CHAPITRE XUX
Une visite chez Amar. — L'Orosmanc du comité de sûreté générale. Le sans-culotte Réséda Pomme-de- terre Niveau. — Les table* d'hôte républicaines.
Je ne me rappelle plus le motif qui me conduisit tfh matin chez Àmar. Cette visite me revient à la mémoire , à propos de l'affaire du citoyen Leriche, et elle était sans doute entreprise pour quelque cause semblable. J'y fus témoin d'une scène toute différente de celle que j'avais vue au comité de sûreté générale; mais que je ne négligerai pas cependant de consigner ici. Il est rare que l'écrivain qui parcourt les annales sanglantes delà terreur, puisse en rappeler 1rs sou-
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veuirs comiques, qui pourtant sout assez nombreux. Je tâcherai d'en avoir le courage. Ces temps de trouble offriraient an besoin autant de caricatures bouffonnes, bizarres, que de ces dieux auxquels il fallait immoler, comme à ceux dtfMoloch , des victimes humaines.
Ces dieux-là même s'humanisaient parfois , et l'aspect de l'appartement d'Àmar, le matin, en aurait pu fournir la preuve , ou du moins en faire naître le soupçon; son antichambre et son salon étaientpresque un sérail rempli de femmes, dont quelques-unçs étaient charmantes, pudiques même; sur d'autres visages, jolis aussi naguère , on Usait la consternation la plus absolue, la résignation la plus stupide, et leurs yeux étaient gonflés de larmes. C'était peut-être celles-là que préférait celui à qui toutes venaieutdemander la liberté ou la vie de quelque être chéri. Les plus heureuses étaient introduites dans la chambre à coucher; les placets qu'il prenait dans son salon ou dans son antichambre, étaient presque toujours sans résultat. J'avais entendu souvent plaisanter sur le sérail d'Amar; j'étais préparé à cette image dégoûtante; je me contraignis, et comme je savais qu'il n'aimait pas à être dérangé dans ces momenrs-l/i , je priai son o/pcieiix
lÔO MÉMOIRES
NIVEAU
* Citoyen , j'ai à ^entretenir d'un projet très important.
amar, me désignant,
Mon collègue à la Convention nationale, ne peut être de trop.
niveau, à moi.
Citoyen représentant, je te salue. C'est un z beau poste que vous occupez là l'un et l'autre ; gouverner, donner des lois, fonder une repu* blique !
MOI
Il impose aussi une responsabilité difficile à soutenir.
NIVEAU
Tu as raison; aussi ai-je toujours pensé que vous n'étiez peut-être pas assez nombreux; quelques centaines de députés de plus
AMAR
Citoyens, nos moments sont précieux ; voudrais-tu en venir sur-le-champ à l'objet de ta visite ?
NIVEAU
Certainement, certainement. Je vous ai dit que je m'appelais Niveau; ce n'est pas sans motif
d'un prêtre régicide. 161
que j'ai pris ce nom-là. C'est selon moi , le seul qui convienne à un véritable sans-culotte. Je sais bien que si tous l'avaient choisi comme moi , ce serait un peu embarrassant ; mais enfin jusqu'à présent , je suis le seul , à ma connaissance, qui aie eu cette heureuse idée. C'est vous dire assez que j'approuve fort votre intention de tout niveler , de rendre les hommes égaux en fortune, en naissance. Nivelons, nivelons autant qu'il se pourra.
AMAR
Aurais-tu donc remarqué que quelque distinction, quelque privilège nous aient échappé ? Quels sont les aristocrates qui se croient plus que le dernier des sans-culottes ?
NIVEAU
Citoyen, je. ne suis pas venu ici te dénoncer des individus; j'ai voulu seulement te soumettre un projet de législation que je crois propre à contribuer au nivellement général. On a beau foire, il y a toujours des gens plus riches les uns que les autres.
moi.
Cela sera tant qu'il y aura des habiles et des sots, tant que le talent sera estimé quelque Tome 11. n
chose, tant qu'un bijou sera pius difficile à confectionner et coûtera plus cher qu'un manche à balai.
NIVEAU
Ce n'est pas cela que je veux niveler, citoyen; tu n'y es pas ; daigne m'écouter un instant.
amah.
Venons au fait, je t'en prie.
niveau.
Les fortunes ne seront jamais égales, c'est vrai; mais pourquoi n'obligerait-on pas les riches à ne point faire plus de dépenses que les pauvres ? De cette manière-là , l'inégalité disparaîtrait. Ainsi pour commencer par l'essentiel, le manger et le boire, pourquoi dans une république , y at-il des gens qui payent un dîner de Lucullus , tandis que nous autres, vrais républicains, nous sommes souvent aussi sobres que Curtius.
Amar et moi nous commencions déjà à avoir 'beaucoup de peine à ne pas rire au nez du citoyen Niveau, qui ne paraissait pas s'en apercevoir.
Je suis compétent, continua-t-il , en semblable matière : j'ai dîné chez des banquiers, chez des généraux , chez quelques-uns' de vos collègues, dans l'arrière- boutique du mar-
d'un prêtre régicide. i63
chand,et parfois même à la table patriotique de l'artisan j j'ai dîné partout , et sous ce rapport , citoyens , nous sommes encore bien loin d'une égalité parfaite.
amàr souriant.
Et prétendrais-tu l'établir ?
moi de même.
Cette idée est sans doute d'un bon patriote; mais elle est d'une exécution difficile.
niveau satisfait.
Je le sais , je le sais qu'elle est difficile. . . Ah ! je suis bien sûr d'être seul possesseur de mon secret.
