CHAPITRE L
tJiie lecture de Timoléon cbex madame Vestris. — Laignelot, — j Le £bevalier de Cubières. ^-^ DanaiMot. -* L'auteur Fustt. — * . LegouTé. — Héron et les auditeurs ei^carii{a^olçs.
4c Vk\ eu le malheur de faire une nouvelle » tragédie, m'écrivait Chénier, au mois de jan- H vier 1794 5 j'sî cherché un sujet qui pût ») me fournir des développements propres à )) entretenir dans Tesprit public l'amour • de » Tordre et de la république. Je me suis efforcé j) de dire encore : des lois et non du sang. Ro- » bespierre ne goûte nullement cette dernière » production 3 les comités paraissent vouloir ♦> s'opposer à sa représentation . On m'en a de-
d'um prêtre régicide. lyi
» mandé comme épreuve une première lecture -, D elle aura lieu demain chez madame Yestris.
R Soyez assez bon pour vous y trouver. Mon « invitation n'est plus cette fois celle d'un au- » teur modeste qui compte beaticoup sur vos 9 lumières ^ et davantage encore sur votre in* » dolf^ence ; c^est la prière d'un ami qui « au ' 9 milieu de l'auditoire dont on l'entourera, peut D bien avoir besoin d'un sufTi'age et d'une voix R comm^ la vôtre^ »
Le poète de \s^ république ne s'était pas troinpé. En dé|)it de ses efforts , Timoléon n'é* tait plus à la hauteur où les anarchistes vou* laient voir les esprits ; c'était modéré , c'était suspect 9 ce n'était pas asse:^ Marat, suivant l'expression que j'ai déjà rapportée". Toulëfoîs , le crédit et les succès de Chénier , député assez faible y mais bien cbnniii comme auteur , et qui avait donné des preuves de dévouement à la cause du peuple, étaient un obstacle à un coup d'autorité, Robespierre n'était pas en outre fôché de garder les hommes de talent attachés i sa cause. David était sonamî, Chénier devait rester son partisan ; leurs triomp^ieft dans les arts et dans les lettres rendaient leurs principes et leur parti moins odieux; le dictateur avait ainsi
SOUS sa main des moyens' de flatter le peuple, et jamais tyran ne les a dédaignés. Il était donc résolu à ménager l'auteur de Cdius Gracchus et àe Fénelon; mais il ne voulait pas de sa nouvelle tragédie.
Chéniçr avait eu raison ; on lui avait composé ' un auditoire tel qu'il ne^Feût certainement pas choisi : c'était presque une chate , un premier dégoût qu'on lui prépar^ par cette lecture.
Lorsque j'arrivai , bien décidé à remplir ses vœux et à le servir s'il m'était possible , je trouvai le salon de madame Vestris presque garni d'une société qui n'était rien moins que littéraire. Saint-Just et Lebas occupaient aux deux côtés de la maîtresse de la maison les place% d'honneur. -Robespierre , qui n'assistait pas lui-même à cette réunion , avait voulu y être dignement représenté. Dans un double cercle de gens assis , je remarquai encore Bar« rère, Âmar, Laignelot, auteur aussi de plusieurs tragédies , Leblanc qui en feisait son métier comme on disait dès-lors , et qui venait de voil' tomber au théâtre de la République sa piëce de Tarquin , ou V expulsion des Rois. J'y vis aussi l'ex-chevalier de Cubières , homqie de lettres ^ auteur d'une Ode à Carrier , et qui avait cru
mériter le nom de Dorât en célébrant l'ingénieuse et philanthropique invention de ces ham teaux à soupapes qui avaient peuplé la Loire de cadavres. Le sans-culotte Demaillot s'apprêtait à y donner son avis en Aristarque ; Payan y apportait l'opinion que lui avait faite Robespierre. Derrière la maîtresse de la maison se trouvait le comédieuv Fusil . quî aprës le 9 thermidor n'osa plus reparaître même sur le théâtre , et qui ne dut la vie qu'au mépris qu'il avait inspiré.
Près de là était aussi Legouvé y qui , deux mois auparavant, avait vu son Eplcharis obtenir un des beaux succès chi temps. Quoique la pièce fut aussi intitulée alors la Conspiration pour la lïbeHé , la circonstance ne contribua que peu à sa réussite qui s'est maintenue. Une place était restée vide à côté de l'auteur dtu M érit^ des femmes j je m'y glissai. Devant nous Saint-Just et Lebas parlaient administration avec madame Vestris i ils insistaient pour que certaines pièces fussent rayées du répertoire , pour qu'on retranchât certains costumes; iU paraissaient fort peu satisfaits du je^ne Talma , qui n'avait point voulu assister à cette lecture. Fusil, penché sur l'épaule de sa camarade, appuyait le^ arguments des deux satellites de Ro-
1^4 MiÉMOlllES
bespierré , contre lesqueb madame Yestris avait peinQ à défendre les intérêts de l'art.
