Tome ii
par&itement raison du danger auquel elles m'ex{)osaieDt. Je courus chez Robespierre.
Depuis quelque temps je ne le voyais plus aussi souvent, et ne le connaissais^ pour ainsi dire , que par ses oeuvres. A l'instant où je me présentai, je trouvai une société assez nombreuse , que Robespierre avait réunie à dîner. J'aurais bien désiré ne pas le rencontrer seul; je crois qi^ la vue de quelques personnes m'aurait enbardi, mais un nombre trop considérable produisit Feffet contraire. La société ^4'ailleurs , par sa composition , était peu propre à m'en» courager. Il s'y trouvait, entre autres , Robes* pierre jeune, Saint-Just, Leb^s, les deux frères Payan, Daiilet et Buissard d'Arras, la femme de ce dernier, Duplay, sa femme et ses filles, Fouqùier-Tin ville, Dunàas et David, Les convives étaient au dessert, et se disposaient à prendre le café , à l'instant où je me présentai. Rc43es» pierre, appuyé sur la taUe, pérorait encore et attirait à lui l'attention , tout e» mangeant les dernières ti*aoches^d'une orange. Ce n'était pas la première fois que je voyais sur son assiette une énorme pyramide d'jécprce de ce fruit., dont il faisait ses délices, et dont les dé» bris laissaient reeonnaîtue , après le repas , la
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place qu'il y avait occupée. Je ne sais si c'est une illusion , mais j'avais cru m'apercevoir quelquefois qu'à mesure qu'il en mangeait^ sa conver*» sation devenait moins acre et moins virulente, son reg^ard moins menaçant, et que son physique en général perdait quelque chose de son aspect repoussant. J'ai cru trouver une raison de ce phénomène dans l'acidité de l'orange qui , divisant et neutralisant l'énorme quantité de bile dont Robespierre était dévoré, devait momentanément produire l'effet que j'ai remarqué, et dont je laisse d'ailleurs l'explication aux physiologistes. Revenons à l'objet que ces réflexions m'ont fait abandonner.
Après avoir pris place, je ne tardai pas à m'apercevoir que la conversation roulait sur un hymne patriotique , dont le gouvernement avait fourni le sujet, aux poètes -de l'époque. Payan , chef de l'instruction publique, chargé de faire son rapport sur le mérite de ces compositions et d'en récompenser les auteurs , en avait apporté trois chez Duplay , dont *il venait de donner lecture. Elles étaient de Desorgues, de Lebrun et de Chénier. RobespieiTe à mon grand étonnement, laissa Payan discourir assez longuement sur le mérite de ces trois pièces de poésie. Il donna
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la palme à celle de Desorgues ^ trouvant que les deux autres n'étaient pas assez Marat. Il proposa , du reste , dans celle quHl voulait faire adopter^ des additions et des changements.
Je ne devais pas songer à aborder le sujet qui m'amenait^ tant que la conversation ne sortirait pas de ce cercle ; mais j'étais bien certiain qu'elle ne tarderait point à prenclre une autre tournure et à rouler sur la politique. Je ne me trompais pas; elle y fiit amenée assez naturellement par Buissapt que j'avais cru d'abord aussi dévoué à Robespierre , que les Saint-Just et les Couthon^ et qui me prouva bientôt que je m'étais trompé sur son compte. Patriote exalté^ son amitié et son admiration pour le dictateur ne l'empêchaient pas de voir que journellement de vrais républicains montaient sur l'écbaiaud.
