‹ Mémoires d'un journaliste (volume 3)Chapitre 20 sur 20 · LES AMENDES DU « FIGARO · texte numérisé non relu

LES AMENDES DU « FIGARO

Quelques lecteurs, induits en erreur par le ton léger et enjoué que nous avons employé pour parler de nos amendes, ont pris tout cela pour une plaisanterie.

Voici donc le relevé des sommes payées par nous au

fisc depuis huit jours :

Pour M. Jules Richard, outrage à la Chambre, amende et frais 5,766 fr. 75 c.

PourM.de Yillemessant, même affaire,, amende et frais 1,176 30

Affaire Pastoureau, amende de J. Claretie 1,000 »

Affaire Pastoureau , amende de M. de Villemessant ; . . . 1,000 »

Affaire Pastoureau, amende de Timprimeur. 690 »

Total 9,633 fr. 05 c .

Comme on le voit, je me vengeais comme je pouvais, et je dois le dire, les rieurs ont plus souvent été de mon côté que de celui du parquet.

Parmi les ministres dont j*ai gardé 1q meilleur souvenir, je dois inscrire M. de la Valette. Entre autres •entretiens que j'eus avec lui, je me rappelle celui-ci :

— Pourquoi , me demanda-t-il , gardez-vous un homme comme Rochefort à votre journal ?

— Ma foi, monsieur le ministre, lui répondis-je, il me semble qu'il serait plus juste de m'en remercier que de me le reprocher.

dO MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE:

— Pourquoi ?

— C'est que, s'il était absolument libre de sa prose, si je ne le retenais pas constamment, et s'il était dans un journal politique au lieu d'être dans un journal littéraire, il ferait quelque algarade bien autrement grave que ses piqûres de plume au Figaro.

Néanmoins je n'étais guère rassuré ; quoi que je fisse pour surveiller mes rédacteurs, on empiétait toujours plus qu'il ne fallait sur le terrain de la politique; je résolus de demander un cautionnement pour n'avoir plus cette préoccupation ; j'allai voir M. de la Valette pour obtenir l'autorisation nécessaire.

— Le Figaro deviendrait un journal politique I mais vous n'y pensez pas, me dit-il, vous ne vivriez pas quinze jours : vous seriez perdu !

— Je ne le crois pas.

— Tenez-vous beaucoup à verser ce cautionnement?

— Mais, certainement I

— Que voire volonté soit faite ! et il posa le doigt sur son bureau.

— Que faites-vous? lui. demandai-je avec curiosité. — J'appelle Saint-Paul, avec cette sonnette électrique.

— Mais alors) lui dis-je en riant, on devrait vous appeler le Sonneur de Saint-Paul.

— Vous êtes incorrigible, me dit en riant aussi M. de la Valette, voilà que vous faites des calembours jusque dans mon cabinet!

M. de Saint-Paul arriva.

— Donnez, lui dit M. de la Valette, à M. de Villemessant l'autorisation qu'il a demandée, cela équivaut à la mort de son journal.

C'est ainsi que j'eus ma permission de verser un cautionnement. Et bien m'avait pris de la demander, car quinze jours plus tard, Rochefort avait encore remis les pieds dans les plates-bandes de la politique.

— Nous sommes perdus ! me dit M. Dumont, mon associé;

— Pourquoi ?

— Parce que nous avons parlé politique sans cautionnement.

— Mais j'ai l'autorisation de verser 100,rfOO francs.

— Il fallait les verser avant que Rochefort nous ait fait ce coup-là I c'est impossible à présent !

Je devinai bien que M. Dumont avait surtout peur de tirer de l'argent de sa poche; j'insistai d'une telle façon qu'il vint avec moi au Trésor. Dès que nous arrivâmes au guichet, nous fûmes reçus par un grand gaillard de garçon taillé en hercule.

— Je viens, lui dis-je, pour déposer un cautionnement.

Je remis mon. papier, le garçon disparut.

— Vous verrez, me dit M. Dumont, poursuivant son idée, qu'ils ne voudront pas recevoir parce que les

poursuites contre le journal et Rochefort sont déjà commencées. Ah! si nous étions venus avant l'article...

Le guichet se rouvrit, je versai immédiatement mon argent qui fut humé comme le dessus d*un œuf mollet.

— Il ne serait pas commode de le rattraper maintenant! dis-je à ce garçon géant. Et de fait il avait de fameux bras pour se défendre.

