CHAPITRE XX
« une Armée de la Patrie, composée de volontaires, de conscrits « réfractaires ou condamnés, commandés par des militaires « mécontents. On invitait l'armée d'Espagne à rentrer. Des <t proclamations annonçaient à la France le but de cette révolu- « tion et à toutes les nations de l'Europe que le peuple français « renonçait au système de conquêtes ; qu'on rendrait celles qui « avaient été faites, à condition que l'Angleterre renoncerait à la « suprématie des mers, reconnaîtrait le principe que le pavillon « couvre la marchandise et restituerait les colonies.
« L'Armée de la Patrie assurait la tranquillité dans l'intérieur « et marchait dans les départements qui montreraient de Top- » position^ et à Paris, s'il voulait résister. On convoquait les « citoyens pour nommer des représentants chargés de faire une « Constitution comme celle des Etats-Unis, ou comme la Cons- « titution anglaise. On ne devait recourir aux Anglais qu'en cas « d'insuccès pour trouver chez eux un refuge.
« Tout ce plan parut anéanti par les révélations de Gharabot. « Des ordres furent donnés pour arrêter Jaume, Vernet et « autres; ils prirent la fuite et se cachèrent, je ne les vis plus. « Ce ne fut que par la voix publique que j'appris qu'il y avait eu, « en mars, un rassemblement au Beausset où se trouvaient Jaume « et d'autres Marseillais. Je présumai que, poursuivis par la « police, ils étaient allés chercher un asile dans cette contrée, et « que dans leur désespoir ils pouvaient avoir formé des projets. « Il en est de même de la folle tentative faite sur Marseille en « avril, que je n'ai connue que par la notoriété publique. Si » j'avais été consulté, j'en aurais détourné. Le bruit delà mort « de l'Empereur s'était dissipé ; la régence avait été organisée, « des mesures étaient prises pour former de nouvelles armées, <- on ne craignait que faiblement l'entrée de l'ennemi en ■ France. »
L'avocat Sauvairc, d'un âge mûr, assez obscur au barreau^ très peu connu dans le monde, avait la réputation d'un homme honnête, modéré et tranquille. Ses opinions avaient toujours été contraires à la Révolution ; il n'avait pas exercé de fonctions publiques. On fut donc extrêmement étonné de le trouver dans une conspiration qui avait la couleur populaire et républicaine.
On en conjectura qu'il était là le représentant ou l'espion des royalistes, soit qu'ils se fussent réunis aux anarchistes ou qu'ils voulussent se tenir au courant des menées de ce dernier parti. La déclaration de Sauvaire était rédigée avec toute la subtilité d'un homme de loi; cependant, telle qu'elle était, elle jetait un grand jour sur les projets des conjurés et elle méritait d'autant plus de confiance qu'elle était l'ouvrage d'un des complices les l)lus capables d'en inspirer. Elle donnait la clé de ces tentatives faites dans les mois de mars et d'avril précédents à Toulon et à Marseille par le parti pour se rendre maître de ces villes.
Jaunie dans ses déclarations ne disait pas un seul mot de tout ce plan développé avec tant de détails par Sauvaire, et il se bornait à exposer ce qui était venu à sa connaissance des communications de Guidai, de Giraud et de Cliarabot avec les Anglais. Il prétendait n'avoir jamais été en partie instruit que par les dilïerends sur le partage de l'argent et qu'on venait lui soumettre en sa qualité d'avocat. 11 croyait que la politique n'avait été qu'un prétexte, mais que le véritable but de Guidai et de ses associés n'avait été que de soutirer de l'argent de Charles IV et des Anglais, qui avaient fini par s'en apercevoir et par déclarer qu'on ne devait compter sur des secours qu'autant qu'on prouverait Torganisation réelle d'un parti qui voudrait agir pour Louis XVIII ; que cette déclaration des amiraux anglais concordait parfaitement avec un propos du marquis de Puivert. Alexandre Ricord étant allé voir le général Malet dans une maison de santé, y trouva Puivert qui dit que les royalistes se mettaient en mesure et qu'ils avaient à Marseille un parti salarié. Jaume ajoutait que, quoique Barras eût reçu chez lui Guidai et plusieurs autres, il n'avait jamais été instruit de leurs relations avec les Anglais.
