CHAPITRE II
Althotas.
Le voyageur se trouva ;iIors en face d'un vieillard aux yeux gris, au nez crochu, aux mains tremblantes, mais actives, qui, enseveli dans un grand fauleuil, compulsait de la main droite un gros manuscrit de parchemin, intitulé la Chiave del GabineUo^ et tenail de la main gauche une écumoire d argent.
Cette attitude, cette occupation, ce visage aux rides immobiles, et dont les yeux et la bouche seuls semblaient vivre, ce tout, enfin, qui paraîtra sans doute étrange au lecteur, était certainement bien familier à l'étranger, car il ne jeta pas même un regard autour de lui, quoique l'ameublement de celle partie du coche en valut bien la peine.
Trois murailles,— le vieillard, on se le rappelle^ nommait ainsi les parois de la voilure, trois murailles, chargées de casiers, qui eux-mêmes étaient pleins de livres, enfermaient le fauteuil , siège ordinaire et sans rival de ce personnage bizarre; en faveur duquel on avait ménagé, au-dessus des livres, des tablettes où Ton pouvait placer bon nombre de fioles, de bocaux et de boîtes enchâssées dans des étuis de bois, comme on fait de la vaisselle et des verreries dans un navire ; à chacun de ces casiers ou de ces étuis, le vieillard, qui paraissait avoir Thabilude de se servir tout seul, pouvait atteindre en roulant son fauteuil, qu'arrivé à destination , il haussait ou abaissait à l aide d'un cric , attaché aux flancs du siège, et qu'il faisait jouer lui-même.
La chambre, appelons ainsi ce compartiment, avait huit pieds de long, six de large, six de haut :
en face de la portière , outre les fioles et les alambics, s'élevait plus rapproché du quatrième panneau, resté libre pour Tenlrèe et la sortie, s'élevait, disons-nous un petit fourneau avec son auvent, son soufflet de forge et ses grilles ; c'était ce fourneau^ employé en ce moment à chauffer à blanc un creuset, et à faire bouillir une mixlure qui laissait échapper dans ce tuyau, que nous avons vu sortir par l'impériale, cette mystérieuse fumée, sujet incessant d'étonnement et de curiosité pour les passants de tout pays, de tout âge et de tout sexe.
En outre parmi les fioles, les boîtes, les livres et les cartons semés h terre avec un pittoresque désordre, on voyait des pinces de cuivre, des
charbons (rempant dans différeutes préparations, un grand vase à moitié plein d'eau, et pendant au plafond à des fils , des paquets d'herbes, qui semblaient les unes récoltées de la veille^, les autres cueillies depuis cent ans.
Cet intérieur exhalait une odeur pénétrante quo dans un laboratoire moins grotesque on eut appelée un parfum.
Au moment où entrait le voyageur , le vieillard, rouland son fauteuil avec une adresse et une agililé merveilleuses, se rapprocha du fourneau, et se mit à écumer sa mixture avec une attention qui tenait du respect; puis distrait par Tapparition qui s'offrait à lui, il renfonça de la main droile le bonnet de velours, jadis noir, qui empaquetait sa tête jusqu'au dessous des oreilles, et duquel s'échappaient quelques mèches rares de cheveux, brillants comme des fils d'argent, retirant de dessous la roulette de son fauteuil avec une dextérité remarquable, le pan de sa longue robe de soie ouatée, que dix ans d'usage evaient transformée en une guenille sans couleur, sans forme, et surtout sans continuité.
Le vieillard paraissait être de fort mauvaise humeur, et grommelait tout en écumant sa mixture et en relevant sa robe.
—Il a peur, le maudit animal, et de quoi, je vous le demande, il a secoué ma porte, ébranlé mon fourneau, et renversé un quart de mon élixir dans le feu. Acharat? au nom de Dieu, abandon-^ nez-moi celle bcle-là dans le premier débeil qua nous traverserons.
Le voyageur sourit.
—D abord maître , dit-il , nous ne traverserons plus de déserts, puisque nous sommes en France, et ensuite je ne puis me décider h abandonner ainsi un cheval de mille louis, nu plutôt qui n'a pas de prix, étant de la race d'Al-Borach
— Mille louis, mille louis, je vous les donnerai quand vous voudrez les mille louis, ou leur équivalent. Voilà plus d'un million qu'il me coûte à moi votre cheval , sans compter les jours d'existence qu'il m'enlève.
— Qu'a-t-il donc fait encore ce pauvre Djerid, voyons?
—Ce qu'il a fait ; il a fait que quelques minutes encore et l'élixir bouillait sans qu'une seule goutte s'en fût échappée, ce que n'indiquent, il est vrai, ni Zoroastre, ni Paracelse, mais ce que recommande positivement Borri.
