‹ Mémoires d'un journaliste (volume 4)Chapitre 1 sur 20 · DENTU, LIBRAIRE-EDITEUR · texte numérisé non relu

DENTU, LIBRAIRE-EDITEUR

L 17 ET 19, OALEIIIE d'ORLÙNS

I.a première partie de ces mémoires, ou plutôt de ces notes, a été consacrée aux portraits à la plume de la plupart de Ceux qui, de près ou de loin, ont joué un rôle au Figaro. Mon but est de compléter cette collection en faisant de nouveaux croquis de mes rédacteurs présents ou passés, en citant, comme échantillon de leur savoir-faire, leurs meilleurs articles, boutades ou nouvelles à la main.

Avant de commencer cette nouvelle série, il me

semble qu'il serait à propos d'initier mes lecteurs au

Figaro proprement dit, ou jour mieux parler de les

promener dans l'intérieur de nos bureaux, et de leur

faire connaître ce que c'est que la vie intime d'un journal.

Qu'on se figure quelque chose de remuant, d'agité comme un passage de Paris, ou pour mieux dire la loge du concierge de la rue de l'Échelle avant que la République eût pétrole les Tuileries. Tous les fous, les nécessiteux, ceux qui se croient malheureux, ceux qui le sont réellement, les flâneurs, les emprunteurs, semblent se donner chaque jour rendez-vous au Figaro. Les souscriptions en faveur des gendarmes, des incendiés, des inondés^ etc., lui ont valu cette préférence. On envoie volontiers au Figaro un indigent comme on l'enverrait au bureau de bienfaisance.

C'est là le triste privilège attaché à toute notoriété, d'attirer à soi, outre les malheureux qui sont toujours intéressants, une foule bourdonnante, absolument convaincue qu'on n'est créé et mis au monde que pour s'occuper de ses intérêts. Aussi voyons-nous des gens qui viennent nous demander avec le plus grand satag-froid de leur prêter 80,000 francs pour telle ou telle opération, pour réparer, mari ou femme, telle ou

telle imprudence financière que le conjoint doit toujours ignorer; car, en thèse générale, ce publie ne veut pas être nommé. Il vous demandera de vous ruiner pour lui, mais avant tout il veut compter sur votre discrétion; il a à sauver une situation sociale, des

opinions politiques, etc., qui ne lui permettraient pas de paraître avoir pu être obligé par le Figaro !

On pense bien que ma vie entière ne suffirait pas à recevoir tout ce monde. Aucune des personnes qui viennent à moi ne semble se douter de ceci, que la parcelle de temps qu*elle m'enlève, jointe aux fameuses deux minutes que me demandent les autres, me prendrait plus de vingt- quatre mois par an!

Il me faut donc être coifstamment en état de défense contre tous les inventeurs à idées saugrenues, les emprunteurs, etc» Celui-ci vient de découvrir un nouveau jouet, celui-là veut se venger d'un parent, d'un ami, se faire faire de la réclame sans passer par le bureau des annonces; un monsieur qui est vêtu d'un petit paletot d'alpaga en plein hiver, veut former une société au capital de huit cent millions pour amener la mer place Breda, un autre me propose des primes insensées pour mon journal.

Ne croyez pas que j'invente, on m'a offert comme prime pour nos abonnés, de l'huile de foie de morue, des collections de papillons, des inhumations à prix réduit, des pâtés de foie gras, etc.; un bachelier es lettres m'a demandé l'autre semaine à entrer comme commissionnaire au Figaro; celui-là, je dois le dire, m'a tout particulièrement touché. Mon palier est plein de gens que je n'ai jamais vus et qui en appellent à

mes souvenirs et qui (sans comparaison) entrent droit chez moi comme des ânes dans uïi sainfoin !

Mon tort est peut-être de recevoir tout le monde, mais je n'ai pas toujours le courage de congédier, sans les entendre, des gens qui tiennent tant à mé parler. Par exemple, je ne renonce pas pour cela à me défendre, et j'ai à mon service divers moyens que je vais avoir Timprudence de dévoiler. Mais, me dirat-on, si vous démasquez vos batteries, que deviendrez- .vous à l'avenir? Qu'on se rassure, j'en serai quitte pour en inventer d'autres et renouveler mon jeu.

