CHAPITRE IV
Installation de Polichinelle chez son nouveau maître.
Hélas! il faut que je l’avoue, l’amourpropre humain est souvent mis à de rudes épreuves. — Le premier mot que j’entendis dire, en entrant dans le salon de M. Delord, par M. Delord lui-même, fut celui-ci : — Quelle saleté apportes-tu donc là, Jules?
MOI
Mademoiselle , je suis Polichinelle , et je viens ici pour vous demander en mariage.
PANTIN
(en même temps).
Mademoiselle, je suis Pantin, et je viens
aussi vous demander en mariage.
BOUBOüLE.
Parlez chacun à votre tour, si vous voulez que je vous entende.
MOI
Mes qualités physiques sont assez apparentes , et je peux me vanter que Dieu n’a refusé l’étoffe nia mon nez, ni à mon dos, ni à mon estomac; je suis bossu, mais bossu à désespérer un bossu : je n’en ai point qu’une , comme la plupart de mes confrères qui ne le sont que par devant ou par derrière... j’en ai deux... deux énormes, une par devant, voyez... et une par der-
rière, voyez encore... Mon teint est frais et rouge , mes yeux sont ronds et très à fleur de tête... ma bouche est tellement fendue que je peux sans effort me dire des petits secrets dans le creux de l’oreille ; quant à mon menton , une tendre sympathie le rapproche de mon nez, qui ne fait pas mine de s’en éloigner comme vous pouvez en juger par la petite distance qui les sépare ; ma main est mignonne comme la vôtre, mademoiselle; mon pied est petit comme celui d’une Chinoise; quanta mes jambes, je ne les cache pas dans des bottes ; j’ai la faiblesse, car il faut bien l’avouer, d’aimer à les montrer; c’est pour ça qu« je suis toujours en culotte courte...
PANTIN
L’étoffe a été ménagée, je l’avoue, dans mon être, et je n’ai point, comme mon rival, une douzaine de bosses plus ou moins à vous montrer.
BOUBOULE (les yeux baissés).
Je tiens peu aux bosses.
PANTIN
(enhardi par cette parole).
Je suis élancé, mince, fluet; je saute toujours.
uoi
(indigné).
Je suis grave, sérieux et mélancolique.
PANTIN
(avec une cabriole).
Je suis la fleur des pois, je suis un élégant , un dandy, un fashionable ; je suis un lion, un vrai lion de la loge infernale de rOpéra, je ne pense qu’à ma toilette, et je donne gratis la mode à tous les lions du Café de Paris.
MOI
(modestement).
Je suis un philosophe qui ne s’occupe
que de science, et j’en vends à ceux qui en désirent.
PANTIN
(avec suffisance et en me toisant).
Je suis beau... mais je suis jeune.
MOI
(m’animant).
Je suis laid, mais je suis vieux, et mon éternité n’a, grâce à Dieu, été contestée par personne ; mon masque a été trouvé saisissantderessemblance dans les fouilles de l’Égypte; les vases étrusques qu’on a ramassés dans les ruines d’Herculanum , étaient presque tous ornés de mon portrait ; on a retrouvé le berceau de Jupiter, on n’a jamais retrouvé mon berceau ; je n’en ai pas eu; je suis venu au monde grand et savant comme aujourd’hui. — Belle Bouboule, refuserez-vous un mari d’un des siècles les plus reculés ?
BOUBOULE (avec bonhomie).
En fait de mari, j’en aimerais autant un de ce siècle-ci... Si c’était une curiosité... ou une chinoiserie, comme il y en a sur l’étagère de la maman à ma maman Marie...
je ne dis pas...
PANTIN
(faisant un entrechat).
Et moi, belle Bouboule, que dois-je espérer ?
MOI
(avec feu ; m’apercevant que la dernière réponse de Bouboule avait été soufflée à l’oreille de celle que j’aimais , par la mère de Marie).
Attendez! on influence la jeune personne... Bouboule, Bouboule, n’écoutez aucun conseil , n’en prenez que de votre cœur... que dois-je espérer.