AMAR
Serais-tu donc un égoïste?
NIVEAU
Non pas , car je veux te l'offrir pour le bonheur du peuple.
1 ! AMAR
Au fait, donc! .
NIVEAU
C'est l'histoire de l'œuf de Christophe Colomb. Vous allez en juger... N'avez-vous pasremanjué que ceux qui dînent à la même table font
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même chère; qu'il y a pour eux , siuon égalité d'appétit, au moins de sensualité ?
AMAH.
Ou veux-tu en venir?
NIVEAU
A faire que tous les Français soient égaux sous ce rapport , en les obligeant de dîner à la même table | qui serait établie dans chaque section ; et cela , non pas seulement aux fêtes civiques , mais tous les jours. Si les besoins de tous les citoyens sont les mêmes , et si les uns ne sont pas plus Nobles que les autres, pourquoi les mêmes mets, les mêmes vins , le même pain ne les satisfe» raient-ils pas?
AMAR
Mais qui diable , citoyen , se chargera de teair ta table d'hôte ?
NIVEAU
Qui? là république ! Et elle pourra se faire, de cette manière, un revenu immense. Mes calculs sont là !
MOI
Comment , tu voudrais. ...
MVEAU.
Sans doute , nous serons tous les pension-
d'on prêtre régicide. i65
n a ires de la république , et la Convention fera faire à dîner pour tous les Français.
AMAR
Mais s'ils n'allaient pas vouloir de notre cuisine!...
ni VEAU.
Gela t'embarrasse !... Vous faites une loi qui les oblige à venir 'dîner à la table d'hôte générale. N'est-ce pas vous qui faites les lois? Eh bien! rien de plus facile; s'ils n'obéissent pas, ils sont aristocrates par le fait même , et on les envoie devant le tribunal révolutionnaire.
AMAR
Cest très juste.
MOI
Mais, citoyen Niveau à quel prix mettrais-tu t^ pension nationale? Et ferais-tu une loi aussi pour obliger tous les citoyens à pouvoir la payer régulièrement ?
niveau.
J'ai tout prévu. Je mettrais un prix moyen raisonnable, tel qu'il suffît au dîner d'un honnête homme; mais je ne ferais pas pour cela , payer tout le monde également.
MOI
Alors la république se trouverait obligée d'y mettre du sien , et. . . .
NIVEAU
Non pas, non pas, la république ne peut, qu'y gagner; mais je forcerais les riches à payer pour les pauvres. Je calculerais la somme totale des liners d'une section et j'fen répartirais la perception suivant les fortunes; ce serait d'un revenu immense.
Àmar riait , Niveau ne se déconcertait pas.
MOI
Mais, citoyen, serait-il donc juste de condamner par une loi y les gens à se contenter d\u\ dîner qui peut-être ne leur suffirait pas ?
WIVEAU.
La loi ne les forcerait pas de s'en contenter. Elle les obligerait seulement de le payer et de le prendre; ensuite les gloutons, les aristocrates qui n'auraient pas assez du repas républicain , pourraient aller manger chez eux tout à leur aisé.
moi.
Alors il n'y aurait; plus d'égalité.
d'un prêtre régicide. 167
NIVEAU. 1
Il y en aurait toujours eu cela, qu'au moins tout le monde aurait dîné.
moi.
Est-ce que par hasard tu connaîtrais dans la république quelqu'un qui ne dîne pas tous les
jours.
niveau, vivement.
Je leur donnerais plutôt à dîner moi-même.
amar.
Citoyen Niveau , vraiment digne de ce nom républicain , y a-t-il long-temps que ce sublime projet a pris naissance dans ton estomac ?
NIVEAU
Quelques semaines; pendant un voyage que
j'ai fait ; j'en ai écrit à Robespierre ; il ne voua
en a pas parlé ?
amar.
!Hon, et il a eu vraiment tort.
niveau.
Tu goûtes donc mon projet.
AMAR
Comment! mais sans doute; et quand on l'aura exécuté, je veux -que la république t'offre une place gratis à toutes ses tables. % >
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NIVEAU
(Test une récompense dont je serais fort honoré sans doute ; souffre donc , citoyen représentant , que je te lise mes calculs.
AMAR
Donne-les-moi plutôt, je les examinerai une autre fois.
NIVEAU
Ce n'est pas le premier projet de ce genre que j'ai conçu. A
MOI
Bah!
AMAR
Encore un autre moyen de rendre les hommes égaux ? (à son domestique qu'il a sonné) citoyen Joseph, ma voiture.
NIVEAU
Non , il s'agissait de réformer le calendrier ; j'avais adressé à Fabre d'Eglantine , quelques idées....
MOI
Eh bien! c'est lui qui est un des auteurs du nouveau.
NIVEAU
Oui y il a abusé de ce que je lui avais confié ;
D'Hit PRÊTRE tfÉGlClDE. 169
cependant ce qu'il a fait n'y ressemble pas;
mon projet était bien plus républicain
tenez
AMÀR.
Citoyen , je te demande pardon , il faut que nous nous rendions à l'Assemblée. (Et après l'a» voir congédié y il ajouta ) Si je croyais qu'il dût venir m'apporter souvent de semblables projets, je le ferais arrêter comme suspect, pour m'en débarrasser.
' Je ne sais ce qu'est devenu le citoyen sansculotte Niveau ; nous rîmes quelque temps de son projet et nous en parlâmes à quelques-uns de nos collègues > pendant la séance , où je me rendis avec Àmar y dans la voiture du comité de sûreté générale , dont il usait comme si elle avait été sienne.