Tout d'abord il faut défendre l'entrée de la place. Quand les importuns viennent me relancer jusque chez moi, j -arrive presque toujours pour les recevoir une serviette à là main ; cela signifie clairement : je déjeune ou je dîne. Si la personne me parait ne pas suffisamment comprendre, je m'essuie les bouts de la moustache* tout en mâchonnantr comme un homme assez bien élevé pour ne pas parler la bouche pleine. Au bureau, mon système de défense est tout autre ; il s'agit surtout d'empêcher l'ennemi de pénétrer danj^ mon cabinet. Aussi vais-je sur le palier qui précède en disant, par exemple : Il est telle heure, je n'ai que

le temps (et avec un sourire à l'adresse de ceux qui sont là) le chemin de fer n'attend pas !

— C'est, me dit le plus entreprenant de la bande, pour une minute seulement!

— Pariez-moi ici !

Nous causons debout et le visiteur, un peu intimidé sous l'œil des autres, se retire sans avoir dit le quart de ce qu'il a dans la cervelle. Il se retire, mais il reviendra et sa vengeance sera terrible : il me prendra pendant une heure.

— Moi, avoue ingénuement un autre, je dois vous dire que je vous tiendrai un peu de temps, mais Taffaire dont j'ai à vous parler est tellement Intéressante!

On ne peut pas expédier tout le monde; je fais entrer celui-ci dans mon cabinet. 11 est composé d'un bureau et de trois sièges; ces sièges seraient la mort de mon temps si je n'avais le soin de les faire surcharger de livres, de brochures, de paperasses qui éloignent immédiatement toute idée de s'asseoir. Je recommande tout particulièrement ce mode de défense qui abrège de moitié tous les entretiens.

Malheureusement, on ne peut pas recevoir tout le monde avec ce sans-géne ; il est difficile de congédier une dame, un personnage important.

— Faites entrer ! dis-je au garçon de bureau et, avant que l'importun ait franchi le seuil de la porte.

je me suis assis et j'ai étendu une jambe sur un tabouret.

— Vous êtes blessé ? demande le visiteur.

— Oh ! un peu de rhumatisme !.. Dites«-moi vite ce qui vous amène.

Et je pousse de temps en temps de petites exclamations.

Le visiteur sent qu'il serait indiscret de prolonger Tentretien avec un homme qui geint et il se retire.

— Je ne vous reconduis pas, vous voyez malheureusement pourquoi ! lui dis-je en lui faisant bonjour de la tête. -

Un dernier mot sur les importuns et sur la façon de s'en débarrasser.

Rien à faire par exemple contre ceux ou plutôt celles qui se précipitent sur vous en pleuranj et qui sanglotent dans votre gilet. La logique seule peut vous en débarrasser ; on doit leur faire remarquer que le temps de leur audience s'écoule en larmes superflues, ce qui arrête généralement les élans de sensibilité et permet au visiteur de dire le chiffre de Vemprunt (c'est le mot poli), qu'il veut contracter.

Mais ceux fini pleurent ne sont pas les plus à re-

douter; il faut compter aussi avec ceux qui rient ; je n'en veux pour preuve que l'aventure suivante :

(Avant de la raconter, ce qui est fort difficile, je prie mes lecteurs de jouer la scènCy en la lisant, et d'exécuter, dans la mesure du possible, les indications imprimées en italique.)

Un soir que j'étais dans la salle de rédaction, entouré de tous mes collaborateurs, les uns écrivant, les autres fumant, ceux-ci causant debout, groupés, assis ou à cheval sur leurs chaises, on vint m'annoncer un monsieur qui témoignait un besoin pressant dd me parler. Je lui fis dire qu'il pouvait entrer.

Je vis un jeune homme d'environ dix-neuf ans, vêtu, ganté de frais, comme un homme qui rend une visite à laquelle il attache une certaine importance ; sa tenue était irréprochable de tous points ; il s'avança vers moi en tenant visiblement un petit rouleau d'un papier très-blanc, lié d'une faveur rose. Un sourire général errait sur sa physionomie franche et épanouie ; on eût dit qu'il venait de quitter un ami avec lequel il avait beaucoup ri ; la joie la plus sincère éclatait sur son visage.

— M. de Villemessant? me demanda-t-il en souriant un peu plus.

— C'est moi, monsieur.

