CHAPITRE XXIV
pour venir leur offrir mes services, et que ma seule ambition était de vivre ignoré et tranquille, si toutefois cela était possible. Sur quoi ils se récrièrent comme si mon doute eut été une injure pour la Restauration et les restaurateurs.
Chez Chaptal je fis la connaissance de Raynouard, son ami et alors son commensal. C'était un honnête homme, ami de la liberté. 11 apportait dans la politique la passion irréfléchie d'un Provençal et l'imagination ardente d'un poète. Enthousiaste de la Restauration, il n'était pas éloigné de l'attriliuer autant au courage de la commission du Corps législatif de la fin de 1813, dont il avait été membre, qu'au million de baïonnettes étrangères. Le député me parut avoir été un peu entraîné par la rancune de l'auteur des Etats de Blois. Nos discussions étaient très animées; je lui prédis que son enthousiasme pour les Bourbons ne durerait pas six mois ; je crois qu'il n'atteignit pas ce terme.
Le député Gallois était aussi membre de cette commission de 1813, fort courageuse peut-être, mais très impolitique. Nous étions liés depuis longtemps. Celui-là n'était pas enthousiaste. Philosophe, patriote, bon, excellent homme, modéré, vrai quaker politique, en adhérant à la Restauration il avait obéi à une nécessité et n'en augurait pas bien.
Un de mes compatriotes et amis, Félix Faulcon, avait été en qualité de doublure appelé à un premier rôle. Vice-président du Corps législatif, il avait avec le plus vif empressement offert et prêté son concours à la Restauration, en l'absence du président, Régnier, duc de Massa, qui, s'il eût été à Paris, ne Taurait pas refusé. Patriote de 1789, attaché de bonne foi à la Révolution, Faulcon avait été membre de plusieurs assemblées nationales. Simple en apparence, désintéressé, indépendant, négligé dans ses vêtements, cynique dans sa manière de vivre plus qu'économe, il ne manquait pas d'amour-propre, d'ambition, et faisait la cour au pouvoir. La politique ne suffisait pas à son activité, il avait des prétentions à la littérature. 11 tenait minutieusement journal de tous les événements, de ses actions, de ses pensées. 11 écrivait en prose et en vers et publiait de temps en temps un volume de ses œuvres, dont il faisait des cadeaux pour en avoir le débit. Prosateur vulgaire, poète plus que médiocre,
il u'avciit, comme législateur, attache' son nom à rien de remarquable. Il faisait imprimer des opinions qu'il aurait prononcées à la tribune, si l'on n'avait pas fermé la discussion. Au 48 Brumaire, il avait aspiré au Sénat. Nommé au Corps législatif, il ne fut pas content; cependant, il ne bouda point et se montra aussi dévoué à TEmpire qu'aucun de ses collègues. Le retour des Bourbons réveilla son mécontentement et son ambition. Ébloui par l'importance momentanée que lui donnait la présidence du Corps législatif, il se jeta à corps perdu dans la Restauration. Louis XVIII eut la petite ambition d'obtenir un surnom, celui de Désiré. L'abbé de Montesquieu le fit savoir aux législateurs; ils s'empressèrent de le lui décerner par l'organe de leur président Faulcon. On l'appelait le « parrain du roi », il se glorifiait du compliment. Il ne doutait pas que son dévouement ne fût payé par les plus hautes distinctions, la pairie, un titre. Je ne pris pas la peine de le contredire. Je le laissai dans ses illusions. Hélas! Elles ne tardèrent pas à s'évanouir. Le royal filleul maintint son parrain dans le Corps législatif, mais lui fit payer une bonne somme. Le 20 mars 1845 rendit Faulcon à la vie privée pour le reste de ses jours.
Fouché était un des personnages que j'étais le plus empressé de voir. Depuis son départ de Paris pour Dresde^ je n'avais plus eu aucun rapport avec lui. Gouverneur des provinces Illyriennes, ensuite de Rome, chargé dtL. mission auprès de Murât, il avait été forcé par les événements de la guerre de quitter l'Italie et était revenu en France pour travailler ou assister à la chute de l'Empereur et dans l'espoir de jouer un des premiers rôles. N'ayant pu passer à Lyon occupé par l'ennemi, il avait perdu du temps à vaguer le long du Rhône et s'était enfin décidé à prendre par le Languedoc une autre route pour se rendre à Paris. A Montpellier, il rencontra ma femme qui était chez notre ami Duveyrier et lui conseilla de partir avec lui. Ils voyagèrent de conserve et tombèrent à Toulouse dans les embarras de la retraite du maréchal Soult; ils les traversèrent et se séparèrent, ma femme pour aller en Anjou dans sa famille et Fouché pour se rendre à Paris. Il y arriva le surlendemain de l'entrée du comte d'Artois; tout était consommé. Je trouvai Fouché très désap-