PRÉFACE
L'été jliabite la campagne. C'est mon plaisir, plaisir purement contemplatif, car j'aime la campagne pour la campagne. Je ne suis ni chasseur comme Toussenel, ni pêcheur comme Roqueplan, ni jardinier comme Alphonse Karr ; je suis campagnard, voilà tout.
Quiconque me connaît sait si j'ai horreur du farniente. Je ne suis point de la nature du lièvre qui rêve en son gitc; moi j'y devise. L'activité passe de mes jambes dans ma langue et je me mets à racontailler aux amis qui acceptent, aussi cordialement qu'elle est offerte, l'hospitalité de mon ermitage, tous les souvenirs d'hier et d'autrefois qui me repassent par la cervelle.
Or; il m'est arrivé plus d'une fo : s de m'cnlcndre dire: t Quel fonds inépuisable d'anecdotes, d'historiettes, de
il PRÉFACE.
chroniques, de portraits, de nouvelles à la main vous dépensez en monnaie couranlel Vous qui avez tout vu, tout écouté, qui connaissez tant d'hommes et tant de choses, qui avez mis le pied dans tant de coulisses et qui tenez le fin mot de tant de secrets, que n'écrivez-vous vos Mémoires? »
A force d'entendre répéter sur tous les tons cette note qui, je ne le cache pas ,
Chatouillait de mon cœur l'orgueilleuse faiblesse, je finis par me laisser convaincre, et un beau malin je me surpris me demandant à moi-môme :
a Au fait, pourquoi n'écrirais-je pas mes Mémoires?
J'aurais voulu donner à mon livre le simple titre de Souvenirs, mais on m'a fait observer que, quelle que soit mon enseigne, le public les appellerait toujours les Mémoires de Villemessant. A ce litre beaucoup trop ambitieux, j'ai préféré celui de : Mémoires d'un journaliste.
Quelqu'un a dit de M. Villemain :
« Quand il a trouvé une phrase, il cherche ce qu'il mettra dedans. »
Telle élail à peu près ma situation. Une fois arrêté le titre à placer sur la couverture de mon livre, il s'agissait de trouver ce que je mettrais dessous.
Donc me voilà, emportant à la campagne des colis de journaux, qu'avec Faide d'un secrétaire, embauché ad /ioc, je dépouillai, compulsai, épluchai, annotai, faisant des dossiers, c'est-à-dire qu'à mesure que, dons les coins de mes feuillets, il oassait sous mes yeux le nom d'un ]>ersonnage relevant de
PRÉFACE. ni
la publicité, je lui ouvrais un compte où je consignais à son trédit tout ce que la lettre moulée, assistée de ma propre mémoire, me fournissait d'intéressant et de curieux à son sujet.
Vrai travail de bénédictin que cette revue rétrospective des hommes et des choses de mon temps. Ce n'était pas trop d'une année et d'une année bien employée pour explorer consciencieusement toutes les couches du passé. Mais au bout du compte, la France n'attendait pas après mes Mémoires, et dussent-ils ne jamais voir le jour, le soleil n'en continuerait pas moins à se lever et à se coucher aux heures fixées par le bureau des longitudes.
En tous cas c'était une occupation que je me créais pour l'avenir, occupation tout à fait conforme à mes goûts et à mes habitudes, car je me plais, comme les rats, dans la poussière des vieux journaux. J'ai le culte des almanachs du temps jadis, et il me semble que je me sens ragaillardir en époussetant les années accrochées au porle-manteau du passé.
On a prétendu que j'avais récollé en quelque sorte épi par épi les matériaux de mes Mémoires ; que j'avais des trésors de notes prises au vol et sténographiées au moment même de l'événement.
' Je proteste contre la circonstance de préméditation : je n'ai rien que ce que *mY fournissent les écrits contemporains et ma propre mémoire, mais une mémoire si fidèle que tout 's'y reflète et s'y conserve comme sur un cliché photographi-
iv PRÉFACE.
que, et que le nom seul d'un personnage que j'ai connu suffit pour ouvrir aussitôt toutes les écluses de mes souvenirs.
Mais que nous direz-vous dans vos Mémoires ?
Ce que je dirai? Tout et bien d'autres choses encore, et je le dirai sans haine, sans crainte, sans rancune, sans parti pris, et de plus sans aucune préoccupation d'opinion personnelle. Je me flatte même que, sous le rapport de réclectisme politique, je vais étonner bien des gens.
J'ai connu, j'en suis sûr, tous les hommes de lettres de mon époque, petits et grands. J'ai vu de près bien des personnages d'importance. J'ai été mêlé en 1848 à bien des luttes, à bien des secrets de coulisses. L'âge et l'expérience ont mis une sourdine à mes enthousiasmes d'autrefois. Je ne suis pas de ces chauvins qui se grisent avec leurs opinions, comme les Marseillais avec leur salive ; je vois les choses en philosophe, et je suis certain que je vois juste. S'il venait à pousser une verrue sur le nez d'une de mes filles, je vous jure que je ne la prendrais pas pour un grain de beauté.
Tous ceux qui me connaissent savent, d'ailleurs, si j'ai jamais rien demandé, rien attendu, rien accepté d'aucun pouvoir. Un peu paysan du Danube, je sais fort bien que mon franc -parler ne ferait pas recette à la cour. Les nouvelles à la main n'ont pas de succès en haut lieu. Courtisan et gourmé, c'est l'étiquette de l'ambition : ce n'est pas ma spécialité.
Indépendant par goût et par position, à ce point que sll fallait choisir entre une clé de chambellan et une médaille de