Je vis aussi, parmi les ministres de l'Empire, le général Ëspînasse. C'était apr^s l'attentat d*Orsini; il invita tous les rédacteurs de journaux à se rendre au ministère. Il était grand, sec et peu engageant au premier abord. Je remarquai ^qu'ii ne me fit pas asseoir.

— Je vous préviens, me dil-il, que je ne suis ni un écrivain, ni un homme de lettres et que je n'aime pas les journalistes, je suis décidé à mener la presse militairement.

— Dans ce cas, mon général, lui dis-je, je vous demanderai la permission d'aller chercher mon sabre, et je sortis immédiatement. Je ne l'ai jamais revu. Il est mort à Magenta le même jour et au même endroit que M, de Froidefond, qui eut un instant de célébrité parisienne, pour avoir tué en duel un prince italien.

Il était très-lié avec M. Fould; aussi ne savait-on comment annoncer à ce dernier la mort du général,

MES VOYAGES ET MES PRISONS. af>5

que je ne demande pas qu'on me gracie, mais qu*on veuille bien relarder un peu fépoque de mon entrée en prison.

— Je vous dis que je ne peux pas ! répondit presque grossièremen t remployé .

Je m'étais bien promis la patience, mais je la vouais aune rude épreuv-e;je sentais mes yeuz se cerner, mon cœur battre et je me contenais devant cet èire au teint bilieux; je tâchas de distraire ma colère en me disant : Combien je suis heureux de n'avoir pas la santé de cet individu-là! mais j'avais beau faire, à la seconde réplique je sentis qu'il fallait en finir, sinon je n'aurais pas pu me retenir plus lon^e .«ps.

— Monsieur, lui dis-je avec une voix dont je m'efforçais de dissimuler le tremblement, y a-t-il» hiérarchiquement, un pouvoir au-dessus du vôtre?

-t- Oui, il y a M. le procureur général

— Bien, monsieur, coniinuai-je avec la même douceur, j'aurai Thonneur d'aller le trouver.

Je sortis furieux; je rencontrai dacs l'e-calier M. Malber, qui était alors substitut ; c'était un homme fort aimablft dont je connaissais déjà l'obligeance ; j'allai à lui blanc comme un linge :

— Monsieur Malher/lui dis-je, regardez-moi bien; est-ce que j'ai l'air d'un malfaiteur?

— iNon certes! pourquoi cette question?

Je racontai toute la scène qui venait de m'arriver en faisant bien remarquer que c*était par Tintonation pleine de dédain, de grossièreté, plutôt que par les paroles elles-mêmes que je me sentais insulté.

— Cela ne m'étonne en aucune façon, me réponditil en homme habitué à entendre formuler de pareilles plaintes, que voulez-vous faire?

— Je veux m'adresser au procureur général.

C'était à cette époque-là M. Cordoùen.

— Je vais vous conduire chez lui.

Nous entrâmes tout de suite dans son cabinet ; je trouvai en lui un homme fort affable à qui je racontai l'humiliation que je venais de subir.

— Combien de temps de délai désirez-vous? me demanda-t-il.

— Un mois.

— Le délai vous est accordé.

— Monsieur le procureur général, lui dis-je après l'avoir remercié, je vous demanderai de vouloir bien ne pas écrire ce que vous venez de me dire, mais de m'autoriser à le rapporter de vive voix à celui qui m'a si singulièrement reçu?

— Faites comme il vous plaira I

Je remerciai avec effusion, comme on le pense bien, et je descendis ravi d'apporter une telle réponse à ce butor. Je revis avec plaisir dans ce bureau le garçon

dans la crainte de lui causer une trop vive émotion ; il fallut bien pourtant en venir à dire : Le général Espinasse vient d'être tué.

— C'est une tête de bois de moins! fit M. Fould avec indifférence, il devait finir comme cela !

Quelque désagréables que m'aient été certains ministères, aucun d'eux ne m'a été aussi particulièrement odieux que le Palais de Justice. J'ai commencé cette série de mes Mémoires par raconter la façon dont j'avais été conduit à Mazas ; voici une historiette qui peint assez bien la grossièreté de certains employés de bureaux.

Condamné à je ne sais combien de temps de prison, e dus aller un jour au Palais de Justice, bureau des délais; des affaires importantes me rendant nécessaires quelques jours de liberté. Au bas de l'escalier qui conduit au cabinet du procureur général^ se trouve ce bureau; celui qui le tient a, inscrits sur un registre, les noms des condamnés, le temps de leur peine, l'indication du jour où ils doivent entrer en prison ; c'est une sorte de caissier chargé de faircT rentrer les valeurs.