— Mon Dieu, monsieur, fit-il, en comprimant une

envie de rire, je viens pour vous lire... {quelques mots entrecoupés par le rire) un article (rire très^franc vite réprimé), un article... ah! pardon (ici il s*essuie les yeux et contient un fou rire dans son mouchoir).., <î'est que c'est si drôle!... un article pour le Figaro !... (U rit franchement) que j'ai lu à des amis... {il pouffe) et ils., hi! hi! hil (véritable accès de rire) ils l'ont trouvé si... {le rire reprend) oh! oh! oh !

— R6mettez-vou9, monsieur» lui dis-je froidement et un peu étonné de tant de gaieté.

' — Je continue. . . Ils l'ont trouvé si drôle qu'ils m'ont dit : Va donc le porter, ah ! ah ! ah ! hi ! hi I (ici le fou rire reprend, tout à fait le dessus) le porter... au Fi... Figaro ! {Crise violente^ suffocation ; le visiteur essuie des larmes de rire avec son mouchoir et passe la maiji sur son front pour reprendre son sang-froid.)

Pour moi, pendant cette scène d'hilarité tout à fait inattendue, j'avais pris ce que mes intimes appellent ma tête de bois, c'est-à-dire un air sérieux qui n*a rien d'encourageant, dit-on, pour ceux qui s'adressent à moi. Voyant que j'avais affaire à un homme décidé à paraître très-gai, je résolus de lui répondre dans son langage.

— . Mon Dieu, monsieur, fis-je à mon tour en riant, je suis bien désolé (demi^rire), figurez-vous que... {rire plus accentué^ petits coups de poing sur la table

pour surmonter le fou rire qui s* annonce) figurez-vous que nous n'avons pas, ah I ahl ah I... une seule place ici, ht ! bi I hi ! {je me redresse en éclatant de rire^ je vais jusqu'à Vétouffement et je lève le pied comme un polichinelle qui aurait avalé sa pratique)... pas déplace pour votre article... {rire, contorsions; je me dirige vers la porte en l'indiquant par mon mou^ vement à mon visiteur). Impossible de l'insérer!... ah !

ah ! ah ! {éclats de rire bruyants, je mets la main sur mon cosur^ comme pour comprimer un point de côté)... 11 est vraiment.., (je tamponne mon mou4^hoir sur ma bouche, les éclats de rire sont plus violents ; j'ouvre la porte, le monsieur se prépare à sortir; je ris tou* jours)û est vraiment trop gai ! ah ! ah I ah ! Portez-le donc à mon confrère, M. Philippon, rédacteur du Journal pour rire, Hi ! hi I hi l' hi !

Et je refermai la porte sur ce monsieur qui a dû s'exagérer ma bonne humeur, sans cependant la comprendre.

J'ai dit plus haut que parmi les visiteurs que le hasard m'amène, il en est quelques-uns qu'on regretterait de ne pas avoir vus. Celui-ci entre autres.

11 est inutile de dire qpe je n'invente rien ; si je me

livrais ici à cette fantaisie, je pourrais écrire pendant dix ans, et si mes récits ont une valeur c'est qu'ils sont faits d'après nature. J'ai, du reste, encore des témoins du fait que j'avance, et M. Legendre, le doyen de mes employés, pourrait certifier de ma véracité auprès des incrédules.

Victor Gochinat publiait dans le Figaro (à vingt ans de distance), le procès de Lacenaire qui obtint un très-grand sucTcès; il avait fouillé partout, puisé à toutes les sources et m'avait donné un travail trèscomplet. Les bureaux du Figaro étaient situés à cette époque rue Vivienne, n*» 55, dans une cour au milieu de laquelle est placée une fontaine. L'aspect de cette cour est assez triste et fait involontairement penser à un petit cimetière.

Un jour je vis venir à moi un jeune homme d'environ vingt ans ; il était poli, très-doux et avait l'air fort bien élevé. Je lui demandai ce qui l'amenait :

— Monsieur, me répondit-il, nous sommes abonnés du Figaro et mon père m'envoie vous demander s'il vous serait possible de nous donner deux places pour assister à l'exécution de Lacenaire ?

Je regardai fixement le jeune homme pour savoir 8*11 se moquait de moi ou si j'avais affaire à un triple innocent. Je ne trouvai sur sa physionomie que Iqs marques d'une entière bonne foi,

— Monsieur, lui dis-je, il m'est impossible de m*occuper de vous en ce moment, je suis obsédé de pareilles demandes, il faut, avant tout, attendre la fin de. la publication du procès. Continuez à suivre les débats, et quand vous lirez que l'accusé a été condamné à mort, vous pourrez revenir ; je verrai si je puis m'occuper de votre affaire.

