CHAPITRE XXIII
Pronostics de la cliute de rEiiipirc. — Mauvais esprit des colioites urbaines de Marseille. — Situation déplorable de l'autorité. — Masscna, gouverneur de la 8° division militaire. — Ganteautne, commissaire extraordinaire de l'Empereur. — Conunuuicatious avec Paris interrompues. — Nouvelle olïiciilli' d(^ la restauration des Bourbons le M avril. — Tumultes populaires. — Je donne ma démission; mon départ pour l'aris. — Incidents du voyage; rencontre de l'Empeieur.
Les catastrophes politiques ont leurs pronostics comme les orages et les tempêtes. Les maladies des États, comme celles des corps humains, ont des symptômes qui annoncent la guérison ou la mort. Au commencement de i814, tout annonçait la décadence de l'Empire : la bataille de Leipzig où, pour la seconde fois en deux ans, la France semblait avoir e'puise' ses derniers moyens de défense, la perte de toutes les conquêtes, l'irruption des ennemis sur le sol français dont, pendant vingt ans de guerre, ils avaient toujours été repoussés; un embarras, un malaise, une pénurie, une prostration dans toutes les branches de l'administration, dans tous les ressorts du pouvoir, la lassitude des Français, leur soumission passive à l'action du gouvernement et des autorités. Malgré tous ces symptômes, on croyait la dynastie napoléonienne inébranlable; on prévoyait une paix achetée par le sacrifice d'une partie des conquêtes; on ne pensait pas au retour des Bourbons, encore moins à la réduction de la France à ses anciennes limites. Tel était du moins l'état de l'opinion dans mon département et à Marseille, où des causes particulières à cette ville avaient plus qu'ailleurs froissé les intérêts et vivement aigri les esprits.
Soit calcul et réflexion, soit pressentiment, je prévoyais trois mois d'avance la chute de l'Empire. Servir une cause que je croyais perdue ou gravement compromise, c'était une triste situation. Je n'avais pas été si bien traité par l'Empereur que
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je me crusse obligé de me sacrifier à sa mauvaise fortune. Le senliment de son injustice envers moi et des calamités qu'il attirait sur le pays aurait bien pu mHnspirer de la froideur et la rendre excusable. Le devoir, l'honneur, l'attrait irrésistible pour moi d'une cause malheureuse, l'intérêt de la France, ne me permettaient pas d'hésiter. Après tout, au point où en étaient les choses, c'était la cause de la Révolution, c'était la mienne. Ce que l'Empire en avait épargné n'était-il pas menacé d'être entraîné dans sa ruine? Je ne doutais pas que ce ne fût le but de la coalition. Jusqu'au dernier moment, je fis donc ce qu'on appelle vulgairement contre mauvaise fortune bon cœur. Mon administration ne cessa pas d'être ferme et imperturbable. J'appliquai avec une confiance apparente dans leur succès les remèdes que prescrivait le gouvernement. A l'attitude calme et sereine du médecin, personne ne soupçonnait qu'il pût désespérer du malade.
J'étais convaincu que la chute de l'Empire produirait à Marseille une terrible secousse, une violente explosion. Les longues souffrances de cette ville, l'espérance d'un meilleur sort, la fougue du caractère provençal, d'autant plus violente qu'elle avait été longtemps comprimée, ne me permettaient pas de me faire illusion sur mes dangers personnels. L'exemple des braves gens qui s'étaient inutilement sacrifiés m'civait depuis longtemps guéri de l'héroïque résolution de mourir à mon poste, lorsque la cause que je servais serait perdue. Résolu de tenir bon jusqu'à la fin, j'étais déjà assez embarrassé de savoir comment j'échapperais au danger quand le moment fatal arriverait. Je m'occupai d'abord de sauver les personnes qui m'étaient chères des fureurs dans lesquelles elles pouvaient être enveloppées. Comme un général d'armée qui se prépare à la retraite, je me d(''barrassai de mes irnpcdiirienta,]e fis filer mes bagages et j'attendis la bataille.
J'envoyai ma femme avec notre jeune nièce à Montpellier. Ce voyage, annoncé quelque temps d'avance sous prétexte de santé et de nos relations avec notre ami Duveyrier, premier président de la Cour impériale, n'éveilla aucun soupçon. Ensuite, j'appelai auprès de moi mon fils qui faisait son droit à
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Aix, pour nous trouver rc'unis lorsqu'au moment critique il faudrait prendre un parti.
