‹ Mémoires de A.-C. Thibaudeau, 1799-1815Chapitre 127 sur 211 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Quand l'étranger avait mis le pied sur nos frontières, nous l'avions refoulé, il y avait laissé ses os. Courage, énergie, dévouement, habileté, bonheur, comme on voudra, nous avions conservé l'indépendance de la patrie, nous l'avions faite grande et redoutable. Maintenant, ô malheur! o honte! Pendant vingt ans, nos armées victorieuses s'étaient montrées dans toutes les capitales du continent; à notre tour, nous subissions le joug. Du moins, savions-nous honorer nos revers? Les supportionsnous avec dignité? Conservions-nous le désir et l'espoir de nous relever? Disions-nous aux étrangers : « Vous voilà chez » nous par le destin des combats. Faites, agissez! Il restera » toujours une nation, une France, vous ne les détruirez pas : 4 mais nous ne nous salirons pas en nous mêlant avec vous. » ison, on ne le leur disait pas. La lâcheté et la trahison leur ouvraient les bras et leur donnaient la main. Les notables du pays, civils et militaires, hommes et femmes, en première ligne les princes, le Roi, tenaient conseil, paradaient, dansaient, mangeaient, se réjouissaient avec eux. Les étrangers et ces mauvais Français allaient bras dessus, bras dessous, les meilleurs amis du monde. Ah! quel avenir cette indigne prostitution promettait au pays! Les étrangers s'en iront : lorsqu'ils seront partis, qui le rélèvera de son abaissement, qui lavera, qui effacera la tache? Le gouvernement? Il est entre les mains de leurs amis. Avec leur alliance impie, monstrueuse, la France croupira dans l'humiliation. Conséquence inévitable de la plus grande calamité qui puisse affliger un peuple, une restauration opérée par une invasion étrangère! Voilà ce que je me disais et ce que j'entendais dire. Après mon départ de Marseille, les Marseillais me firent Tinsigne honneur de me traiter comme FEmpereur, comme on le traitait à Paris et dans toute la P^rance. Ils effacèrent mon nom des monuments où ils l'avaient inscrit d'eux-mêmes, sans aucune suggestion directe ou indirecte de ma part. Semblables au roi des marmottes qui délibéra sérieusement de détruire les magnifiques routes par lesquelles l'Empereur avait lié la France et l'Italie, dans leur aveugle réaction ils auraient volontiers anéanti tout ce que depuis vingt ans on avait fait d'utile pour eux. S'ils l'avaient pu, ils auraient en un tour de main détruit

les boulevards et rebâti les remparts, démoli les fontaines et rétabli les passarès. Ils ne respectèrent rien de ce qu'ils avaient honoré de leur propre mouvement. La famille Clary, née dans leurs murs, ne s'était pas trop enorgueillie de ses grandeurs et avait justifié par sa modestie les faveurs de la fortune. Jusque sur le trône, elle était restée Marseillaise et n'avait cessé d'être attachée à sa ville natale. Cette famille, aux pieds de laquelle étaient les Marseillais, dont ils cherchaient la protection, dont ils se faisaient honneur, ne trouva pas grâce devant eux. Son nom, celui de guerriers morts sur les champs de bataille, étrangers aux discussions intérieures, honorés, respectés par la France et par ses ennemis, illustraient des rues presque désertes ou un coin obscur de boulevard. Ils ne purent échapper au vandalisme ; on raya le nom de Dugommier, on brisa un tombeau érigé à Desaix. S'il eût contenu ses cendres, on les eût jetées au vent. La Révolution avait renversé des monuments de la monarchie, la Restauration prenait sa revanche et détruisait ceux de la Révolution.

Des barbouilleurs de papier se mirent à l'ouvrage et firent gémir la presse. Des voix qui avaient chanté le préfet éclatèrent en imprécations; les mêmes plumes qui s'étaient escrimées à le vanter le vouaient à l'indignation publique. Puissant^ il avait eu toutes les vertus ; déchu, il avait eu tous les vices. Satrape d'un tyran, il avait été plus tyran que lui, il avait plus maltraité son département que l'Empereur n'avait maltraité la France et l'Europe. Ces libelles m'amusaient beaucoup; j'en connaissais les auteurs, quoiqu'ils n'eussent pas le courage de se nommer. Autrefois peu sensible à leurs panégyriques, je ne l'étais guère à leurs satires. Pour se faire valoir auprès de la Restauration et se donner un air de victimes de leur royalisme, ils me reprochaient entre autres crimes d'avoir fait une liste de proscription sur laquelle ils étaient avec un millier de citoyens. Rien n'était plus certain, elle avait été trouvée après mon départ. Quelques jours avant, j'avais l)rûlé moi-même tous les papiers concernant la police secrète dont j'expédiais seul les affaires^ et qui ne sortaient jamais de mon cabinet. Les accusations des hbellistes étaient toutes de cette force et de cette vérité.

