lui payai ma dette quand, plus tard à mon tour j'allai le voir à Mazas, et je ne l'abandonnai jamais pendant l'odieux et injuste procès qu'on lui a fait et qui Ta tué.

A propos de Mirés, il faut que je dise la vérité absolue, c'est que c'est M. Chaix d'Est-Ange le père, qui l'a poursuivi de ses rancunes ; voici à quel sujet :

M. Chaix d'Est-Ange avait plaidé pour Mires dans l'affaire relative à l'achat du journal le Constitutionnel; le procès fut perdu et Mires lui remit dix mille francs pour ses honoraires ; le rencontrant plus tard. Mirés irrité de la façon dont cette procédure avait été conduite, s'emporta et lui dit :

c — Vous avez plaidé comme un cochon ! » Je re« produis les termes exacts.

On comprend que M. Chaix d'Est-Ange, qui n*était pas l'indulgence même, se garda bien d'oublier ces paroles quand il fut nommé procureur général; il devint l'ennemi de Mirés et conduisit lui-même , il faut bien le dire , toute cette désastreuse affaire ; je mets au défi qui que ce soit de prouver le contraire de ce que j*avance.

Naturellement, au nom de la justice et de la recon* naissance, je n'abandonnai pas Mirés ; furieux contre moi, M. Chaix d'Est-Ange me fit poursuivre pour avoir, disait-il, pris à partie les témoins et notamment l'expert Monginot ; il n'était pas question de moins que de la suspension ou de la suppression de mon journal.

C*est alors que Norbert Biliart qui, sous un pseudonyme, avait rendu compte du procès dans le Figaro avec un rare talent, alla trouver M. BiUaùlt, de qui il avait été autrefois secrétaire ; on juge de la colère de M. Chaix d'Est-d'Ange qui croyait avoir affaire à un pauvre journaliste tremblant devant lui, et qui se trouvait devant un ami presque du ministre.

M. Billault fut tellement touché de ce qu'il apprit, qu'il alla voir M. Chaix d'Eat-Ange , pour lui dire ce que sa conscience lui commandait.

— Eh bien ! lui répondit avec liuineur Chaix d'Est- Ange, si vous trouvez que M. Mires est innocent, mettez deux cierges devant lui et demandez-lui pardon !

On voit dans quelles conditions d'indépendance ce procureur général se trouvait à l'égard de Mirés. L*af» faire suivit son cours et Mirés succomba.;

Quant à moi, je dus aller le voir aussi pour lui demander une remise d'application de peine ; on se fi- . gure aisément comment je fus reçu, bien que je le connusse et que j'eusse dîné plusieurs fois avec lui chez Jules Janin ; la chose était naturelle, il n'avait pas besoin de moi; devant une influence, il eût été bien autrement. J'eus , du reste, l'occasion de dire dans mon journal ce que je pensais de son caractère.

J'écrivis un jour que lorsqu'il passait dans les couloirs de rOpéra pendant qu'on jouait, il s'inclinait devant les portes de certaines loges, bien qu'elles fussent fermées, parce qu'elles contenaient de gros personnages.

Je me rappelle ces faits comme ils me reviennent à la mémoire, en cherchant seulement à rétablir la vérité.

On ne dira pas que je les cite par rancune ; si j'eusse été un homme de vengeance, je n'eusse point laissé

publier dans le Figaro l'article qui y a paru le lendemain de sa mort, et que tout le monde peut lire.

Revenons à Mazas, où je suis resté fort préoccupé de ce qui se passait au dehors, comme on doit bien le penser.

Ma femme mit mes deux gendres en campagne; tous deux, Bourdin et Jouvin, qui me savaient liés avec le marquis de Larochejaquetein, se rendirent immédiatement chez lui; ils lui racontèrent mon arrestation sans pouvoir lui en dire le motif et le prièrent de faire une démarche en ma faveur le plus tôt possible.

— Cela tombe à merveille, dit M. de Larochejaquelein, justement je dtne aux Tuileries ; je dirai que, probablement, Villemessant a fait quelque plaisanterie plus ou moins bien goûtée du ministère, et que finalement, je demande sa mise en liberté.

Effectivement, le soir même, il se rencontrait dans les salons de Tuileries avec M. de Maupas, et une conversation assez vive s'élevait entre' eux.

Ceux de mes lecteurs qui ont parcouru les cinq volumes précédents des Mémoires d^un Journaliste, doivent se rappeler que je n'étais pa9 précisément bien avec M. de Maupas ; après avoir essayé de me rallier à l'Empire, il s'était aperçu que je ne manquais aucune

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occasion de témoigner mes sympathies pour le comte de Chambord. Son acharnement contre moi date de là; l'histoire des fleurs de lys que, sur sa défense, je voulus remplacer dans mon journal par de grosses moustaches, de petits chapeaux, des sabres, des bottes, etc., Tavait singulièrement blessé; la demande de décrotteur, que j'avais faite avec Rovigo {voir la deuxième série), m'avait tout à fait aliéné ses sympathies.

Il est encore vivant et doit se rappeler tout ce que je dis ici.