J'ai dit que les personnes que j'ai nommées occupaient un double cercle de, sièges; derrière nousétaient rangés debout quelques fidëles sansculottes en bonnets rouges et en carmagnoles; ils entraient sans £açon« Le brait de la lecture de Timoléon s'était répandu^ et plusieurs ama» teurs de ce genre avaient voulu s'y rendre. Il eut été imprudent de s'y opposer ; aussi madame Vestris avait-^Ue feit sagement de démeubler en partie son salon qui n'avait plus l'air de celui d'une déesse ou d'une muse. Les murs en étaient nus^ à l'exception de quelques iiHàges répu« blicaines ; les draperies avaient disparu ^ une seule glace ornait la cheminée^ et nos pieds foulaient le payé que recouvrait d'ordinaire un moelleux tapis. Je vis entrer Héron et ses acolytes. Quelqu'un fit place au chef dont il pressa la main ; je crois que c'était le général Rossignol ^'si connu des malheureux Vendéens. Les trois mouchards se réunirent aux auditeurs dont j'ai (]^éjà parlé ,' et parmi lesquels je re* connus pour les avoir rencontrés dans presque toutes les scènes de trouble et autour de la tribune des Jacobins , un Roussel devenu de
D'tTMf URÈTRE RÉGICIDE. IjS
garçDii-ineiiuister ^ membre d'an comité révo« Ititionnaire 5 tm Michel , qui d'abord avait été commissionnaire au coin de la rue Aubry-le- Boucber, et qui , administrateur de police, aboyeur et moticlrtrd , se trotiràit pour le moment membre d'uti aréopage Uttéraire.
Pauvre Cbéoiei' ! je fe plaignais d« bon cœur, je <;ràig^ndisi même qu'on n^eât é(M^miaiMé ^è)« que afftt>nt public pour le décider à garder son ouvrage en portefeviilte^ Je c(»inmuniquai cette appréhension' à Legouvé*— a Je ne le crois pas, » reprit-il , et d'ailleurs le sujet prêtait beau» » coup. En forçant un peu l'hfetoire au lieu de » Taffeiblir, ilréussim. » Le poète, averti par madame Véstris, parut bientôt, son manu« scrît à la main. Il était pâlej il cherchait des yeux àveô anxiété quelques ' figures amies ^ il avait préparé un compliment pour la maltresse de la maison, Saint-Just et Lebàs ; il me serra la main par-dessus l'épaule de ce dernier, et se fiSicitâ à haute voix de ne voir parmi ses auditeurs que djexcellents patriotes. Je èuis persuadé qu'il se comparait lui-même à ces premiers ap&tres de la religion persécutée que, par dérision, on obii-^ geait à réciter devant des tyrans et des eimemis les chanta de Jérusalem la sainte.
176 MÉMOTHES .
. La manière dont on écouta 1^. premier acte ne contribua pas à le rassurer. Il était d'un ton boauçqi^p tipp modéré; popr êti^e cpmpris par son auditoire. Timophane y est-peiqt av/sc trop 4e nçusna^enjv^t. . Timpl^on,' éjtaxt ^n modèle dont la vertu et la sagesse, devaient feire rpugir nos aqarchisteis. Çoiyuaent Cbénier âvait-il pu âû|i>^^9' )^ ^tter en peignant un seiublable personnage? Eitait^e un sujet grec , u^e tragédie grecque qu'ils . demandai^t ? Ceux, qui pouvaient apprécier le mérite, de' la vérité et de la cQiil^ur locale? , ne voulaient pas y faire attention , et leçli)]ray es, s^ns^culpttes à qui on. avait promis tine tragédie républicaine y ^talent tout étonni^s de, n'en pas icompar^ndrç le langage. Il
^'y a jdans )a pièce que deux.r^les biei) ^apaU^ de flatter l'esprit du temps où elle futçcrite; ce sont cq^xdeDemariste .^t d'Ortagorasj mais lîun e^t fcoid, et l'autre est nul. On eût voulu que les cbœurs fussent des hymnes à l'Etre Suprême^ à la Raison. On ne s'embarrassait guère 4e Pb^bu$ .et 4u culte que li^i rendaient les Co» rinthjiens. >
t ; Cbén^ier £?ii§ait jbu y^^Jn dçs efforts pour prpduii^e^de l'effet. Pas un piurmure d'approbation n'était venu l'interrompre ,; É;t «es auditeur^
d'un prêtée régicide. 177
cirbu/miantes se regardaient Tufa l'autre avec sui^prise^ Legouvé et moi, nous exprimions vai-< nement à voix ba^se notre satisfaction , qu'en** Gourageait madame Yestris. Saint-Just et Lebas étaient immobiles. Un vers fut enfin accueilli avec une faveur marquée ; c'est celui où Déma-*
riste s'écrie
La paix e^rec des rois ! la paix arec des traîtres !
Mais ce mouvement de sympathie s'évanouit bientôt. Vainement le poète chercha -t -il à mettre dans son débit une chaleur communica*» tive y en récitant de mémoire les vers de circon» stance qui précèdent le chœur par lequel se termine le premier acte :
C'est un roi , c'est Denys qui veut nous diviser Aux projets du tyran sachons nous opposer !
Laissons la vanité , l'intrigue ou l'avarice , Sous leurs pas criminels creuser un précipice ; - Mais nous qui prétendons que les rois soient punis. Pour les mieux terrasser restons toujours'unis.
C'était encore trop raisonnable.
Dans l'intervalle qui s'écoula entre les deux premiers actes , David entra , et on lui fit ap* porter avec empressement un siège qu'il plaça à côté de celui de Saint-Just. Ce peintre connaissait Chénier intimement^ à cause des rap-