Le jeune homme me remercia.

Comme il allait se retirer, je dis à H. Legendre :

— Prenez le nom et l'adresse de monsieur, et mettez-le sur la liste de façon à lui conserver sa priorité.

On comprend si je tenais à savoir son nom. Il se retira enchaMé.

Huit ou dix jours après cette demande, nouvelle visite du jeune homme. Le feuilleton était fini, Cocbinat avait reproduit le verdict du tribunal.

— Monsieur, me dit-il, je viens pour vous demander si vous avez eu la bonté de me réserver les deux places que vous m'avez promises ?

— Mais certainement, lui répondis-je ; et vous faites bien de venir. Tenez, ajoutai-je en lui montrant la fontaine qui était dans la cour et à laquelle on faisait des réparations, voici les préparatifs de l'exécution ; on monte Téchafaudl — Puis, me tournant vers M. Legendre : — M. Legendre, avez-vous deux places sur le devant? Non, n'est-ce pas? eh bien, donnez-moi

deux places à une croisée^ il y en aura une devant et une derrière.

Je pris un papier sur lequel j'écrivis bien lisiblement n® 1 et n" 5 ; puis au-dessous : Bon pour deux places pour voir exécuter Lacenaire (fenêtres du deuxième étage à gauche), et je signai de mes initiales H. V. Ce travail fait, je remis le papier au jeune homme qui me salua avec toutes les marques de la plus profonde reconnaissance.

Là s'arrêta l'affaire, car jamais je ne revis mon crédule visiteur.

Je me souviens, à propos du procès Lacenaire, qu'un boursier me dit un jour :

— Mon cher monsieur de Villemessant, moi je suis

franc et je ne prends pas de détours pour dire ma façon de penser. Je ne comprends pas que M. Cochinat se plaise à parler ainsi des crimes de Lacenaire ; certes son récit est intéressant, mais à quoi bon remuer ainsi le passé et flétrir encore la mémoire d'un homme, poëte à ses heures, et qui a payé de sa tête sa dette à la société ! .

— Vous avez raison, lui dis-je, avec le plus grand séaieux, ii était poëte aux heures de loisir que lui laissait rassassinat, mais si votre père avait été tué par Lacenaire, comme celui de Cochinat, vous tiendriez un tout autre langage !

— Ah ! c'est bien différent, me répondit le boursier, peu instruit d'ailleurs des crimes de Lacenaire, j'ignorais complètement qtfil eût assassiné le père de Cochinat, je retire ce que j'ai dit, j'ajouterai môme que Cochinàl n'a fait que son devoir et que je lui serrerai la main quand je le rencontrerai.

Autre anecdote, plus dramatique celle-là ; elle date du siège de Paris.

C'était en plein novembre, à cinq heures du matin. Je m'étais couché assez tard et je dormais profondément. J'étais seul à Paris, je n'avais même pas un domestique auprès de moi. Je fus réveillé en sursaut par le concierge de la maison (j'habitais alors la rue Rossini) qui vint me remettre une carte ; c'était, disait-il, celle d*un général qui voulait me faire immédiatement une importante communication ; il s'agissait d'une affaire d'État. Je témoignai mon étonnement d'être visité aune pareille heure; mais il fallait bien se rendre : le général venait de la part de M. Trochu, il éta^t impossible de ne pas le recevoir.

Pendant qu'on allait l'inviter à entrer, je jetai les yeux sur la carte qçi m'avait été remise. J'y lus ce nom : Ange; au bas il y avait écrit au crayon : gouverneur de la Défense nationale et généralissime de l'idée de bienfaisance. Ce nom ne m'était pas inconnu,

mais ne réveillait aucun souvenir précis dans ma mémoire.

Le général entra ; c'était un homme âgé de quarante à quarante-cinq ans, portant toute sa barbe, se tenant très-droit et présentant Tair énergique qu*on aime à trouver à un militaire.

— Excusez-moi, monsieur, me dit-il en s'asseyant sur le fauteuil que je lui désignais, je viens, je le sais, à une heure inopportune, mais la gravité des événements commande, et force m'est de lui obéir.

