‹ Mémoires de A.-C. Thibaudeau, 1799-1815Chapitre 10 sur 211 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

cain; il formait l'opposition^ c'était son rôle. Benjamin Constant était un de ses chefs, et le salon de Mme de Staël en était le foyer. Dans la prévision de la reprise des hostilités en Italie, elle faisait des vœux pour que Bonaparte fût battu. Déjà peu favorablement disposé pour cette femme célèbre, il en prit ombrage. Elle publia son livre de la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. On prétendit y trouver une critique indirecte du gouvernement. Mme de Staël se décida à quitter Paris; avant son départ, elle eut un long entretien avec le consul Lebrun; elle olfrit une trêve de six mois, pendant lesquels elle le priait de faire la paix entre elle et Bona parte.

Portails fut nommé commissaire du gouvernement près le Conseil des prises. Le Premier Consul essayait ainsi, dans des fonctions qui n'étaient pas précisément politiques, la docilité et le dévouement d'hommes de mérite et de talent, soupçonnés de quelque attachement à lancienne monarchie. Lorsque Siniéon n'avait pas hésité, on ne pouvait pas douter de Portails, dont le caractère était plus souple et plus accommodant.

Il m'écrivit : « Tu dois être actuellement établi, et j'estime « heureux le département confié à tes soins. Tu auras tout à « créer, car on doit avoir tout détruit. Tu dois être comme la « planche de salut après le naufrage. Pour moi, mon cher, je « suis commissaire du gouvernement près le Conseil des prises. « Les parties que nous avons à juger ont de grands intérêts à « défendre, et nous avons nous-mêmes à réparer de grandes « erreurs. Notre situation est d'être justes, mais il sera difficile « de plaire à tout le monde. »

Quelques tribuns trouvèrent piquant de nommer en fructidor Siméon président du Tribunat; ce ne fut qu'une saillie passagère; Crassous fut élu. Siméon regretta qu'on eût perdu l'occasion de faire une nouvelle amende honorable du 18 fructidor. 11 regrettait aussi de n'avoir pas eu à faire le discours du 1" vendémiaire. Il aurait voulu prouver que tout martyr que Ion était de la Révolution, on pouvait enlin en parler sans lui reprocher ses maux, et qu'il était temps de ne s'occuper que du présent et de l'avenir, sans revenir constamment sur le passé. Il aurait,

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me mandail-il, donné une preuve de sagesse dont les exagérés de tous les partis auraient été étonnés. C'était une occasion perdue; il s'en présenterait peut-être d'autres. Siniéon s'était bien amendé, et en très peu de temps. La fusion et la réconciliation faisaient de rapides progrès.

Bien que le 48 Brumaire fût un coup d'État^ exécuté par des baïonnettes, la grande majorité de la nation et des hommes les plus distingués de la Révolution avaient adhéré au Consulat. Il avait contre lui le parti royaliste, peu redoutable, les jacobins les plus ardents, quelques généraux mécontents et frondeurs, sincères républicains ou se croyant par leurs services les égaux de Bonaparte et jaloux de son élévation.

Le 7 germinal, on découvrit un complot jacobin. Les conjurés avaient fait imprimer d'avance leur manifeste. Il énumérait les griefs des patriotes contre Bonaparte. Il dévoilait les menées infâmes qui avaient préparé la fatale journée du 18 Brumaire, et le but criminel que s'étaient proposé ses auteurs; il établissait la nécessité de sauver encore une fois la République. Le complot devait éclater le lendemain du départ de Bonaparte pour l'armée. Bernadotte y jouait le premier rôle. Lucien, ministre de l'Intérieur, y était compromis. Des soupçons atteignirent Lefebvre, qui commandait à Paris, et jusqu'à Fouché, ministre de la Police. On lui reprochait au moins de la négligence. Le 9, à un grand dîner chez Mme Dévalues, Talleyrand lui confirma l'existence du complot.

Cambacérès, plus discret, se renferma dans le silence lorsqu'elle lui en parla. Le 40, elle dîna à la Malmaison, elle y fut menée par Talleyrand. Il y avait cinquante personnes; cinq ministres, parmi lesquels Fouché qu'elle n'avait jamais vu, et qu'elle aurait, m'écrivait-elle, fait pendre sur sa mine; Lucien qui était revenu de sa fureur contre Bonaparte, et que Joseph avait amené. En se mettant à table, le Premier Consul avait l'air triste. Il se remit cependant et causa très bien. Après le dîner, parlant de la guerre, il dit tout haut : « S'il y a des « défaites, j'irai les réparer. IMais je ne partirai pas sans m'élre « assuré des factieux qui veulent troubler la tranquillité « publique, i- 11 eut un long tête à tête avec Talleyrand, et lui

