CHAPITRE IX
M. Polichinelle rival de M. Pantin.
La famille Delord était encore à table, lorsque les domestiques chargés d’arranger le salon de réception , vinrent nous prendre dans la chambre aux joujoux , Pantin et moi ; ils nous portèrent dans le salon , et nous posèrent sur un canapé ; toutes les bougies étaient allumées, ce qui
faisait un très-bel effet ; un bon feu brûlait dans la cheminée , et notre première occupation , de mon rival et de moi , -ce fut de nous examiner de la tête aux pieds.
Il faut que je l’avoue : Pantin était superbe , un vrai lion , quoi ! ses bottes cirées à l’anglaise reluisaient comme un miroir , ses gants jaunes étaient d’une fraîcheur remarquable, et le dahlia qui s’épanouissait à la boutonnière de son habit bleu me causa des tourments. — Pour peu qu’elle aime les fleurs , me disais-je, je suis perdu ! — Puis je voyais dans les regards de cet insolent personnage Oxés sur mon costume usé , sur mes sabots sans pompons, sur mes mains nues, toute l’assuranced’un triomphe... Déjà quelques mots un peu hasardés s’échangeaient entre nous , lorsqu’en regardant sur un fauteuil en face , je m’aperçus que nous n’étions pas seuls , qu’une troisième personne , entrée sans doute pendant notre examen , nous examinait à son tour; c’était une
petite pensionnaire portant encore le costume de la maison où elle avait été élevée ; elle était très-grasse et paraissait jouir d’une bonne santé ; ça devait être mademoiselle Bouboule dontallait dépendre désormais notre destinée, et cette idée me la fît examiner avec un redoublement d’attention. — Petite et toute grassouillette, toutefois bien prise dans sa grosse taille , son gros visage candide exprimait la bonté , son maintien était modeste et réservé, mais ce qui me prévint tout de suite en sa faveur , ce fut son silence ! Depuis près d’une heure que nous étions là , en attendant la fin du dîner ; pas une parole ne s’était échappée de sa bouche ; pour une petite fille, et une pensionnaire surtout, c’était rare ; cela me donna de son éducation la plus haute opinion. — Si elle pouvait me choisir, me disais-je , je sens que je serais heureux avec une femme comme cela; d’abord elle ne m’étourdirait pas de son caquet , puis elle n’est
pas coquette... Mais que devins-je, grand Dieu , lorsque je crus m’apercevoir que c’était sur mon rival que ses beaux yeux bleus de faïence se tournaient continuellement? Dans ce moment, la grande porte du salon s’ouvrit... je me contins.