LES ABOYEURS DE MADAME RISTORI
et qui attaquait directement M. Soubiranne. On jugera de sa violence par ce début :
«... Il arrive à Paris, avec MM. les Italiens, une chose qui serait fort révoltante si elle n'était avant tout ridicule et grotesque : il s*agit de madame Ristori.
« La clique qui entoure cette tragédienne, et qui lui fait le succès un peu forcé que vous savez, la pose en objet sacré, inviolable, inattaquable : arche sainte, hostie, Labarum ! Tandis que chez nous, les plus hauts talents, Ingres, Meyetbeer, Hugo, Rachel, sont soumis aux jugements des critiques auxquels la faveur publique confie le mandat d'éclairer l'opinion, certahie séquelle d'étrangeTs voudrait soustraire h l'appréciation des plumes imperturbables et indépendantes les
actrio6B qui leur font délivrer du macaroni à la cuisine ou qui leur prêtent cent sous,. .
c Les pauvres diables qui jappent fanatiquement au parterre pour une croûte ou un écu^ serviraient mieux madame Ristori en se tenant tranquilles. Comme aucun d'eux n'a assoz de valeur pour qu'on prenne souci de lui, il est naturel qii'on fasse remonter jusqu'à leur idole la responsabilité de ces ridicules violences...
« Maintenant que madame Ristori se pose en expression unique de l'art dramatique italien, c*e8t une vanité que ne lui pardonnent point ceux de ses compatriotes qui ne vivent pas de ses dessertes. L'Italie a dix artistes, hommes et femmes, d'un talent égal à celui de madame Ristori, c'est pourquoi elle a cabotine vingt ans dans les foires italiennes, sans qu*on la posât en merveille, ainsi qu'on le fait ici, à Ventadour. Seulement, en femme très-habile, assez habile pour avoir d'abord joué toutes les modesties qu'elle abdique aujourd'hui peu à peu, madame Ristori s'est entourée de médiocrités déplorables, pour se faire un cadre, un repoussoir. Les journalistes qu'on lit au delà des Alpes, le disent bien, et rient de l'engouement français qui va applaudir ce qu'il ne comprend pas, et applaudirait moins s'il comprenait mieux.
« Maintenant encore, que la meute qui entoure ma-
dame Ristori aboie au passage des opiaions libres et sincères, il n*y a pas à s'en occuper. Pour notre part, nous n'avons pas même de mépris... nous ne sentons que dédain et hauteur pour ces injures. Que les valets de madame Ristori les continuent à leur gré, dans on ne sait quelles feuilles louches, qu'on glisse le matin ténébreusement sous les portes ; vient l'heure où l'on balaye, il n'entre rien au logis. »
Tous les articles écrits sur ce ton furent lus et soulignés a l'audience par M" Desmarets, qui ne ménagea guère le client de M* Lachaud. Chaque coup portait, et jamais plaidoiries ne furent plus curieuses. A un certain moment de la défense M* Desmarets, se tournant vers Jules Lecomte, lui dit :
« Pourquoi avez-vous attaqué M. Soubiranne? Il lui était bien facile de se défendre. Il lui a suffi d'examiner votre passé, de placer un miroir devant vos yeux et de vous dire : Regardez-vous ! — pour que tout le monde comprît que vous n'avez le droit d'attaquer personne !
« Mon adversaire, continua -t-il, M' Lachaud,a obtenu de grands triomphes oratoires. 11 en a obtenu pour M. Jules Lecomte lui-mAme à la Cour d'assises.
Mais ici, en police correctionnelle, il a dû comprendre que sa parole tombait dans le vide. Il a pris son client et sa cause de plusieurs tons trop haut. >
Toute la plaidoirie continua de même. M« Desmarets prit jour par jour tout le passé de Jules Lecomte; il le dépouilla pour ainsi dire des pieds à la tête. Il n'est pas jusqu'à un ruban de Juillet, que Jules Lecomte portait à sa boutonnière, qui fut épargné.
Je me rappelle l'effet foudroyant que produisirent ces paroles lorsque M® Desmarets les prononça :
« Il entre!., il arrive!.. Le voilà! On aperçoit à sa boutonnière un signe, un ruban, et on a peur... Oui, on craint que ce ne soit l'insigne de la Légion d'honneur, et M. le président est obligé de lui demander la justification de sa décoration ! 9
Les années de pension de Jules Lecomte, son embarquement forcé par sa famille, une accusation de faux en écriture de C3mmerce, son adversaire rappela tout. L'auditoire était consterné; on ne pouvait croire, à entendre dérouler tous ces faits, que -Iules Lecomte était venu là en accusateur.