Certainement il était loin de suspecter les intentions de celui qui avait su maîtriser la Con- • vention et la. France; mais il le croyait susceptible de se laisser séduire par ses familiers, et de ne pouvoir éten4re sur la patrie entière la sauve-garde de sa vertu et de son patriotisme. Il s'exprimait dans ce sens avec une franchise à laquelle Robespierre n'était pas accoutumé. « Je n'ai aucune ^onfiancej lui dit-il
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» en ma présence , • dans la plupari; des per»
» sonnes qui t'entourent; il est parmi elle^ ») des traîtres qui cherchent à déconsidérer la » république en répandant le sang des ilieilleurs » citoyens. Ils te trompent sur les besoins et la » situation de la France, » Robespierre fron» çait le sourcil et gardait le silence. Le moment ne me paraissait pas favorable pour intercéder en fiaveur de Camille Desmoulins; mais je n'espérais pas que d'autres occasions pussent se présenter; j'avais lieu de craindre au c(mtraire, que la discussion ne vînt à s'échauffer trop fortement, pour qu'il me fut possible de l'interrompre par une demande incidente. Je pris donc le parti, aussitôt que Buissart eut fini, de parler dans le même sens, et de déplorer là perte d'une foule de républicains que trop de pré» cipitation avait fait confondre avec les ennemis de la patrie. De ce texte il ne me fut pas difficile d'en venir à Camille Desmoulins, Je rappelai les preuves de patriotisme qu'il avait données, depuis le jour où il avait improvisé , pour ainsi dire, .la cocarde nationale. Je représentai sa jeunesse , ses talents , la force et l'énergie qui s'unissaient dans son caractère avec la candeur et la simplicité. Je parlai de sa tendresse
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pour sa femme', et de celle qu'il lui inspirait. Je voulus ramener la pensée de Robespierre sur les premiers succès de sa jeunesse, dont Camille avait été l'émule et le témoin; je m'appesantis surtout sur le peu d'ambition, sur le désintéressement que ce dernier avait toujours montré; je pensais que c'était le point sur lequel je devais principalement appuyer ; mais les regards de Robespierre , avant ses paroles , m'apprirent bientôt que la mort de l'infortuné Camille était désormais irrévocable. Je vis avec plaisir, etnon sans quelque surprise, que mon intercession était appuyée par quelques-uns des convives. Buissart, entr'autres me seconda puissamment, et parla avec beaucoup de chaleur en feveur de celui que je venais de défendre ; Lebas suivit cet exemple. Robespierjre nous laissa discourir long-temps les uns et les autres sans nous interrompre , et son silence était d'un aussi funeste augure que ses regards. Il interrompit enfin brusquement Buis» saft, pour dire : « J'ai cru long-temps. comme » vous, au patriotisme de Camille Desmoulins ; » j'ai maintenant la certitude , la conviction in- » time , que c'est un traître. Il n'est pas le seul p à conspirer contre le salut et l'inviolabilité de ^ » la république. Je connais ceux qui marchent
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» sur les mêmes traces; je saurai les atteindre » et lés démasque^. Du reste ^ l'accusation et les >t débats sont là pour démontrer son innocence » ou sa culpabilité. » Là-dessus Fouquier-Tinville prit la parole pour faire l'apologie de la franchise impartiale que lui et ses substituts apportaient dans l'examen des affaires; de l'attention scrupuleuse avec laquelle le tribunal révolutionnaire procédait à ses jugements. Ces propos tenus devant des personnes qui connaissaient Fouquier-Tin ville , qui avaient assisté à quelques-unes des séances du tribunal de sang, ne pouvaient être qu'une ironie atroce. Ce fat ainsi que je les iîiterprétai , et l'affreux sourire de celui qui les prononçait, me prouva que je ne me trompais pas. Â partir de ce moment^ la conversation fut entiërement suspendue, et je me trouvai dans un état de contrainte inexprimable' J'aurais voulu être bien loin de là, et je ne savais comment m'y prendre pour me retirer. J'aurais désiré que Buissart ou Lebas sortissent, pour les accompagner ; mais pendant que je faisais ces réflexions, on servit aux républicains le café et les liqueurs. Je conçus que la société était réunie pour long-temps encore ; la situation dans laquelle je me trouvais ne me permettait
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pas d'accepter l'offre de Duplay de prendre place parmi les convives et je m'éloignai la mort dan^ le cœur.
Le lendemain je reçus le manuscrit du hui»
tieme numéro du f^ieux Cordelier, que Camille m'envoyait du Luxembourg , et qu'il désirait que je remisse au libraire Desenne.
Ainsi il ne perdait pas courage; du fond même de sa prison , il songeait non pas à son apologie , mais au triomphe de son opinion qu'il regardait comme libératrice pour la France : il y poursuivait son ouvrage et y attaquait Robespierre lui-même. Je ne crus pas dans son intérêt même^, devoir répondre aux désirs de ce véritable suc* cesseuE des Gracques. J'aurais exposé Desenne, et je savais quel était l'argument que le dictateuret ses amis réservaient'désormais aux attaques dé Camille. Toutefois je conservai précieusement cette nouvelle catilinaire ; on verra plus tard quel usage j'en fis, et que si l'auteur succomba dans un premier assaut, son ouvrage dii moins , ne fut pas iriutile à la victoire , et son opibre a droit à nos lauriers.