J'entrai ; deux garçons de bureau étaient là, causant familièrement de leurs petites affaires; je ne voulus pas les déranger et m*assis discrètement sur un banc

de *bois. Enfin, le fonctionnaire à qui je devais m'adresser arrive 11 me voit parfaitement en entrant, il peut constater que je suis seul, il passe devant moi sans m'adresser la parole et s'installe à son bureau; il feuillette ses papiers, lentement, bien lentement : en un mot, il me fait attendre le plus longtemps qu*il peut, car, faire attendre, est, pour un employé, une marque d'importance, de grand chic.

— Je suis, lui dis-je, rompant le silence le premier, je suis M. de Villemessant et j'ai été. condamné à dix jours de prison pour un article paru dans VÉvénement.

Mon homme ne bougea même pas la tète, mais me regardant par-dessus ses lunettes :

— Eh bien? ^

— Je désirerais ne pas faire ma prison en ce moment.

— Voilà, me répondit-il d'une voix des plus désagréables, dix, vingt, trente dossiers; si chacun de ceux qu'ils concernent demandait aussi des délais, les arrêts de la justice ne seraient jamais exécutés.

— Pardonnez-moi, répondis-je, mais les affaires des autres ne m'intéressent nullement. Je n'ai pas commis un grand crime, ma condamnation le prouve ; VÈvénement a traité une question relative au droit des pauvres, il a fait de l'économie sans s'en douter et voilà tout; j'ai payé mon amende et je viens vous dire

qui m'avait vu expédier avec autant d'impertinence.

— Qu'est-ce que vous voulez ? me demanda-t-il brutalement, se rappelant sans doute comme je venais d'être traité en sa présence.

Cçtte fois, je pris une grosse voix et le fixant dans le blanc des yeux :

— Regardez-moi donc et s»yez plus poli ; est-ce que vous me prenez pour votre semblable !

Et comme il commençait à balbutier, je lui lançai cette phrase énorme :

— Comment I vous osez me parler ainsi, vous, à moi, vous qui n'avez peut-être jamais fait seulement un jour de prison !

Le garçon resta consterné, j'allai tout droit à mon grossier employé ; je m'avançai vers lui en le regardant fixement dans les yeux :

— M. le procureur gf^néral ma accordé un délai d'un mois! lui dis-je d'une voix qui était loin d'être tendre.

Et comme ses yeux cherchaient le papier qu'il croyait que j'allais lui remettre.

— J'ai demandé à M. le procureur général la permission de vous transmettre cette décision de vive voix, espérant que vous ne suspecteriez pas ma parole 1

Mon homme sentit qu'il n'avait rien à répliquer; il ne leva pas la tête, trempa sa plume dans l'encre et

prit note de ce que je lui disais, sans faire la moindre réflexion.

Comme on a pu le voir, j'ai fait des études trèscomplètes sur le monde du Palais de Justice; il y a eu un temps où j'en connaissais presque tous les employés par leurs noms, je mettais même une certaine coquetterie à y être vu; ainsi que je Tai dit plus haut, j'y avais pris mes habitudes, à ce point que je fus obligé d'enregistrer Tanecdote suivante, que je certifie absolument véritable :

Les jours où mes devoirs de défendeur m'appelaient au Palais, j'allais déjeuner chez Péters, afin d'être en mesure de supporter vaillamment les longueurs de l'audience et les aménités de mes adversaires. J'avais la tenue de rigueur : j'étais tout de noir habillé. — A côté de l'ancien hôtel de Castille, je prenais une voiture de remise; le cocher me reconnaissait parfaitement, et quand je lui disais : c Au guichet delà sixième chambre :

— Très-bien! monsieur, me répondait-il en souriant d'un petit air d'intelligence.

Cet homme me témoignait une déférence des plus respectueuses, et je ne me rendais pas compte du motif qui pouvait me valoir tant d*égards. J'ai eu plus tard l'explication de ces extrêmes politesses.

J'eus roccasion de le retrouver un jour, et, au moment où j'allais lui donner un ordre :

— Au Palais de Justice? monsieur le président!

— Non, lui répondis-je — acceptant sérieusement ce titre — aujourd'hui je ne préside pas, je vais patiner au bois de Boulogne.

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