— Eh bien , cher maître, encore quelques secondes et l'élixir bouillera.
— Ah oui! bouillir, voyez, Acharat, c'est comme une malédiction, mon feu s'éteint, je ne sais ce qui tombe par ma cheminée.
— Je le sais, moi, ce qui tombe par la cheminée, reprit le disciple en riant, c'est de l'eau.
— Comment de 1 eau! De l'eau î eh ! bien alors voilà mon élixir perdu ! c'est encore une opération à recommencer ; comme si j'avais du temps à perdre! Mon Dieu, mon Dieu! s'écria le vieux savant en levant les mains au ciel avec désespoir, de l'eau! et quelle eau, je vous le demande, Acharat !
— De l'eau pure du ciel, maître; il pleut à verse, ne vous en étes-vous pas aperçu ?
— Est ce que je m'aperçois de quelque chose quand je suis à l'œuvre? De Teau I... c'est donc cela!.... Voyez- vous, Acharat, c'est impatientant, sur ma pauvre âme î Comment ! depuis six mois je vous demande une mitre pour ma cheminée... Depuis six mois !... que dis-je? depuis un an. Eh bien î vous n'y pensez jamais... vous qui n'avez que cela à faire, cependant, puisque vous êtes jeune. Qu'arrive-t-il , grâce à votre négligence, c'est que la pluie aujourd hui, c'est que le vent demain , confondent tous mes calculs et ruinent toutes mes opérations ; et pourtant il faut que je me presse, par Jupiter! vous le savez bien, mon jour arrive, et si je ne suis pas en mesure pour ce jour-là, si je n'ai pas retrouvé l'élixir vital, adieu, le sage, adieu, le savant Althotasî Ma centième année commence le lo juillet, à onze heures précises du soir, et d'ici là il faut que mon élixir ait atteint toute sa perfection.
— Mais cela se prépare à merveille, il me semble, cher maître, dit Acharat.
— Sans doute. J'ai déjà fait des essais par absorblion ; mon bras gauche, à peu près paralysé, a repris toute son élasticité ; puis je gagne le temps que je mettais à mes repas, puisque je n'ai plus besoin de manger que tous les deux ou trois jours, et que, dans l'intervalle, une cuillerée de mon élixir, tout imparfait qu'il est encore, me soutient. Oh I quand je pense qu'il ne me faut probablement qu'une plante, qu'une feuille de cette plante pour que mon élixir soit complet I que nous avons peut-être déjà passé cent fois, cinq cents fois, mille fois près de cette plante, que
nous Tavons peut-être foulée aux pieds de nos clic- \auX5 sous les roues de notre voiture ; Acharat, celle plante dont parle Pline , et que les savants n'ont pas retrouvée ou n'ont pas reconnue, car rien ne se perd r Tenez, il faudra que vous demandiez son nom à Lorenza pendant une de ses extases, n'est-ce pas?
— Oui; maître, soyez tranquille, je le lui demanderai.
— En attendant, dit le savant avec un profond soupir, voilà encore pour cette fois mon élixir manqué, et il me faut trois fois quinze jours pour arriver où j'en étais aujourd hui, vous le savez bien. Prenez-y garde, Acharat, vous perdrez au moins autant que moi le jour où je perdrai la
vie Mais quel est donc ce bruit? La voiture
loule-t-elle ?
— Non, maître, c*est le tonnerre,
— Le tonnerre ?
— Oui , — qui a même failli nous tuer tout à l'heure, tous tant que nous sommes, et moi particulièrement ; — il est vrai que j'étais habillé de soie, ce qui m'a garanti.
— Eh bien I voilà, dit le vieillard en frappant sur son genou , qui résonna comme un os vide^ voilà à quoi m'exposent vos enfantillages, Acharat, à mourir par le tonnerre, à être tué bêtement par une flamme électrique que je forcerais, si j'avais le temps, à descendre dans mon fourneau pour faire bouillir ma marmite; ce n'est donc pas assez d'être exposé à tous les accidents provenant de la maladresse ou de la méchanceté des hommes, il faut que vous m'exposiez encore à ceux qui viennent du ciel , à ceux qui sont les plus faciles à prévenir ?
— Pardon, maître , mais vous ne m'avez pas encore expliqué...
—Comment ! je ne vous ai pas développé mon système des pointes, mon cerf-volant conducteur î Quand j'aurai trouvé mon élixir , je vous le redirai encore; mais dans ce moment-ci, vous comprenez, je n'ai pas le temps.
— Ainsi, vous croyez qu'on peut maîtriser la foudre ?
—Non-seulement on peut la maîtriser, mais la conduire où Ton veut. Un jour, un jour, quand ma seconde cinquantaine sera passée, quand je n'aurai plus qu'à attendre tranquillement la troisième, je mettrai au tonnerre une bride d'acier, et je le conduirai aussi facilement que vous conduisez Djerid. En attendant , faites mettre une mitre à ma cheminée, Acharat, je vous en supplie.