Cette déclaration portait d'un bout à l'autre le caractère de la dissimulation; pour être cru, il en disait trop et trop peu. Il oOrait d'ouvrir une correspondance avec Giraud qui s'était réfugié à bord des Anglais et couronnait cette lâcheté par cette amende honorable : « Je demande sincèrement pardon à Sa « Majesté Impériale et Royale, je la supplie de faire réfléchir sur « moi les rayons de sa clémence. Je crois la mériter par les
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» regitils et le repeiilir que j'éprouve depuis iuriyienips ; je » tâcherai de m'en rendre digne par tous les moyens qui seront « en mon pouvoir, et je me croirai heureux si je puis avoir « occasion de prouver de la manière la plus authentique que ï Napoléon le Grand et son aKjjiiste Famille n'ont pas de sujet plus « fidèle et plus de'voué que moi. »
llicord se présentait comme un homme qui méprisait également les agitateurs de tous les partis, auxquels il avait l'air de se croire hien supérieur, et il remit à M. Pelet leur statistique personnelle. « Les répuhlicains, disait-il, ont heaucoup de hras » et très peu de tètes; pour les royaliste», c'est tout le con- <t traire. " Il signalait les membres de leur comité salarié à Marseille par Puivert. C'étaient Caire, Abeille, Laget le vieux juge, Barthélémi, notaire, Carbonel, avocat, Demès, chirurgien, Gras Salicis, conseiller de préfecture.
Tous ces aveux, quoique incomplets, fournirent cependant à M. Pelet les moyens de découvrir la vérité ; il s'occupa pendant plusieurs mois de l'instruction de cette affaire; elle fut volumineuse. Il quitta la Provence au mois d'août 4813 et fut nommé commissaire extraordinaire dans la II' division militaire.
En attendant, le ministre m'écrivit que l'Empereur avait décidé que Barras partirait dans vingt-quatre heures pour Rome. Afin que l'exécution de cet ordre n'eût aucun éclat, j'étais chargé d'aller moi-même le notifier à Barras et de lui donner son passeport. Cette mission me fut très désagréable. Nous ne nous étions pas parlé depuis la Convention, d'où nous n'étions pas sortis bons amis. Nous avions été de partis contraires au 18 fructidor, et Barras n'ignorait pas que j'avais été dans le cas de surveiller sa conduite à Marseille et de faire à son égard des rapports au gouvernement. Cependant il n'y avait pas moyen d'éluder la commission. J'envoyai mon secrétaire aux Aygalades pour prier de ma part Barras de venir dans un petit bois, distant d'un quart d'heure de sa campagne, où je me rendrais seul de mon côté, pour lui faire une communication secrète. J'arrivai le premier au rendez-vous. Barras se fit attendre une demi-heure. En l'abordant, je lui dis : « Pour la première fois que je vous ï revois depuis que nous avons été collègues, je regrette dètre
c chargé de remplir auprès de vous une mission qui, probablett ment, ne vous sera pas agréable. » Je lui lus la lettre du ministre et je remis à Barras celle qui était pour lui. Il parut fort contrarié de cet exil ; il allégua le mauvais état de sa santé pour laquelle il était sur le point de faire un voyage à Montpellier. Il se plaignit de l'injustice des soupçons dont il était l'objet, il objecta que dans tous les cas il lui était impossible, en vingtquatre heures, de faire toutes les dispositions qu'exigeaient ses affaires . Sans vouloir entrer avec lui dans aucune discussion sur le fond de la mesure dont il était frappé, je ne pus m'empècher de lui faire observer qu'il y avait eu une grande imprudence de sa part à recevoir habituellement chez lui des hommes évidemment en état d'hostilité contre le gouvernement, et je pris sur moi de lui accorder quarante-huit heures, s'il promettait de partir dans ce délai. 11 me donna sa parole. Cette entrevue dura un quart d'heure et fut très froide de part et d'autre. Barras partit pour Rome. Loin de garder le secret, il se répandit en plaintes amères, et la cause de son départ devint publique.
Un jour, on m'annonça le maire de Martigues. Il accompagnait un Français qui venait de l'escadre anglaise et qui avait demandé à être amené à la préfecture. C'était un jeune homme du département de Vaucluse, nommé Cuiran, joli garçon, et qui avait d'assez bonnes manières. « Atteint par la conscription, « forcé de servir et ayant eu à se plaindre de ses chefs, il avait ï déserté, parcouru la Sardaigne et la Sicile, et était venu à « Mahon où la duchesse douairière d'Orléans l'avait accueilli; il « était par sa protection devenu écrivain au bord de l'amiral « Sydney Smith, alors en croisière dans la Méditerranée; mais, « lassé de ce service étranger et tourmenté du désir de rentrer « dans sa patrie, il avait offert de venir en Provence pour « prendre connaissance de la situation des esprits, de la dispo- « sition des partis et de retourner à bord des Anglais pour en « faire rapport. Sydney Smith avait accepté cette offre et l'avait 1 fait conduire dans un canot sur la côte à minuit. 11 avait passé <i la nuit chez un paysan, qui l'avait, au point du jour, conduit « sur sa propre demande chez le maire de Martigues. » Pour preuve de sa véracité, ce jeune homme me représenta des