A partir de ce jour, j'eus toute l'administration contre moi ; M. Latour-Dumoulin m'en voulait aussi à cause d'une plaisanterie assez inoffensive que j'ai rapportée dans ces Mémoires à propos de ses cartes de visite, cartes que l'empereur demanda à voir, et me fit rendre non sans avoir beaucoup ri. C'était M. Collet-Meygret qui les lui avait communiquées.

Ici, une paranthèse :

M. CoUet-Meygref, un homme charmant, passait sa vie à adoucir les inimitiés que M. Fould soulevait tout autour de lui; comme mon journal était peu ami de Florentine, ce dernier, qui rendait quelques obligeants et intimes services à ce ministre, l'avait absolument tourné contre moi et mon journal. Une anecdocte à ce sujet :

MES VOYAGES £T MES PRISONS. S3i

Un jour que j*étais a rimprimerie, rue Coq-Héron, je reçus une lettre de M. CoUet-Meygrèt qui me priait de passer immédiatement au ministère ; un post-script tum me priait de ne faire aucune toilette, et de venir comme j'étais. Je pris mon paletot et partis sans perdre une nûnute. Arrivé chez M. CoUet-Meygret, je lui demandai quel événement important rendait ma présence si nécessaire. Il s'excusa de m'avdr dérangé ; puis, après de courts pourparlers, me dit :

— Voici pourquoi je vous ai prié de venir. Fiorentino vient d'être décoré aujourd'hui ; nous vous demandons comme un service de ne rien dire de cette croix, nous vous serons éternellement reconnaissants de votre silence.

Pour dire tout de suite la vérité, je dois avouer au lecteur que j'ignorais complètement cette nouvelle.

— Sapristi ! fis-je avec toutes les marques bien visibles d'une véritable contrariété, dans quel embarras vqus me mettez!...

— Pourquoi?

— C'est que (nous ne faisons pas de mystère entre nous, n'est-ce pas ?), c'est que justement mon numéro qui va paraître à quatre heures contient le mémoire très-^circonstancié qu'on connaît de de Galonné sur l'enquête faite par Rovigo, Coëtlogon, et sur les titres de Fiorentino à l'ordre de la Légion d'honneur !

«- Mais vous ne le publierez pas?

— Mais si ! et absolument.

— Ce ne sont pas des documents sérieux, continua M. Collet-Meygret, sans doute pour m'impressionner, et la preuve qu'ils sont faux, c'est qu'on vient de ie décorer I

— Cela ne fait qu'aggraver sa situation, fis-je en homme bien informé.

— Non ! vous voulez plaisanter.

— Je n'ai jamais été plus sérieux, continuai-je sans m'émouvoir.

— Mais j'ai promis h M. Fould que vous ne diriez rien dans votre journal !

— Engagement téméraire ; le numéro est composé et, dans un instant, on va commencer à rouler!

— C'est impossible !

— Mieux que cela, je dois vous dire que quand j'ai pris une voiture pour arriver ici, il y avait déjà quelques numéros de tirés !

— Ah ! mon Dieu, fit Collet-Meygret avec une terreur telle que je finis par m'attendrir.

— Voyons, lui dis-je, un sacrifice ne me coûtera rien pour vous sortir d'un tel embarras ; je pars et je vais arrêter le tirage!

— Vous feriez cela pour moi ?

— Je le ferai à la condition que vous me revaudrez la noblesse de mon procédé.

— C'est convenu!

— Vous le jurez?

— Je le jure !

Et je partis couvert des termes de la plus sincère reconnaissance.

Arrivé à mon bureau, je racontai la scène, et je dois dire qu*eUe obtint un véritable succès de fou rire. Je fis tirer le numéro ordinaire qui était composé, et Collet- Meygret resta convaincu que je lui avais fait un grand sacrifice ; si bien que dans maintes affaires désagréables qui m'étaient suscitées par l'administration, je n'avais qu'un mot à lui dire pour qu'il me répondit : — c C'est vrai ! je n'oublierai jamais le service que vous m'avez rendu ! »

n me répéta tant de fois cette phrase, et avec tant de conviction, que parfois j'étais tenté de croire qu'il était mon obligé.

Je reviens à M. de Bfaupas. Ses persécutions étaient marquées au coin de la rancune corse ; lorsque M. de Larocbejaquelein lui parla de ma détention, sa réponse fut celle-ci :— c Cela apprendra à Villemessant à écrire dans son journal que, sous TËmpire, les gens de lettres ne peuvent vivre qu*à la condition d*étre décrotteurs! b

Je n'oubliai pas ce détail ; j'ai une grande mémoire, et le hasard. m'a, jusqu'ici, toujours fourni les moyens de retrouver au demi-cercle ceux qui m'avaient nui

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sérieusement; je ne pouvais, à ce titre, laisser échapper M. de Maupas. Sa situation le rendait redoutable ; il fallait trouver moyen de ne pas lui laisser de possi* bilité de répliquer.

Un jour que j'allais à Nice, je le rencontrai à Marseille ; rien qu*en le voyant, je trouvai ma petite vengeance, et j'écrivis l'article suivant au Figaro :

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