Mais tout n'était pas encore fini pour lui.
Le petit livre de Van Engelgom ne fut point oublié dans l'affaire.
fd qui e.Ti: r^-Iatif a Alexaadr»^ Duma5. La méchaare biographie* que L^jcorate avait faite du grand romancier avait occasiorifié une scêriefort ,tTave entre eux deux. Elle eut iieu a Fiorecice et Alexandre Dumas en donDa le récit un peu exagéré p^ut-élre, dans une lettre qui fut lue à l'audience. Ce chef-d'œuvre d'esprit devait porter un terrible coup à Joies Lecomte.
Je transcris c^-tte lettre sa os en omettre une li^ne :
1 A Momieur Van EtKjeUjom, correspondant du Cabinet de ïxcture, à Uriurelles.
u Monsieur,
« C'est chose si rare parmi nous que la liltérature bruxelloise, que le peu qui passe la frontière pour entrer en France excite toujours notre curiosité ; ainsi, ne vous étonnez pas, monsieur, que les articles que vous avez fait insérer dans le Cabinet de Lecture^ et qm probablement n'eussent pas été lus sMls eussent été marqués d'une signature parisienne,^ aient produit quelque sensation en nous arrivant sous la rubrique bel^e. Chez nous autres, Français, gens curieux, indiscrets et médisants, l'anecdote, fût-elle apocryphe, est toujours la bienvenue. Cela vous explique une chose qui, sans cela, devrait vous paraître assez
inexplicable, c'est qu'un journal estimé vous ait donné place dans ses colonnes, au hasard de voir démentir le lend^naaiu par la pudeur publique les scandaleux mensonges que -cette fatale nécessité imposée à rhomme de vivre de quelque manière que ce soit, arrache à votre plume. Oui, monsieur, le journal a espéré qu'on vous pardonnerait en faveur du scandale, comme on a pardonné aux femmes de chambre et aux laquais les mémoires infâmes qu'ils ont depuis quelque temps publiés sur les grands seigneurs.
« Le tour des hommes de lettres est venu, monsieur, et cela grâce à vous. Vous avez judicieusement pensé que, puisqu'ils sont exposés aux sifflets, ils ne devaient point être à l'abri du venin, c'est une opinion de vipère qui, par le temps qui court, peut se défendre comme une autre. Vous n'avez pas moins le mérite de l'avoir soutenue le premier, monsieur, et je vous prie de croire qu'elle ne nous a pas surpris ; mais nous sommes étonnés seulement de ne pas reconnaître dans les séries des portraits que vous nous promettez, celui d'un homme qui, depuis deux ans, a fait quelque bruit, je ne dirai pas précisément dans la littérature, mais parmi les littérateurs. Vous devinez sans doute que nous voulons parler de votre collaborateur, M. Jules Lecomte qui, si nous devons vous en croire, voyage en ce moment pour son plaisir en Italie. Il serait fâcheux que los relations qui vous unisssent à cet
^?Ài SCÈNES INTIMES.
aventureux jeune homme nous privassent de détails assez curieux que votre modestie de confrère et votre pudeur d'ami hésiteraient peut-être à nous donner. Nous avons donc pris sur nous, monsieur, de vous les transmettre par la voie de notre journal, afin que la publicité qu'ils acquerront ainsi vous autorise à les reproduire, et pour que cette fois, du moins, le public sache à quelle source vous les avez puisés. Les anecdotes que vous lui transmettrez, nous les signons, monsieur, de toutes les lettres de notre vrai nom, chose que nous vous défions de faire.
« ... Ce fut vers la fin de l'année 1834, et un mois avant mon départ pour le midi de la France, que j'eus l'honneur de faire connaissance de M. Jules Lecomte.
«i Voici de quelle manière et à quelle occasion :
« Un de mes bons amis, un homme de distinction et de cœur, M. Amédée Gréhan... vous permettrez que je suive votre exemple, monsieur, et que renonçant aux initiales j'appelle les hommes par leur nom.