Je fis comprendre à Camille que ce n'était pas une timidité désormais tout-à-feit intempestive qui m'empêchait de répondre à ses désirs, qu'a-
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vec un peu plus de prudence et- d'opportunité dans ses publications , lui-même en aurait rendu le succès inévitable. Je le rassurai toutefois sur son propre sort. Personne n'élevait là voix en feveur des accusés , tout le monde obéissait et se taisait ; il n^y avait plus de discussion nulle part, on souffrait en silence et pour ainsi dire par habitude; que pouvait demander de plus Robespierre? il me semblait qu'il devait être content. Cependant le moment où ils allaient être traduits devant le tribunal révolutionnaire approchait. Je m'attendais, pour ma part, à une sentence de déportation et d'exil : les Dieux avaient soif!
Avant de paraître au tribunal , Camille me fit passer la défense qu'ilavait préparée etqu'Q dési= rait que je communiquasse à quelques-uns de nos collègues ;j'eUs en cela le malheur de lui obéir. Je n'accuse aucun des députés à qui je montrai cette apologie plus éloquente, plus virulente que tous ce qu'avait encore écrit Camille ; ce qui acheva de m'ôter tout soupçon, c'est que puis= que j'ai survécu , j e ne fus nullement compromis , je ne fus même pas nommé dans cette affaire; mais ce dont je ne puis douter , c'est que le bruit d'une défense écrite que Camille Desmoulins
avait composée dans sa prison, et qiii devait être prononcée au tribunal, parvint jusqu'aux oreilles de Robespierre. Il connut jusqu'à quel* ques-uns des détails de ce violent manifeste * . Il sut que tous les amis de Camille attendaient un grand effet de ce discours. II trembla peutêtre que la voix de Danton ne fut chargée de la faire entendre aux juges troublés, pâlissants, et cette appréhension lui fit oublier toute justice. On refusa aux accusés de foire paf aître un seul témoin à décharge ; ils crièrent à la tyrannie , oubliant sans doute qu'on avait agi de même envers les Girondins. La voix puissante de Danton s'éleva et sembla un moment électriser le peu« pie. Saint-Just, inquiet , assis parmi les juges, où il se dérobait à tous les regards , n'attendait que cet instant. Fouquier, par son ordre, fait suspendre la séance; il sort, courte la Convention , et bientôt Vouland et Vadier apportent au tribunal un décret qui ordonne que les accusés soient mis hors des débats. « Vous avez échappé » au danger le plus grand qui ait encore menacé » la liberté, s'était écrié Saint-Just, la révolte » des criminels aux pieds de la justice même!...
^ Voir aux éclaircissements historiques et pièces officielles.
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M Les malheureux!.... ils ont avoué leurs crimes » en résistant aux lois!... » Tout était préparé d'avance. On sut prévenir des plaidoyers devant lesquels on tremblait; on n'adressa plus aucune question aux accusés. Â la lecture de ce décret , ils résistent en vain ; on leur répond par leur arrêt de mort! . • . .
Camille méritait une autre destinée ; mais à juger sa conduite politique, il devait mourir comme les Girondins, quoiqu'il se fût, jusqu'au dernier moment , montré leur ennemi. Ses principesne différaient des leurs que par une exagération plus prononcée; l'amitié de Robespierre eut l'adresse de lui faire voir dans leur prudence une conspiration contre-révolutionnaire. Ca« mille chercha à les démasquer, mais alors il croyait qu'une discussion ne devait pas être tranchée par la guillotine, et le supplice des vingtdeux députés fut le signal qui le rappela à des principes plus modérés. Sa femme si douce et si bonne, tremblait aussi à l'idée de tant de sang versé. Elle frissonnait envoyant l'échafaud placé si près de la tribune, et Fouquier-Tînville appelé à juger les opinions des écrivains et dès orateurs. Elle avait contribué à affermir, sur ce point, les idées de Camille, et à lui faire invoquer tout
haut la justice en faveur des suspects. Un autre l'aurait fait sans danger , il y mit trop d'amer» tume et de sarcasmes. Peut-être ce fut lui qui entraîna Danton et Philippeaux dans sa perte.
Camille avoit le courage d'un tribun j mais il ne put voir la mort sans pâlir. Dans sa prison, il n'avait pas toujours envisagé son sort avec ce sang froid, cette indifférence, ou même cette exaltation qui semblait plus d'accord avec ses principes , et (Jui fit que la guillotine eut aussi ses héros. Ses instants de fermeté avaient été suivis de moments d'abattement \ il regrettait la vie^ pleurait sur sa mort, et le courage factice qu'il avait montré au tribunal et que la discussion soutint pendant la durée des débats, sembla l'abandonner tout-à-fait lorsqu'il eut entendue son arrêt. Il gémissait surtout de la destinée de son fils; l'idée d'être séparé à jamais de sa femme le faisait fondre en larmes. Elle . devait le suivre bientôt et par la même route.
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