CHAPITRE III
Rivalités de Fouclié, Lucien, Talleyranil. — Projets d'agrandispemprit du pouvoir du l^remier Consul. — Prélimluaires de paix avec l'Auliiclie. — Installation des tribunaux à Bordeaux. — Émigrés : radiations: opinion de Marmout sur eux. — Tournée dans les Landes : les dunes. — Ma nomination au Conseil d'iîtat, section de législation.
Lorsque le Premier Consul fut revenu de Marengo, chacun se mit en mouvement pour nuire à son ennemi ou à son rival. Fouché de'nonça Lucien et Talleyrand; ceux-ci le lui rendirent. On prédisait de grands changements. Bonaparte ne les aimait pas; mais ces divisions ne lui déplaisaient pas trop; il en profita pour donner à chacun son paquet et laissa tout le monde en place. Pendant son absence, les partis, ou plutôt les coteries, s'étaient fort agités. Quelques personnages influents, prévoyant le cas où il serait tué, s'étaient réunis pour s'entendre et crier : Le Premier Consul est mort, Vive le Premier Consul! Rœderer était un des plus empressés à colporter cette idée. Des gens affidés rapportaient à (^ambacérès tout ce qui se passait dans les conciliabules et il en instruisit le Premier Consul. Peu flatté de ce qu'on lui préparât ainsi un successeur, il hâta son retour. Cependant il jugea lui-même qu'en cas de malheur il ne serait pas sage de s'abandonner à la lettre de la Constitution et aux rivalités des partis. Il y pensa sérieusement et s'en entretint avec plusieurs personnes. Des projets d'hérédité roulaient déjà dans sa tête.
Il chargea les préfets d'envoyer à Paris pour le \" vendémiaire un certain nombre de citoyens notables de leurs départements. Le bruit se répandit qu'il profiterait de leur réunion pour agrandir son pouvoir et le consolider. On m'écrivait: « Le i public, accoutumé à de fréquents coups de théâtre, en attend « toujours et les imagine à sa guise. C'était pour le 14 juillet; « à présent, c'est pour le 1" vendémiaire. On suppose que le
« Premier Consul fera des changements à la Constitution ; ï comme s'il avait besoin de donner cet ébranlement à son t pouvoir et s'il avait à désirer quelque chose de plus ! Vous <r jugez bien que je ne crois pas à ces sottises. Je ne vous en <t parlerais même pas, si je ne voyais des gens qui devraient ï être sages s'y arrêter. Il n'y a là rien de vrai. Bonaparte a « trop d'esprit pour ne pas sentir qu'il n'a plus qu'im genre « de gloire à acquérir, celui de rendre la France heureuse. Il « n'a aussi que celte seule pensée, ce seul désir, ce seul besoin, ï II n'a point en vue d'accroître un pouvoir dont il s'est si « heureusement emparé et qu'il ne veut conserver qu'à l'abri ï de la Constitution. » C'était l'opinion de Mme Dévalues et de Siméon, bien que tous les deux fussent très monarchiques. Ils présumaient trop de la modération de Bonaparte, et pensaient qu'avec le pouvoir que lui donnait la constitution républicaine il pouvait rendre la France heureuse. C'était alors l'opinion presque générale. La confiance de Siméon dans le bon esprit de Bonaparte n'était pourtant pas sans restriction. Il aurait voulu que quelqu'un eût le droit et le courage de donner des avis à un homme dont les intentions étaient grandes et bonnes, mais que sa jeunesse pouvait emporter, ou que l'on pouvait égarer par de faussesinsinuations toujours plus faciles adonner que les bonnes.
Toutes les idées que pouvait avoir le Premier Consul sur l'agrandissement de son pouvoir, il les ajournait après la paix. A la manière dont il en parlait, il paraissait la vouloir de bonne foi et compter au moins sur la paix continentale. Quant à la paix maritime, c'était autre cbose. « Les Anglais, disait-il, ne « jjeuvent pas s'accoutumer à l'idée que la Belgique nous « reste. » II pressait la négociation des préliminaires, car il ne voulait ])as perdre le reste de la belle saison, ni compromettre ses avantages. Les préliminaires furent signés avec le comte Saint-Julien. IJuroc partit avec lui pour Vienne; mais on ne lui pei-mil pas daller dans celte capitale. Il revint avec la nouvelle que l'Empereur n'avait pas ratifié les préliminaires. Le Premier Consul parut, pendant quelques jours, triste et rêveur.