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dit que la matinée s'était passée en explications. Beau-frère de Bernadette, Joseph s'était attaché à tout raccommoder. La discussion avait été pénible. On était convenu d'éloulïer cette tentative du parti jacobin; elle fut peu connue. Des tribuns dévoués proposèrent au Premier Consul d'ajourner indéfiniment les séances du ïribunat; il s'y refusa. » Lorsqu'on a « comme moi, dit-il, le premier pouvoir, qu'on ne Ta obtenu ni « par droit de conquête ni par droit de naissance, il faut tou- « jours être appuyé par les autorités constituées. »

Mécontent de Fouché, le Premier Consul demanda à Talleyrand un bon ministre de la Police; il refusa de lui en indiquer un, à cause de sa position vis-à-vis de Lucien et de Fouché. On parla de trois candidats, Pontécoulant, Beugnot et moi. Mme Devaines pria Talleyrand de m'appuyer; il lui promit de le faire la première fois que Bonaparte reviendrait sur ce sujet. Il n'en fit rien. D'ailleurs, tout s'arrangea, il n'y eut pas de changement de ministre. Jamais Talleyrand n'aurait parlé pour moi. J'avais refusé à son amie, Mme de Staël, de demander à la Convention le rapport du décret rendu contre lui; ce fut Chénier qui s'en chargea. Talleyrand était revenu en France pauvre comme Job, il ne s'en cachait pas. Je m'étais trouvé très souvent avec lui chez des amis communs. Quoiqu'il fît le bon garçon, je ne voulus pas me lier avec lui parce qu'il était prêtre défroqué et grand seigneur. Je ne le vis presque plus lorsqu'il fut nommé par le Directoire ministre des Relations extérieures. Quelque temps avant le 48 fructidor, Mme de Staël me mit aux prises avec lui pour m'entraîner du côté du Directoire; je résistai. C'en était assez pour que je ne fusse pas dans ses bonnes grâces.

Le 18 Brumaire avait suspendu momentanément le cours des intrigues et des machinations des Bourbons et de l'Angleterre depuis le commencement de la Révolution. Dès que, dans leur entrevue avec Bonaparte, les chefs royalistes se furent assurés qu'il n'entendait pas travailler à une restauration, ils renouèrent leurs trames et projetèrent de l'assassiner. Leurs paf)iers furent saisis ; il se sauvèrent. C'étaient Hyde de Neuville, Ferrand, Dutheil, Duperron, Bourmont, des chouans, des émigrés, des

intrigants agissant de concert avec le gouvernement anglais et les Bourbons. Trois conseillers dÉtat, Emmery, Champagny et Chaptal, furent chargés de l'examen de cette affaire connue sous le nom de Conspiration anglaise. D'après toutes les pièces saisies, la conspiration n'était pas douteuse. Emmery fit le rapport. « Point de carmagnole, m'écrivait Laborie, rien que la « vérité. Gredins. voleurs, gibiers de potence. Il faut une « adresse de cette seconde ville de France. Indignation, intérêt, I sécurité qu'inspire la conviction de l'impossibilité du succès « de pareils projets. Vous voyez l'esprit. Vite ! » Laborie, qui inclinait vers les Bourbons avant le d8 Brumaire, était devenu fougueux bonapartiste. La découverte de cette conspiration releva les actions de Fouché et dérangea les projets de Lucien qui poursuivait avec ardeur le renvoi de ce ministre.

Une association, organisée dans le Midi sous le nom d'Insiilut philarUliropi(jne, pour le renversement du Directoire et le rétablissement des Bourbons, et recevant son impulsion de V Agence dite crAugahourg, avait un comité à Bordeaux. Ses membres furent arrêtés et les papiers saisis; c'étaient des hommes obscurs, sans consistance, dont le principal était un aljbé Lafon. Le gouvernement n'usa pas de rigueur; après quelques mois de détention, la lilierté leur fut rendue. C'était ce m^me abbé Lafon qui, en 1812, joua un rôle important dans la conspiration de Malet.

Scandalisé de ce que le Premier Consul d'une République telle que la France eût écrit directement au roi pour lui proposer la paix, le gouvernement anglais rejeta cette proposition; il fallut de nouveau se préparer à la guerre. Le Premier Consul ordonna la formation d'une armée de réserve. 11 écrivit aux préfets pour stimuler leur zèle. Il y eut de l'élan en France; le département de la Gironde ne resta pas en arrière. Cependant la jeunesse bordelaise ne se pressait pas de s'enrôler dans le corps des volontaires qui se formait sous la direction du général Mathieu Dumas. Comme force militaire, ce corps était sans importance, il blessait mrme les idées d'égalité qui régnaient dans l'armée. Le Premier Consul voulait lier les hautes classes de la société à son gouvernement et donner une

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