« M. Amédée Gréhan, dis-je, vint me prier de donner asile à un jeune homme dont il connaissait le père, digne, brave et honnête marin, il faut le dire, et qui était compromis dans une affaire politique.
<c Quand mes opinions, qui appartiennent, comme
JULES LEGOMTE. 237
VOUS le savez peut-être, monsieur, ^l'opposition sociale, ne m'eussent point fait un devoir de cacher le suspect, la pitié, qui n'a pas de couleur politique, eût plaidé sa cause auprès de moi; je répondis donc à mon ami, M. Âmédée Gréhan, que mon appartement, ma table, et à la rigueur ma bourse étaient à la disposition de son protégé; celui-ci accepta immédiatement mon offre dans toute son étendue, et vint s'établir chez moi, prenant pour logement la chambre de mon secrétaire ; ce jeune homme était M. Jules Lecomte.
c Pendant un mois, j*eus le plaisir de l'avoir pour hôte et pour hôte d'autant plus sédentaire que le prétendu mandat politique qui le menaçait lui ouvrait à peine les battants des fenêtres et lui fermait tout à fait les portes de la rue.
a Pendant ce mois, M. Jules Lecomte^ comme disent poétiquement les peuplades primitives qu*il va visiter dans ses courses maritimes, partagea mon pain et mon sel.
« Un jour qu'il mangeait prosaïquement quelque chose avec moi, mon tailleur entra ; il venait m'apporter quelques costumes de voyage. M. Jules Lecomte me pria de lui dire qu'il désirait lui donnersa pratique. Chevreuil m'interrogea de Fœil : je lui répondis dans mon innocence qu'il pouvait accepter, et M. Jules Lecomte, bravant pour cette fois le danger d*une sortie.
i238 SCÈNES INTIMES.
se rendit lui-même au passage Choiseul pour faire sa commande.
f Quatre ou cinq jours après, ses craintes redoublant, il me demanda si je pourrais lui rendre ie service de remmener avec moi. Je crus devoir à* Faitiitié de Gréhan, aux services qu'il m'avait rendus, d'accorder à M. Jules Lecomte cette nouvelle demande. Mais comme je devais rester encore à Paris quatre ou cinq jours et que mon hôte prétendait apercevoir à travers mes Persiennes des figures de sergents de ville et d'agents de police, il me demanda la permission d'aller m'attendre à Fontainebleau.
a C'était chose toute simple : il ne s'agissait pour cela que de lui procurer un passe-port sous un nom supposé. J'allai trouver un autre de mes amis, que vous connaissez sans doute de nom, M. Adolphe de Leuven, je lui expliquai le motif de rtia visite, et, empressé de prendre sa part d'une bonne action, dût-elle le compromettre dans sa position bureaucratique, il monta en cabriolet, se rendit à la préfecture de police, prétexta un voyage dans le Midi, et se fit délivrer un passeport qu'il m'apporta le soir même. Au moment de partir, M. Jules Lecomte, qui avait écrit à son père pour lui demander l'argent nécessaire à son voyage
avec moi, et qui ne l'avait pas encore reçu, me fit part de son embarras : c'était la chose la plus simple. . Je lui avait pris quelques jours auparavant trois ou quatre pièces d*or pour les joindre à ma bourse de voyage, je les lui rendis en argent, j'ajoutai cent francs à cette somme, je le mis en gondole, et il partit.
« Le surlendemain de ce départ, Chevreuil vint régler son compte avec moi. Il apportait en même temps celui de M. Jules Lecomte, qui se montait à 900 francs! J'eus la curiosité de connaître^ quels étaient les vêtements que mon hôte avait pu commander pour cette somme, et je vis que c'était un habit de lieutenant de vaisseau, brodé d'or au collet et aux parements avec les épaulettes et l'épée. Je fis observer à Chevreuil que la note était un peu lourde, mais il me répondit que M. Jules Lecomte avait recommandé que les broderies et les épaulettes fussent de l'or le plus fin et le plus compacte que l'on pût trouver ; il s'était conformé à son instruction. Il en résultait que toutes ces broderies, vendues au fondeur, /ivaient une valeur de 300 à 400 francs ; je reconnus dans cette recommandation le bon esprit d'un homme qui vise au solide ; ma considération pour M. Lecomte en augmenta. Je répondis à Chevreuil du payement de celte somme, et, moyenuantcettecaution, ilnefit pas même à notre lieutenant de marine l'injure de lui faire passer sa note.