En disant ces mots, le général avait débouclé son ceinturon; appuyé son sabre contre le fauteuil, et posé un revolver sur le guéridon placé près du lit dans lequel j'étais resté couchée

— Je me permettrai, continua le visiteur, de vous rappeler que nous avons dîné ensemble il y a quelque temps, à Enghien, avec M. X..., l'un de nos amis.

Je me souvins effectivement d'avoir assisté au diner dont me parlait le général.

— Maintenant, continua-t-il, que nous avons renouvelé connaissance, j'arrive à mon but. Depuis quelques jours je ne quitte plus mes vieux amis, le général Trochu, MM. Garnier- Pages et Picard; certes, tous

ces messieurs sont animés d'excellentes intentions; mais ils ne peuvent s'empêcher de se rendre compte de la situation ; et je vous avouerai que je comprends leurs appréhensions. Le général Trochu ne veut pas risquer le sort de la France en escarmouches incertaines ; d'un côté, il n'entend pas signer une paix entachée de honte et d'un autre côté, bien que déterminé à combattre pour l'obtenir, il répugne à son cœur de Taccepter ou de la proposer sur un monceau de quarante mille cadavres. On est homme, après tout, et il est bien triste de couvrir un pays de deuil pour sacrifier à ce monstre sanguinaire qu'on appelle la paix glorieuse !

« J*ai donc résolu de venir en aide au gouvernement, et voici comment :

c Grâce aux travaux importants que j'ai faits, ma fortune, composée, il y a dix ans, d'une vingtaine de mille francs de rentes, s'est accrue dans des proportions très-considérables; je possède des ateliers immenses, remplis d'une énorme quantité d'ouvriers et d'ouvrières. A l'aide de mon crédit et de ma persévérance, je puis organiser la paix* Il est bien évident que tous les hommes ne la veulent pas^ que beaucoup* d'entre eux, se contentant des trente sous que leur donne le gouvernement pour porter un fusil, préfèrent le bastion à l'atelier; mais pendant ce temps^ les femmes, les enfants grelottent dans les mansardes ou vont mendier dans les rues. Quand la charité publique

OU les bureaux de bienfaisance seront épuisés, que fera-t-on? Je vais vous le dire... »

Pendant tout le temps de son discours, prononcé avec une incroyable volubilité, le général n'avait témoigné aucune fatigue^ son énergie semblait au contraire augmenter de plus en plus.

— Voilà ce qu'on fera, continua le général. Toutes les femmes, tous les enfants, qui n*ont parlé, eux, ni de pierres^ ni de forteresses^ ni de pouces de notre territoire f se lèveront en masse et, bannières vertes en téte^ sortant de douze côtés à la fois par les portes de Paris, s'avanceront, en chantant des hymnes, vers l'armée prussienne. Pendant ce temps, traversant dea tunnels blindés qui les conduiront une lieue plus loin que les avant-postes ennemis, d'autres colonnes s'avanceront précédées de leurs étendards et récitant des cantates en l'honneur de la paix!

Cette fois, bien que jusque-là j'eusse écouté avec * beaucoup d'intérêt, j'ouvris des yeux où commençait à poindre quelque inquiétude; il était évident que j'avais affaire à un fou.

— Je ne m'arrêterai pas là, fit le général, en se dressant de toute sa hauteur; je répandrai l'instruction dans toutes les classes. Enfermés dans des parcs

immenses, les enfants seront livrés à Téducation primitive ; ils apprendront Tbistoire, la géographie, les langues étrangères à l'aide de cantates ; récriture et la lecture ne viendront qu'après ! j'en veux faire d'abord des atblètes, j'en ferai des hommes plus tard ! Pour moi tout doit être enseigné par les cantates ; la géographie par exemple f

En disant ces mots, M. Ange ouvrit un piano en me disant : — Voilà comme je leur apprendrai que Paris est la capitale de la France.

Et il se mit, en frappant nerveusement sur l'instrument, à crier : Paris^ capitale de la France !

— Très-bien ! lui dis-je.

— Ce n'est pas tout, continua-t-il avec véhémence ; si je leur dis qu'il y a six lieues d'Amboise à Tours, ils l'oublieront, mais si je leur dis (ici il se remit au piano et chanta de toute la force de ses poumons : Il y a six lieues (VAmboise à Tours ! Il y a six lieues d'Amboise!) ils ne l'oublieront jamais! Si je veux qu'ils sachent qu'entre Amboise et Tours ils existe un village qui s'appelle Montlouis, je leur dis {nouvelle musique) :

« £t Montlouis qu'est au milieu.

