BOBÈCHE
Il y a, dans les Mémoires de M"* Flore ^ le récit <i'une conversation entre Talma et Bobèche, lorsque celui-ci était, à Rouen, directeur du petit théâtre « des Eperlans ».
Flore connaissait Bobèche. Elle le rencontra devant son théâtre. Bobèche manifesta une grande joie de la voir et Tinvita à dîner pour le lendemain.
— Demain, dit Flore, je suis priée par M. Talma, qui arrive de Paris.
— Quoi ! Vous êtes liée avec ce grand acteur ! . . . Ah ! mademoiselle Flore, si j'osais vous exprimer un vœu, bien téméraire, peut-être, mais qui me comblerait d'honneur et de bonheur!... Si vous vouliez demander à M. Talma, pour moi, la faveur de me présenter à lui, de lui parler une seule fois, un seul moment... Ce serait le plus beau jour de ma vie.
M"^ Flore promit de s'entremettre. Talma accueillit en souriant la demande.
— Parbleu, dit-il, je serai enchanté de voir
de près M.Bobèch^et de causer avec lui. C'est, dans son genre, une célébrité. On m'a dit qu'il n'était pas sans esprit. Flore, engagez-le de ma part et amenez-le dîner avec nous sans cérémonie. Dites-lui qu'entre artistes il ne faut pas en faire. Nous serons en petit comité.
« En effet, lorsque Bobèche vint le lendemain chez moi et que je lui appris que Talma m'avait chargée de l'inviter à dîner, je crus qu'il allait tomber à la renverse de surprise et de joie.
« Il revint une heure après, en grande tenue: l'habit noir, les bas de soie, les boucles d'or aux jarretières et aux souliers.
(( 11 avait, sous ce costume, une tournure singulière : il était mieux en Bobèche, avec sa culotte jaune, sa veste rouge, sa perruque rousse à la jocrisse et son chapeau gris à la jaiiot.
« Quoi qu'il en soit, je le présentai, dans ses superbes atours, à Talma, qui était en pantalon gris et en redingote, avec une casquette sur la tête.
— Bonjour, monsieur Bobèche, lui dit Talma, du ton le plus affectueux: enchanté de faire votre connaissance. Non seulement je vous connaissais de réputation, mais je me suis souvent amusé à vous voir jouer. J'aime le talent par-
tout OÙ il se trouYe... Je me suis rencontré devant vos tréteaux avec M. Français, de Nantes, qui était un grand amateur de parades. Il m'est arrivé de le rencontrer aussi quelquefois aux Champs-Elysées devant Polichinelle... que la comparaison ne vous fâche pas ! 11 y a des polichinelles partout, dans le monde comme au théâtre, et vous êtes un polichinelle comique, comme je suis un polichinelle tragique.
— Me fâcher î monsieur Talma, quand un grand artiste comme vous veut bien assimiler à lui un pauvre baladin comme moi.
— Vous êtes trop modeste, monsieur Bobèche... pardon de vous donner ce nom, je ne sais pas l'autre ; mais c'est celui de vos succès.
— Monsieur Talma, mon propre nom est Mandart. Je porte le même nom que la rue où est le « Rocher de Gancale »... mais je ne suis pas de la même famille. J'étais peintre en miniature et vous avez pu voir sur le boulevard un cadre de portraits, surmonté du mien. Je faisais les portraits en deux séances, et je prenais six francs. Ce n'est pas cher, mais c'était à peu près tout ce qu'ils valaient. Du goût de la peinture, j'ai passé à celui de la parade. Tous les peintres sont farceurs, mais tous les farceurs
ne sont pas peintres : j'ai cumulé : cela m'a donné des pratiques ».
«... Après quelques lieux communs de conversation, Talma dit à Bobèche.
— Est-ce que vous composiez vous-mêmes vos parades ?
— J'en ai fait quelques-unes, quand mes auteurs ne m'en fournissaient pas.
— On a donc aussi des auteurs pour ce genre-là?
— Comme pour tous les autres. Ils venaient me lire leurs pièces, et je ne les recevais pas toujours.
— Pauvres auteurs !... Et leurs ouvrages étaient-ils payés sur la recette?
— On les représentait devant un public qui ne payait pas.
— Ah ! c'est vrai! le public ne pouvait pas se plaindre qu'il n'en avait pas pour son argent.
— Du reste, monsieur Talma, la parade est un genre qui a dégénéré comme l'art dramatique. On n'en fait plus comme celles que j'ai vues dans ma jeunesse... Oh! les belles parades, celles-là, qu'on jouait devant les théâtres de Nicolet et de Salle !... Avez-vous vu la grande parade des Savetiers, qui ne se jouait que le jeudi, et qui attirait la foule?
— Certainement, dit Talma, le beau monde ne (fédaignait pas ce spectacle, et les voitures s'arrêtaient sur la chaussée. Je m'en souviens parfaitement... Cette parade finissait par un jeu fort plaisant, dans lequel les spectateurs devenaient acteurs, sans s'en douter : les savetiers se battaient et se lançaient des seaux d'eau qui arrosaient tous ceux qui se trouvaient près de la balustrade... Ceux qui connaissaient ce lazzi avaient soin d'amener et de faire placer, sur le devant, des curieux qui étaient enchantés de ce qu'on leur laissât les premières places sans se douter de l'aspersion qui les attendait, ce qui excitait le rire général.
— Je me souviens encore, continua Talma, du père Rousseau. . . C'était un bon gros paillasse dont la verve et la physionomie bouffonne rappelaient un peu Dugazon. Je le vois encore avec le serretête, la collerette et le costume en toile à matelas. 11 avait pour compère un nommé Germon, qui faisait le rôle de Cassandre ou celui du maître.
— J'ai été, dit Bobèche, le successeur de Rousseau, et, n'ayant pas le même talent, j'ai changé de genre... »
Bobèche raconta comment, en fin de compte, il avait pris ce petit théâtre à Rouen.
— Monsieur Talma, fit-il, je ferai demain relâche à mon théâtre pour avoir le bonheur de vous voir jouer.
— Et moi, lui répondit Talma, je vous promets de vous rendre la pareille : j'irai vous voir après-demain.
Mais Bobèche eut la malencontreuse idée de mettre sur son affiche :