« Je passai la soirée à mettre de Tordre chez moi; dans ce rangement, je m'aperçus qu'il me manquait deux objets auxquels je tenais beaucoup : un poignard monté en agathe, que m'avait donné un réfugié espagnol à qui j'avais rendu quelques services et une bague antique dont le chaton élait un camée représentant Ântinoiis.
« Je soupçonnai mon domestique d'être pour quelque chose dans cette disparition. En conséquence, je réglai son compte et le renvoyai.
« Le lendemain de ce règlement, nous partîmes à notre tour, Jadin et moi. Nous étions en chaise de poste; cette chaise de poste avait été achetée par moi, au moment oii ju ne comptais que sur un compagnon de voyage. Il en résultait qu'une troisième personne prenant place entre nous deux devait cruellement nous gêner, mais il s'agissait de rendre un service à un ami politique, de faire quelque chose de pareil à ce qu'avaient fait les sauveurs de M. de Lavalette, et qu'est-ce qu'un torticolis ou une côte enfoncée devant une pareille considération ?
« Nous arrivâmes à Fontainebleau. Je ne parlai à M. Jules Leconite que fort discrètement de Tbabit d'ofiicier que lui avait fait faire mon tailleur. Il me
répondit qu'ayant été aspirant dans la marine militaire, ce grade lui donnait celui de lieutenant dans la marine marchande. Comme je ne suis pas de première force en hiérarchie nautique, je trouvai toutes ces raisons excellentes et je lui demandai s*il voulait venir avec nous visiter le châtQ^u. Malheureusement, il avait mal au pied^ de sorte qu'il refusa.
« 11 faut que vous sachiez, monsieur, que l'inspecteur de la forêt de Fontainebleau, M. Félix Deviolaine, est l'un Se mes parents; vous trouverez donc tout simple que nous ayons été droit à lui pour le prier de nous faire les honneurs du palais; il nous annonça une nouvelle que nous ignorions : c'est que noire jeune et nerveux poëte Alfred de Musset était depuis quelques jours à Fontainebleau, et demeurait* dans l'hôtel même où nous étions descendus. J'appris, avec grand plaisir, qu'il avait dignement soutenu l'honneur dé la littérature parisienne en rendant aux jeunes gens de Fontainebleau les dîners qu'ils lui avaient donnés, en brodant les albums des dames de ses poétiques romances, et en faisant voir à tout le monde, comme preuves d'identité, des vers que lui avait adressés M. Jules Lecomte, ex-officier de marine, et, pour le moment, poëte et romancier de la plus belle espérance. Nous nous regardâmes, Jadin et moi, et nous échangàmes un sourire ; cependant nous étions encore bien loin de soupçonner la vérité.
« Félix Deviolaine revint tout naturelieme&t diaer avec nous à l'IiôteU Nous fîmes prévenir M. Jules Lecomte que le dtner était servi et que nous avioBS pour convive l'inspecteur de la forêt.
a M. Jules Lecomte nous fit répondre qu'il était désolé, mais que ses douleurs étaient devenues telles qu'il ne pouvait faire un pas, et qu'il priait en conséquence qu'on le servît dans sa chambre. Félix regretta beaucoup de ne pas faire la connaissance du poète romancier qui avait adressé de si charmants vers à l'auteur de VÀndaloiise, de Rolla et de la Camargo; cela nous fit penser qu'à défaut de Boilèau nous pouvions avoir Louis XIV, et nous fîmes demander à Alfred de Musset s'il voulait bien partager notre dîner de voyageurs. L'hôte revint nous annoncer qu'il était sorti et ne rentrerait probablement pas de la journée. Nous jouions véritablement de malheur.
a Au milieu du repas, ufi jeune monsieur, ami de M. Félix Deviolaine, ayant appris qu'il était à table avec nous, nous fit demander la permission d'entrer.
c( J'allai au-devant de lui et le saluai comme le bienvenu.
c U venait, nous dit-il, de présenter à M. de Musset de la musique qu'il avait faite sur ses vers.
a — Et vous ne l'avez pas trouvé? lui dis-je.