» Qu'on y boit du bon vin vieux! »

Et il ajouta, en imitant la trompette ou le trombone : pin, pin ! tarata, ta, ta, ratata I pin, pin !

— Très-bien, répétai-je; mais, sans me laisser finir, il ajouta :

— £t la peine de mort, croyez -vous que j'en veuille désormais ! Je la remplace par le suicide ! Sans m*apitoyer comme M. Jules Simon sur un homme, uniquement parce qu'il a enfoncé son couteau dans la poitrine d'un autre, je punis le meurtrier sans souiller de sang la main de la justice. Je dis à l'assassin : Tu es tombé dans la honte, par la lâcheté, sors-en par le courage. Voici un pistolet, brûle-toi la cervelle. La société te réhabilite !

La foUe était manifeste. Je suivais attentivement, comme vous le pensez, tous les gestes du pauvre fou. Mais mon embarras était extrême; pas de domestiques à appeler, pas un mouvement à faire, et entre moi et l'aliéné un revolver qui n'avait rien de rassurant.

Discuter - avec cet homme était imprudent, car on sait que la coutume est de ne pas contrarier les fous ; leur donner raison est parfois bien dangereux aussi ; je n'en veux pour preuve que l'anecdote suivante dont je me suis trouvé le héros dans ma jeunesse :

Il y avait dans une maison de santé un fou dont l'occupation habituelle était de dessiner; c'était un

homme fort doux, et dont le tort était de croire qu'après une altercation avec un cuirassier, il avait avalé, dans un accès de colère, et le cavalier et sa monture; à l'entendre, il sentait parfois le cheval piaffer dans son estomac et les éperons du cuirassier lui chatouiller le gosier.

Revenons à nos.moutons. J'avais à ma grande joie été admis à visiter la maison de santé qu'il habitait ; j'arrivai un jour que notre artiste venait d'achever un croquis et en paraissait assez satisfait ; penché derrière lui j'examinai curieusement l'œuvre qui excitait ses propres suffrages ; voyant l'intérêt que je paraissais y prendre, il se tourna vers moi et me demanda de lui dire franchement mon avis.

Moi, fort de ce principe qu'il ne faut pas contrarier les aliénés, je m'empressai de lui déclarer que son dessin était parfait. J'avais à peine émis cette opinion que je recevais du fou une giffle des mieux appliquées.

— Je n'aime pas les flatteurs ! ajouta-t-il en me regardant sévèrement, comment voulez-vous que je fasse des progrès si vous me déguisez la vérité ?

En présence de mon visiteur, je me rappelais l'histoire de ce fou si difficile à contenter, et mon embarras était extrême.

Heureusement pour moi, l'étrange général, tout entier à ses idées, continuait à les développer.

— Ce n'est pas tout, reprit-il, il faut que je marie la fille de la reine d'Angleterre. Armand Gouzien me plaît, il l'aura! Je lui donnerai plusieurs millions de dot, je n'oublierai personne. Allons, mon cher maître, levez-vous, le cortège va partir, il n'est que temps. Nous sommes deux cent mille, il faut que nous trouvions cinq minutes- pour manger un morceau sur le pouce ; surtout, amenez Jules Richard, j'adore ce garçon-là !

Jules Richard était mon Saint-Genest de cette époque-là !

Je pris l'occasion au bond.

— Vous avez raison, lui dis-je, mais je ne puis sortir avec vous. Il me faut le temps de m'habiller, allez en avant. Je vous aurai bientôt rejoint.

— C'est juste, répondit le général, je pars.

Et, rejetant son manteau en arrière, il commença à rajuster son équipement et son costume; costume bizarre s'il en fut jamais!

A son képi et à ses manches étaient cousus quatre énormes galons d'argent. La coiffure était d'autant plus singulière qu'elle était ornée d'épingles, de diamants et de riches bijoux de femme liés ensemble, à l'aide de bouts de ficelle. Autour de son cou, on voyait des col- Hers de prix ; ses poignets étaient cerclés de bracelets d'or, ses doigts couverts de bagues ; il portait, en outre,

pendue à un boutou de sa tunique, une sonnette de table, et un vieux parapluie de soie rouge.

Le reste était à Tavenant.

