MADEMOISELLE RACHEL
« La France vient de perdre une de ses illustrations, mademoiselle Rachel est morte!
« Elle est morte hier à la villa Sardou, au Cannet de Cannes (Var), d'une maladie des poumons.
« Mademoiselle Rachel était née le 24 février 1820, d*une pauvre famille de colporteurs Israélites, dans un petit village appelé Munf, canton d'Argovie, en Suisse, tout près de la ville d'Aarau, Son père s'appelait Félix, sa mère Esthcr Haya.
a Elle débuta en avril 1837, au Gymnase, par le rôle de Marie, dans la Vendéenne^ ouvrage composé pour elle par M. Paul Duporl.
« Elle débuta au Théâtre-Français, le 12 juin 1838, dans Camille, des Horaces, devant une recette de 753 francs.
ff Au mois d'octobre suivant, avec Andromaquey le Théâtre-Français encaissait 6,296 francs!
« Sa dernière apparition sur cette scène est du 27 mars 1855, dans le rôle de Phèdre, Le total authentique des recettes réalisées par cette illustre femme, sur le seul Théâtre-Français, est de 4 millions 394,231 francs.
168 SCÊNBS INTIMES.
< En y comprenant des représentations à Tétranger, on peut, sans exagération, tripler la somme et porter ainsi à 12 millions l'impôt prélevé par cette grande artiste sur Tadmiration ou la curiosité universelles ! 9
De la partie anecdotique de ce premier article j'extrais les lignes suivantes qui me tombent sous les yeux et qui sont à peu près inconnues aujourd'hui :
c Peu de jours après la mort du roi Louis-Philippe, le prince de Joinville apporta à sa mère un dessin qu'il venait de finir. Ce dessin, merveilleusement fait et tel que le pourraient signer les plus forts, représentait une allégorie. Dans le haut on voyait à droite Saint-Louis, recouvert de son manteau fleurdelisé, à genoux devant la Vierge, protectrice du royaume de France. Au loin, et sous la forme d'un ange vaporeusemcnt estompé dans Téther, on apercevait rame du roi s'en volant dans Tespace qui mène aux cieux. Et sous le nuage, rocéan... l'océan courroucé, portant le vaisseau de la France, battu des flots impétueux... (18/i8 !)
« Ce dessin, exécuté à l'encre de Chine avec une perfection inimaginable, et avec la patiance et Tins-
JULES LEGOHTE. i69
piration d'une œuvre de foi, avait été envoyé à Paris par l'auguste veuve du roi Louis-Philippe pour être gravé. Le royal artiste l'avait destiné au livre d'heures de sa mère. Mais la reine avait désiré en obtenir quelques reproductions au burin. Un des meilleurs graveurs de Paris reçut cette mission de confiance, et vingt épreuves seulement avaient été tirées.
c Les ordres de Marie-Amélie furent réalisés avec une religieuse bonne foi, une rigueur absolue. Les vingt exemplaires partirent pour Londres et le graveur n*osa même pas en garder un pour lui ! Derrière la gravure, on lisait un fac-similey en lettres rouges, des lignes que la reine avait écrites sous le touchant et magnifique dessin de son fils, paroles tirées des Saintes Écritures : c Le roi disparaîtra dans sa force et dans sa gloire, et les peuples seront couverts de deuil. 9
c Mademoiselle Rachel sut, on ne sait comment, toutes ces circonstances ; elle désira ardemment posséder une de ces rares épreuves, et elle en écrivit au général de Rumigny. La reine Amélie fit répondre : c Mademoiselle Rachel aura le dessin de mon fils quand elle se convertira au catholicisme. >
Suivaient de courtes anecdotes, des traits qui pouvaient donner au public une idée de la nature intime de la grande artiste qui venait de succomber. Cellesci, par exemple :
« Elle était pleine de contrastes et d'inconséquences. Aimant à jouer, elle saisissait toutes les occasions d'organiser chez elle, en famille, des parties de cartes, de loto même.
«r Perdait-elle vingt ou trente sous, elle était furieuse; elle quittait le jeu, criait contre tout le monde! Puis son frère lui demandait 2,000 francs, dont il déclarait avoir le plus vif besoin..., et elle les donnait ! Le fiait nous a été rapporté par un témoin, stupéfait de cette avarice puérile et de cette prodigalité facile.
« Il lui est plusieurs fois arrivé d'inviter à dîner des gens avec lesquels elle n'était que médiocrement liée. Ils arrivaient au jour et à l'heure dits... Madame était sortie ; elle dînait dehors.
« En 1846, elle déclara au foyer que, pour fêter le mardi-gras, elle voulait donner un bal à ses camarades. Le bal eut lieu, en effet... mais en pique-nique.
« Elle avait inventé un genre de bain qu'elle appelait le bain de mariée. C'est une eau de savon parfumé
JULES LEGOHTE. 171
qu'on bat avec les verges des œufs à la neige jusqu'à ce que la baignoire soit toute pleine de mousse et l'eau restant écoulée. Elle se plongeait délicieusement dans ces bulles irisées et faisait de ces sortes de bains vaporeux une de ses coquetteries les plus raffînéees. »
Un dernier trait :
c M. Arsène Houssaye n'était d'abord que commissaire^administrateur près le Théâtre-Français. Alors ministre de l'intérieur, S. Ëxc. M. Baroche constitua ce provisoire en définitif. Mademoiselle Rachel crut devoir écrire une lettre au ministre pour le remercier. Elle montra cette lettre à M. Houssaye qui l'engagea à la recommencer... pour en faire disparaître diverses fautes d'orthographe.
c — . Bah ! laissez donc, s'écria-t-elle, comme ça ma lettre aura l'air bien plus sincère ! »
J'arrête là mes citations; ceux de mes lecteurs (.ui possèdent la collection du Figaro^ peuvent se reporter à cet article et aux cinq autres qui les suivirent et d'après lesquels presque tous les articles nécrologiques de Rachel parus dans les autres journaux ont été faits. Ceux qui les ont pillés se sont, suivant l'usage, bien gardés d'indiquer leurs sources et ont peut-être été plus acharnés que d'autres contre celui à qui ils avaient fait cet empru' t forcé.
172 SGËNES INTIMES.
J'ai dit plus haut que Jules Lecomte était un rédacteur des plus importants de VIndépendance belge et que le dimanche son courrier était un événement pour les lecteurs parisiens. Malheureusement, Jules Lecomte travailla trop en Belgique et la plupart des griefs, des rancunes qui éclatèrent à un certain moment contre lui ont pris racine dans un ouvrage qu'il publia en 1837. Ce livre, devenu une rareté aujourd'hui et que le hasard a fait tomber entre mes mains était intitulé :