— Je le ferai, soyez tranquille.
— Je le ferai ! Je le ferai ! toujours l'avenir, comme si l'avenir était à nous deux. Oh I je ne serai jamais compris, s'écria le savant, s'agitant sur son fauteuil et se tordant les bras de désespoir. Soyez tranquille!... Il me dit d'être tranquille , et dans trois mois si je n'ai point parachevé mon élixir, tout sera fini pour moi. Mais aussi que je passe ma seconde cinquantaine, que je retrouve ma jeunesse, l'élasticité de mes membres, la faculté de me mouvoir, et alors je n'aurai j)lus besoin de personne, on ne me dira plus : je ferai, c'est moi qui dirai : j'ai fait!
— Pouvez vous enfin dire cela à propos de notre grande œuvre, y avez -vous pensé?
— Ohl mon Dieu, oui, et si j'élais aussi sûr de trouver mon clixir, que je suis sur de faire le diamant....
— Vous en éles donc bien réellement sur, maître?
— Sans doute, puiscjue j'en ai fait déjà. — Vous en avez (ail?
— Tenez, voyez plutôt.
— Où?
— Là, à votre droite, dans ce petit récipient de verre, justement, vous y êtes.
Le voyageur saisit avec avidité le récipient indiqué^ c'était une petile coupe en cristal extrêmement fin, dont tout le fond était couvert d'une poudre presque impalpable et adhérente aux parois du verre.
— De la poussière de diamant î s'écria le jeune homme.
— Sans doute, de la poussière de diamant ; et au milieu cherchez bien.
— Oui, oui , un brillaîit de la grosseur d'un grain de mil.
— La grosseur ne signifie rien : nous arriverons à réunir toute cette poussière, à faire du grain de mil un grain de chenevis, du grain de chenevis un pois; mais pour Dieu! mon cher Acharat; en échange de cet engagement que je prends avec vous, faites mettre une mitre à ma cheminée, et un conducteur à votre voiture, afin que l'eau ne tombe pas dans ma cheminée, et que le tonnerre aille se promener ailleurs.
— Oui, oui, soyez tran(|uille.
— Encore, encore; avec son éternel soyez
tranquille il me fait damner. Jeunesse î folle jeunesse ! présomptueuse jeunesse! s'écria-t-il avec un rire funèbre qui laissait voir sa bouche vide de dents, et qui sembla creuser encore les orbites profondes de ses yeux,
— Maîlre, dit Acharat; votre feu s éteint, votre creuset se refroidit ; qu'y avait-il donc dans votre creuset ?
— Regardez-y.
— Le jeune homme obéit, ouvrit le creuset, et y trouva une parcelle de charbon vitrifié de la grosseur d'une petite noisette.
— Un diamant s'écria t-il; puis, presque aussitôt : Oui, mais taché, incomplet, sans valeur
— Parce que le feu s'est éteint, Acharat, parce qu'il n'y avait pas de mitre à ma cheminée, entendez-vous?
— Voyons, pardonnez-moi, maître, dit le jeune homme en tournant et retournant son diamant, qui tantôt jetait de vifs reflets de lumière^, tantôt restait sombre ; voyons, pardonnez-moi, et prenez quelque nourriture pour vous soutenir.
— C'est inutile, j'ai bu ma cuillerée d'élixir il y a deux heures.
~ Vous vous trompez; maître, c'est ce matin à six heures que vous 1 avez bue.
— Eh bien I qu'elle heure est-il donc?
Il est tantôt huit heures et demie du soir.
— Jésus l s'écria le vieux savant en joignant les mains, encore une journée passée, enfuie; perdue; mais les jours diminuent donc; mais ils n'ont donc plus vingt-quatre heures !
— Si vous ne voulez pas manger , donnez au moins quelques instants, maître.
— Eh bien! oui, je dormirai deux heures; mais, dans deux heures, regardez à votre montre; dans deux heures, vous viendrez me réveiller.
— Je vous le promets.
— Voyez-vous, quand je m'endors, Acharat, dit le vieillard d un ton caressant, j'ai toujours peur que ce ne soil dans réternité. Vous viendrez me réveiller, n'est-ce pas? Ne me le promettez pas^ jurez-le moi.
— Je vous le jure, maître.
— Dans deux heures?
— Dans deux heures.
On en était là quand on entendit sur la route quelque chose comme le galoj) d'un cheval. Ce bruit fut suivi d'un cri, qui exprimait à la fois l'inquiétude et l étonnement.
— Que veut dire encore ceci? s'écria le voyageur en ouvrant vivement la porte et en sautant sur la grand'route , sans employer l'aide du marchepied.