Au moment où il allait se retirer, je remarquai que sa montre pendait hors de sa poche au bout d'une chaîne.

— Pardon, général, lui dis-je avec les marques d'un profond respect, commandé par les circonstances, je vous ferai remarquer que votre montre est sortie de votre gousset !

— El vous aussi, mon cher Villemessantl fit-il avec un léger haussement d'épaules et le sourire d'une douce compassion ; vous êtes pourtant un homme intelligent, et vous voudriez que comme un égoïste je portasse cette montre dans ma poche? Vous voudriez priver de pauvres gens qui n'ont pas le moyen d*en acheter dé pouvoir venir y regarder l'heure!... Je ne Fai pas voulu, moi, et j'ai décidé que tout le monde pourrait profiter de mon chronomètre, c'est une grande découverte que j'ai faite ; simple comme tout ce qui est bon ! Cela fera école et dans huit jours personne n'osera porter sa montré autrement 1

Et il sortit majestueusement.

Curieux, de savoir ce qu'était devenu ce malheureux M. Ange, je m'informai. J'appris que frappé par les

22 SCÈNES liNTlMES.

événements qui nous afûigeaient tous, sâ raison s'était tout à coup ébranlée, et que son aliénation avait pris une forme particulière; qu'il se croyait général, souverain, et rendait toute la journée décrets sur décrets.

Sans cesse poursuivi par son idée, il arrivait dans une maison et disait: Le gouvernement est changé. Naturellement, personne ne s'étonnait d'une nouvelle aussi admissible que désirable qu'un changement de gouvernement, et ce n'était que lorsqu'il avait développé son système que la vérité se faisait jour.

Il est impossible de se faire une idée de Tincroyable énergie qu'a çléployée cet infortuné pour expliquer ses projets par paroles et par écrits. Nous avons sous les yeux un paquet de décrets qu'il a rendus et signés ; nous en copions seulement quelques-uns.

Sur l'un d'eux, qu'il signe de son nom, tantôt en qualité de gouverneur de la Défense nationale etjgéné' ralissime de ridée de bienfaisance^ tantôt comme ingénieur en chef des éclaireurs dé la société conforttable , etc., etc..., on remarque la liste suivante :

« Moi, — général en chef ;

« M. GouziEN, général en chef, lieutenant;

« M, Ed. About, colonel des gens d'esprit;

c M. Gustave Doré, colonel du talent populaire* c M. Victor Hugo» la dixième muse. »

Et bien d'autres dont nous ne pouvons pas donner la liste complète.

Voici la reproduction de quelques-uns de ces étranges décrets :

<ic M. le généralissime de la Société générale de l'idée bienfaisante nommera M... général du génie philosophique.

« 10 novembre 1870.

< Le généralissime^

c Ange. »

« 10 septembre 70. — Ordre du jour n** 2. — Faire photographier chez Carjat la chanson et le rapport ati gouvernement.

« En faire photographier 100,000 exemplaires.

€ Requérir toutes les voitures du quartier, me faire atteler un cheval magnifique.

« Acheter un drapeau de soie, y ajouter des bandelettes touffues de bandes de soie verte.

« Apporter chez moi tous les drapeaux en disponibilité.

c Que la garde nationale s*arme tout entière et forme la haie immédiatement derrière les dames assises. Que des processions d'enfants s'organisent partout. Par-

tout des fleurs, des fleurs de tenture. Même eu plein jour, comme à la Fête-Dieu. Que le clergé en cause et disons à haute voix, quand passera le cortège : c Notre père qui êtes aux cieux.

« Le généralissime^

C ÂNGÉ. »

« Devisme, l'armurier, est nommé colonel de Tarmurerie dans la société universelle de l'idée bienfaisante.

tt Sardou, général des magistrats municipaux.

« 10 novembre 1870.

« âng£. »

« 10 novembre 1870.

« Commandez au bazar des Voyages douze grands sacs, pour faire la quête et une malle pour recevoir * l'argent.

« Le généralissime^

« Ange. »

c Sur ma parole et celle de mes féaux amis. Je rencontrerai M. de Bismark, comme le Christ rencontra Satan et comme l'Antéchrist combattu.

« MM. de Bismark et Guillaume devront se constituer

prisonniers, ils entreront à Paris ; on se charge de les amuser de manière qu'ils ne voudront plus s'en aller.

« Le généralissime.

< An6£. »

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