L'ennemi, supérieur en nombre, s'avançait de toutes parts. Au Midi, l'Anglais francliissait les Pyréne'es et faisait des progrès malgré les manœuvres du maréchal Soult. A Lyon, le maréchal Augereau se défendait avec mollesse. En Champagne, par son activité, l'habileté et l'audace de ses mouvements, l'Empereur suppléait à l'infériorité de ses forces et obtenait de brillants succès; mais les armées étrangères se multipliaient, s'avançaient sur notre territoire et le ravageaient.
Je continuais les levées d'hommes; j'envoyais sur Lyon des bataillons de gardes nationales ; je faisais travailler avec activité à leur équipement. La levée de la conscription de 1815 était terminée; 400 conscrits étaient partis; le département allait fournir 500 hommes au-dessus de son contingent. Des cohortes de gardes nationales sédentaires étaient partout organisées. Mais à quoi bon ces efforts de l'administration, ce dévouement des citoyens? C'était sous les murs de Paris, c'était dans cette ville qu'allaient se décider les destinées de l'Empire. Les événements marchaient avec une grande rapidité, et si la capitale tombait au pouvoir de l'ennemi, la France était conquise.
Dans une crise aussi imminente, le gouvernement eut encore recours au moyen usé des Adresses. Le ministre de l'Intérieur m'écrivit d'en faire voter à llmpératrice par les cohortes urbaines. On tenait beaucoup à en avoir une de Marseille. J'étais allé à Aix pour affaires. Le maire Montgrand rassembla les officiers des cohortes et échoua complètement; elles refusèrent l'Adresse. Il en fut au désespoir et vint, à mon retour, me conter son chagrin. Passer condamnation, c'était d'un exemple funeste; reprendre cela en sous-ordre, c'était délicat et difficile. Le refus avait enhardi les officiers et ameuté l'opinion en leur faveur. On répandait que l'Adresse n'avait pas d'autre but que de faire partir les cohortes urbaines pour l'armée, et certes elles n'en avaient pas envie. Je dis au maire de convoquer les officiers à niùtel de ville, de disposer pour eux des sièges et pour les autorités une estrade; car, outre qu'il n'imposait pas a.<;sez par son caractère, il avait eu le tort de tenir son assemblée
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debout, et, dans le péle-mèle, on l'avait bousculé et bafoué.
Au jour fixé, je me rendis à l'Hôtel de ville. J'entrai en séance avec les autorités. Les officiers prirent place sur des banquettes. J'exposai en peu de mots la situation des choses et la nécessité de manifester l'assentiment des citoyens aux efforts de l'Empereur pour maintenir l'indépendance nationale. Jerassurai chacun sur le bruit absurde qu'on avait répandu du départ des cohortes. J'annonçai que j'allais prendre la voix pour l'Adresse.
Je commençai l'appel par M. de Panisse, un des commandants et le plus récalcitrant. Il hésita, balbutia, et dit que dans les délibérations militaires on devait recueillir les voix en commençant par les plus bas grades. Je répondis que les officiers des cohortes n'étaient pas militaires, qu'ils étaient des gardes nationaux, des citoyens armés pour la sûreté de leurs propres foyers, et qu'il ne s'agissait pas même de service.
M. de Panisse voulut continuer à argumenter sur celte question de forme. Alors je lui dis d'une voix animée et avec un ton d'autorité : « Monsieur, voulez-vous être Prussien, Autri- « chien. Russe, Anglais ou Français? Oui ou non, voilà toute la « question. Vous êtes libre, choisissez ! »
Étourdi de cette apostrophe, il répondit : » Eh bien, mon- « sieur, puisque vous le prenez sur ce ton-là, je vote pour I l'Adresse. » Ce fut une affaire décidée, le vote fut unanime. « Messieurs, dis-je ensuite, passez maintenant dans la pièce « voisine et veuillez vous-mêmes la rédiger et signer. Nous « l'attendons ici. »
Ils la rédigèrent, la signèrent, la rapportèrent. On en fit lecture; elle était pâle, insignifiante. C'était encore beaucoup de l'avoir obtenue; je l'emportai.
Une foule de citoyens entouraient l'Hôtel de ville attendant le résultat. Les officiers leur avaient promis qu'ils tiendraient bon; on les accusa de lâcheté, on entra en fureur contre eux. Malgré son mécontentement, la foule, lorsque je la traversai pour me retirer, semblait me féliciter au contraire d'avoir réussi dans ce tour de force; réellement, c'en était un. Voilà pourtant à (ptcllo extrémité l'autorité se trouvait réduite!
Les levées d'bommes ne se faisaient pas sans beaucoup de