« — Je vous demande pardon, répondit-il, il est dans sa chambre.
c Gela nous étonna fort; nous connaissions Alfred pour homme de trop bon goût et de trop excellentes relations pour se celer ainsi, sinon à des amis intimes, du moins. à des admirateurs, des confrères. —Je me levai, demandant au jeune monsieur quel était le numéro de la chambre oii il avait trouvé le misanthrope voyageur, visible pour lui seul.
« Il nous indiqua le n^ 3. Je retombai sur ma chaise la sueur au front : cette chambre était celle de M. Jules Lecomte !
et Nous échangeâmes un second regard, Jadin et moi. Cette fois, nous avions deviné; cependant, nous eûmes, moitié pour nous, il faut Tavouer, moitié pour M. Jules Lecomte, la délicatesse de ne rien dire de 'cette petite supercherie que l'admiration, si grande qu'elle fût pour Thomme dont il avait pris le nom, ne pouvait, en conscience, faire excuser.
c Cette circonstance nous détermina à partir la même nuit de Fontainebleau; nous fîmes demandera
2ii SCÈNRS INTIMES.
M. Jules Lecomte si ses douleurs lui permettaient d'être toujours des nôtres; il descendit alors pour nous assurer du soulagement qu'il éprouvait; le mieux avait même fait des progrès si rapides depuis l'annonce de notre départ, qu'il boitait à peine.
« Ce qui tenait du miracle, vous ^en conviendrez, tout huguenot que vous êtes, sans doute, pour un homme qui, deux heures auparavant, n'avait pas pu descendre un étage pour venir dîner avec nous.
« Au moment de monter en voiture, M. Jules Lecomte me prit à part. L'argent n'était pas encore arrivé. J'allai trouver l'hôtelier pour lui demander le compte de la dépense de mon compagnon de voyage ; elle se montait, pour quatre. jours, à 400 francs!
« L'addition me parut lourde, mais tout me fut expliqué par le détail : ce qui enflait si considérablement la carte, c'étaient les deux dîners rendus par M". Alfred de Musset aux jeunes gens de Fontainebleau !
« 11 n'y avait rien à dire. Une politesse en méritait une autre, quoique ce ne soit pas toujours vos avis, messieurs de la Belgique, car nous vous avons fait la politesse de battre les Hollandais, et Dieu sait comment vous nous l'avez rendue. En conséquence, je payai.
JLLES LECOMTE. i>4.'i
« Pardon, monsieur, d'entrer dans tous ces petits détails, mais puisque vous en faites collection, monsieur, il est probable que vous les aimez.
« A mon grand regret, je suis forcé de mMnterrompre, monsieur; l'histoire est longue, et nos colonnes sont courtes, mais vous ne perdrez rien pour attendre, et d'ailleurs, vous n'attendrez que jusqu'à demain.
« A. Dumas. »
L'effet produit à l'audience par la lecture de la lettre d'Alexandre Dumas fut terrible pour Jules Lecomte; d'autant plus qu'on eut soin d'en lire une autre par laquelle ce dernier écrivait à Dumas comme un fils soumis et repentant demandant grâce à son père; lanl bien que mal, il cherchait à se justifier des faits qu'on vient de lire.
J'arrive à la scène violente qui eut lieu à Florence et dont j'ai parlé plus haut. En voici le récit tel qu'il a été fait devant le tribunal. Naturellement chacun des adversaires prétendait avoir donné les meilleurs coups à l'autre :
M.Alexandre Dumas était à Florence, Jules Lecomte, expatrié, y était également, // avait (lénérememenl oublié ses peccadilles de Fontainebleau et il crut pouvoir
-il!» SCKNKS INTIMES.
faire à M. A. Dumas des avances que celui-ci repoussa en disant tout haut ses motifs d*éloignement pour cet homme.
M. Lecomte résolut de se venger et il se passa alors des faits que je vais vous laisser raconter par un témoin oculaire :
« Le 11 mai 1843, M. Alexandre Dumas fut appelé à l'ambassade pour donner des renseignemenls sur M. Jules Lecomte, déjà sous le poids d accusations injurieuses. . #
« M. Alexandre Dumas confirma ces accusations.
« Comme ces accusations ne tendaient à rien moins qu*à faire chasser M. Jules Lecomte de la Toscane, M. Dumas se douta que celui qu'il avait accusé ne quitterait pas Florence sans se livrer contre lui à quelques voies de fait.