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Le vieux marquis d'Alijcrtas fut nommé préfet. C'était l'homme le moins propre, je ne dis pas à me remplacer, mais à faire de l'administration. On ne pouvait lui refuser d'être un ennemi acliainé de la Révolution et de l'Empire. Il se mit à l'œuvre, décidé ou bien disposé à critiquer, blâmer ou défaire tout ce qu'avait fait son prédécesseur. Bien qu'il n'eût pas émigré, il ignorait à peu près tout ce qui s'était passé en France depuis trente ans. Les lois nouvelles, il n'en savait rien et n'avait voulu en rien savoir. Il entrait dans l'administration avec des idées arriérées d'un demi-siècle, et, à chaque pas, il ne revenait pas d'étonnement en voyant les innovations que la législation avait subies. Le pouvoir impérial n'existait plus, le pouvoir royal n'était pas assis; il y avait dans l'administration passablement d'anarchie. Les préfets avaient leurs coudées franches, quelques-uns en abusaient largement; le marquis d'Albertas était de ce nombre. Le sceptre chancelait dans sa main défaillante : il n'était que le prête-nom de son parti. Exploité par sa famille et ses amis qui ne s'y entendaient pas plus que lui, l'autorité était au pillage. Bien qu'aveuglés par la passion, les Marseillais ne furent pas très enchantés de leur préfet. Ils étaient humiliés d'être gouvernés par un noble d'Aix. Comparant son administration avec celle qui l'avait précédée, ils trouvaient qu'ils étaient loin d'avoir gagné au change. M. d'Albertas lui-même, à mesure qu'il prit connaissance des affaires, de mon travail et de l'ordre que j'avais établi, finit par penser qu'il n'avait rien de mieux à faire que de suivre mes traces.

Le Roi n'était pas encore arrivé à Paris que les spéculateurs y étaient accourus des départements, les royalistes ou soi-disant tels pour attraper des faveurs et des grâces, les fonctionnaires pour se légitimer, conserver leurs places ou en obtenir de meilleures. Dînant un jour avec mon fils chez un restaurateur, j'aperçus deux nobles d'Arles que je connaissais très particulièrement et qui n'avaient pas été des moins assidus à me faire la cour. J'eus la bonhomie de croire qu'ils me trouveraient impoli si je ne leur disais pas quelques mots. A la fin de mon repas, je m'approchai d'eux, ils eurent l'air de ne pas me connaître. Je

rengainai, comme on dit, mon compliment et je leur tournai le dos, jurant bien qu'on ne m'y prendrait plus.

Je trouvais souvent dans les rues de ces chevaliers provençaux, mes administrés et, il faut bien le dire, mes courtisans. Dès qu'ils m'apercevaient, je produisais sur eux l'effet de la tête de Me'duse : ils s'arrêtaient, ne sachant s'ils reculeraient ou s'ils avanceraient, baissaient les 3'eux, ou regardaient voler les mouches, ou faisaient des détours pour m'éviter. Un jour, sur le Pont-Royal, le marquis de Montgrand et moi nous nous aperçûmes de loin sur le m^me trottoir. Il broncha un instant, fit volte-face, courut descendre l'escalier des bains Vigier et se tapit là pour me laisser passer, croyant que je n'avais pas vu sa manœuvre. Ces scènes pitoyables ne laissaient pas d'avoir leur côté plaisant. Les nobles d'Arles dont j'ai parlé étaient députés par la noblesse de leur endroit, la plus encroûtée de tout le royaume, pour prier le Roi par grâce de ne pas donner de Constitution, de reprendre l'autorité royale dans son ancienne étendue, d'etïacer d'un trait de plume l'œuvre de trente ans et de rétablir l'ancien régime. Ils avaient pour instruction défaire par ci par là des dénonciations, de provoquer des destitutions et^ au besoin, de demander quelques têtes de patriotes^ ou au moins leur arrestation. Ils se félicitaient d'avoir eu, les premiers dans la noblesse de France^ ces principes d'ordre et ces idées lumineuses.

Arles n'était pas la seule ville du département des Bouchesdu-Rhône où l'on montrât un zèle si empressé pour rétablir l'ancien régime dans toute sa pureté. Si l'on avait cru les royalistes de Marseille, ils auraient détruit toutes les créations de la Révolution et de l'Empire ; comme si le monde avait sommeillé depuis trente ans, ils redemandaient à grands cris la franchise du port de la ville et du territoire telle qu'elle existait avant 89. Avec cette institution de Colbert allaient renaître dans tout leur éclat le commerce du Levant, celui des deux Indes, la prospérité de Marseille, du Midi, de la France.

Le comte d'Artois honora leur ville de sa présence. Les Marseillais l'assourdirent de la franchise du port et ne lui laissèrent pas un instant de repos. On lui prépara une scène au théâtre,

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