« En conséquence, et dans la prévoyance de ce cas, il emprunta une canne à l'un de ses amis.
a En effet, le soir mémo, vrrs les sept heures, M. Jules Lecomte, accompagné du prince Doudoukoff Korsakoff, descendit d'une voiture fermée, et, suivi du prince, s'avança sur la place des Cascinos vers M. Dumas, qui causait à la portière de la voiture de madame la comtesse de Wurtemberg.
JULES LECOMTE. "lil
« M. Dumas vit venir M. Jules Lecomie el se mil en défense.
f En effet, arrivé près de M. Dumas, M. Jules Lecomte leva la main sur lui. M. Dumas para le coup avec le bras gauche, et rendit de la main droite un coup de canne qui lui ensanglanta la ligure.
« Puis, comme il ne voulait pas faire de cette insulte une lutte de crocheteurs, il se retourna vers le prince korsakoff,etlui posant la main sur l'épaule :
« — Mon prince, lui dit-il, vous avez accompagné monsieur, donc vous êtes son second. Je ne me bats pas avec monsieur qui est un escroc; mais je me bâtirai avec vous, mon prince, et cela sans retard, à l'instant même, si vous le voulez bien 1
« Le prince Korsakoff accepta le défi, remonta dans sa voiture avec M. Jules Lecomte, tandis que M. Dumas, avec deux de ses amis, remontait dans la sienne, et tous quatre entrèrent à Florence.
« Voici le récit exact de ce qui s'est passé à notre connaissance et sous nos yeux, dans la journée et dans la soirée du 11 mai 1843.
« Florence, 12 mai 1843.
« Signé : comte Oclavien V^imercaty, Aide de camp du roi de Sardaigne. »
A la suite de cette scène, le prince Korsakoff prit des
informations, et le résultat fut de telle nature qu'il changea de résolution et écrivit à M. Dumas la lettre suivante :
« Route de Maroull, 11 heures du soir, 11 mai 1843.
« Monsieur,
« Je me suis malheureusement trouvé accompagner M. Jules Lecomte au. moment de Tinsulte qu'il vous a faite. Vous m'avez déclaré que, ne pouvant vous battre avec un homme déshonoré, c'était à moi que vous vouliez en demander raison.
« D'après les renseignements que vous m'avez donnés sur la conduite antérieure de ce monsieur et sur des faits que j*avais jusqu'alors ignorés, je viens vous dire, monsieur, que je récuse toute responsabilité de la conduite de M. Jules Lecomte en cette circonstance, et que pour preuve je cesse avec lui toute relation 1
c Signé : Prince Nicolas Doudoukoff
KORSAKGPF. »
On juge du scandale produit dans le monde des lettres par un procès qui révélait tant de choses, tant d'événements habilement exploités pour perdre Jules Lecomte. Le but ne fut pas manqué et malgré une
JULES LECOMTR. 249
condamnation dérisoire des deux parties, Técrivain fut mortellement frappé.
Voici les conclusions du tribunal :
Vu, etc., Pic.
Condamne, savoir :
Soubiranne à 100 francs d'amende, ei Jules Lecomle à 100 francs d'aniende...
En ce qui touche la demande de dommages-intérêts, Jules Lecomte, qui avait demandé 20,000 francs contre MM. Soubiranne et Marius Vidal, obtint 125 francs; les dépens furent partagés.
Certainement les défaillances de la jeunesse de Jules Lecomte, les incroyables légèretés de son âge mûr, lui prescrivaient une grande réserve; mais son talent, la situation qu'il occupait dans les lettres, vingt ans de travail, auraient dû faire oublier bien des choses, si la nature de son caractère ne les eût incessamment rappelées.
A partir de ce jour, Topinion publique se déclara ouvertement contre lui. Ceux-là mêmes qu'il avait le droit de considérer comme des amis l'évitaient du plus loin qu'ils l'apercevaient; d'autres, plus cruels, le prirent comme point de mire de leurs traits. C'était à
qui blesserait le plus profondément cet homme. La sensibilité qu'il avait montrée, l'orgueil qu'on lui savait semblaient encore aiguiser les épigrammes dans le genre de celles que j'ai citées plus haut.
On allait jusqu'à lui reprocher d'avoir exercé à l'étranger la profession de comédien. La vérité c'est que, doué d'une très-jolie voix de ténor, il avait, étant jeune et poussé par une passion pour une chanteuse, monté sur un ou deux théâtres de l'étranger.
Toutes ces plaisanteries le minaient sourdement, II ne désirait qu'une chose, s'en venger, et tout lui était permis excepté d'y répondre. Dévoré par cette lutte incessante, il se retira dans un chalet qu'il avait fait construire à Passy, près du Ranelagh, et qu'il avait orné et meublé avec un goût exquis. Rares faïences (enchâssées dans des panneaux taillés pour recevoir telle ou telle pièce) j objets d'art de toutes les époques, il avait tout réuni dans cette demeure où ne venaient guère que ses amis les plus intimes, Gozlan, Lurine et Albéric Second.
J'allai l'y voir une fois pendant sa dernière maladie; je le trouvai étendu sur une chaise longue, habillé d'un pantalon et d'une veste de chambre ; il était fort changé et portait déjà sur son visage les marques d'une fin prochaine.
JULES LKCOMTE. iol
' Arrivé à ce point des pages que j'ai consacrées à Jules Lecomte, je m'aperçois que les haines comme les amitiés littéraires sont plus vivacesqu*on ne le croirait. Un grand nombre de lettres me sont adressées, les unes pour me fournir des anecdotes contre lui, les autres pour excuser sa conduite.
Comme la plupart n'ajouteraient pas grand chose à ce que j*ai dit, je les passe sous silence ; en voici une cependant qui m'est adressée par M. Alphonse Brut et dont je tiendrai compte en raison des bons sentiments qu'elle renferme :
« Monsieur,
« Vous avez commencé la publication d'articles sur Jules Lecomte ; soyez-lui indulgent. Il a «xpié par sa mort, comme vous le dites si bien, une erreur de jeunesse. Lorsqu'il a dû quitter Paris, deux de ses amis l'ont accompagné à Bruxelles, afin de protéger autant que possible son départ forcé : l'un était Hippolyte Souverain, son éditeur et le mien ; l'autre, c'était moi. Ceci vous explique pourquoi j'ai recours à votre indulgence bien connue.
« Agréez, etc.
« Alphonse Brot. »
25i SCÈNES INTIMES.
Je n'avais du reste pas attendu cette lettre pour faire moi-même certaines suppressions dans ces notes. D'autant plus qu'il faut toujours craindre d'accuser ceux qui ne sont plus* là pour se défendre; tel fait parait bien établi qu'un mot peut réduire au néant. Ce que je puis dire à la louange de Jules Lecomte c'est que, malgré tout ce qui lui a été reproché, jamais il n'a vendu sa plume. Rien que son immense orgueil lui eût défendu cette improbité littéraire.
Ce que désirait surtout Jules Lecomte quand il avait fait un article, c'^était un remerciement, une carte, une marque de cette considération qu'il recherchait tant et qui lui échappait chaque jour.
Le remerciement est du reste une chose plus recherchée qu'on ne croit par les journalistes ; je citerai un exemple de ce que j'avance.
Jules Janin, dont la délicatesse n'a jamais été mise en doute, était très- flatté de voir qu'on reconnût sa souveraineté de prince des critiques ; une carte et deux mots de reconnaissance étaient une excellente note pour ceux qui pensaient à les lui adresser. Dressant, quoique homme parfaitement élevé, ayant refusé un jour de se soumettre à cet usage, Jules Janin fut si froissé que jamais depuis il n'écrivit le nom du comédien et ne le désigna plus autrement que par ciS mots : l'acteur chargé déjouer tel rôle, etc., etc.
J'ai dit plus haut que Jules Lecomte s'était retiré dans son chalet de Passv.
Il s'y reposait des tortures que sa vie publique lui faisait souffrir. Ce chalet était si bien installé, si élégamment disposé, que bien des passants demandaient à le visiter. Une dame de ma famille fit comme tout le monde et y rencontra Jules Lecomte. Celui-ci, bien que sachant qui elle était, feignit de ne point la reconnaître et montra avec une rare complaisance et la politesse la plus exquise jusqu'aux moindres détails de son habitation. .
Quand la visite fut terminée et que la personne fut sur le point de se retirer, il se contenta de lui dire d'une voix très-peinée : — Je suis très-heureux de vous avoir rerue, madame, quoique le journal de M. de Villcmessant soit quelquefois bien sévère pour moi !
Il faisait allusion aux plaisanteries de quelques-uns de mes rédacteurs.
Vers la fin de sa vie, il fut obligé de vendre cette habitation, et ce fut pour lui un ennui ajouté à ses autres chagrins. Un de ses amis a bien voulu nous communiquer une lettre de cette époque; oh comprendra en la lisant les tortures de ses derniers jours :
« 73, rue Tailbout, hôtel de Touraine.
• « 3 avril 186/,.
* Toujours du lit à la chaise longue, ne pouvant entrer en convalescence, tout ce qu'il y a de plus las, découragé et exténué de manque de sommeil ; la villa de Passy vendue, un déménagement à faire faire du fond de ma chambre, voilà, cher confrère, l'état où
vous ne me croyez pas J*ai de grands chagrins. —
J*ai su (d'ensemble, je n ai rien lu (1), on a fait grande vigilance) les attaques de X..., que j'ai toujours traité en ami et reçu avec des conseils paternels (1)... j'ai eu mille cruautés à subir, malade... ces attaques me navrent, me tuent!
« La place manque, aussi la force.
<f A vous,
a Jules Lecomte. »
Cette lettre douloureuse peint bien Tétat moral de Jules Lecomte à la fin de sa vie; il mourut peu de temps après l'avoir écrite, et si j'en ai supprimé certains passages, c'est qu'ils faisaient allusion à des haines que je ne veux pas réveiller au delà de sa tombe.
(i) Bien au contraire, le rna heureux lirait et relisait tout ce qu'on écrivait contre lui.
(2) Si je huis bien ren>ei^'r.é, Jul^s Leromte fut ainsi attaqué par cette lif-r^onne qui (Je\ait se marier et sur laquelle il avait donné de niau\ais renseignements à la famille.
Par son testament, qui a été publié par les journaux de celte époque, il faisait des legs de 5 à 10,000 francs à ceux de ses amis qui ne lavaient point abandonné, et entre autres à Albéric Second, à qui il laissa une somme de 15,000 francs. Il savait si bien la valeur des objets qu'il possédait que, lorsque sa vente fut faite, le prix qu elle produisit couvrit exactement le chiffre de ses legs.
Son œuvre se compose non-seulement de ses chroniques, mais encore de romans, parmi lesquels des nouvelles maritimes, une Histoire de la Révolution de /V'vriery une Description de Venise, les Folies Parisiennes, le Perron de Tortoni et quelques pièces de théâtre, entre autres les Eaux de Spa, le Paratonnerre^ la Loge d'Opéra et le Luxe, au Théâtre-Français, dont nous avons parlé plus haut.
N'oublions pas Van Engelyom, cause première de tous ses malheurs.
Dans cette sorte d*étude de la personnalité de Jules Lecomte, je me suis efforcé d'être absolument impartial et de toujours donner, en même temps, le pour et le contre.
Je ne voudrais pas qu'on pût m'accuser de haine ou
9TM SCÊ5E$ 15T1MES.
€ Cher monsieur,
< Au moment de l'étrange campagne dirigée contre le Figaro par Mgr"*, je voulais vous voir, vous fournir quelques détails non dépourvus d'intérêt et d'actualité; je vous aurais dit, entre antres choses : 1« que le jour de la nomination de M. de Cumont, comme ministre de Tins truc tion publique, la première lettre de félicitatlon lui fut adressée par son évêque, Mgr*" qui se réjouissait eu termes chaleureux et félicitait avec enthousiasme ^rÉglise et le pays du choix d'un homme éminent, etc., je cite textuellement. (Ajoutez les épitbëtcs les plus élogieuses et vous serez encore audessous de la lettre épiscopale) ; 2° que le même jour Mgr*** écrivait à un homme.'politique une lettre où il ne pardonnait pas au maréchal une nomination si déplorable, et qui se terminait par ces mots soulignés dans la lettre : « Jamais je n'aurais cru que le pays pouvait descendre amsi io^ » ; 3"* j'ajoute que quelques jours après M. de Cumont avait en ses mains cette seconde lettre, qu'il montrait à ses amis, et notamment à Mgr Dupanluup, en compagnie de la première.
« VeuiUei agréer, etc.
t Curé de*** »
Que pensei^vous qu*eùt produit une pareille pièce comme épilogue à tout ce débat, et, je le demande œ