CHAPITRE XXVI
disgracié, Jullian fut envoyé dans les départements au delà des Alpes comme inspecteur des droits réunis, ce qui signifiait chargé de la police secrète. A l'invasion de Tltalie par les Autrichiens, il alla tripoter à Naples avec Murât et revint à Paris lorsque la Restauration fut accomplie. Il paraissait être dans un grand dénuement et s'occupait à écrire. Fouché le tenait auprès de lui, pour l'avoir sous la main et s'en servir au besoin. Il avait l'usage du monde et ne manquait pas d'esprit, d'adresse et d'audace. Je fis à Ferrières la connaissance de M. Chabaneaux, de Lagny, meunier, cultivateur, riche propriétaire, excellent patriote. Fouché lui accordait de l'amitié et faisait avec lui des affaires de produits agricoles. Je me liai aussi d'amitié avec Chabaneaux et sa famille, une des plus honorables du pays.
Dans son château, Fouché aurait vécu tranquille et jusqu'à un certain point oublié, s'il avait pu supporter la tranquillité et l'oubli. Mais tourmenté du besoin d'agir et de faire parler de lui, ne pouvant s'accoutumer à l'idée que son rôle fût fini, il passait son temps à rêver des projets, à écrire, à entretenir des correspondances. Sans me mettre entièrement dans sa confidence, il ne dissimulait pas trop avec moi, puisque nous avions sur plusieurs points importants les mêmes opinions. D'ailleurs, par vanité, il était quelquefois indiscret. Un matin, j'étais entré dans sa chambre; il faisait sa toilette. Notre conversation s'étant portée sur les affaires publiques : « Tiens, me « dit-il en me remettant plusieurs feuilles de papier, lis cela ! » Je lus ; c'était la minute d'une très longue lettre au prince de Metternich, une critique vraie, quoique modérée, du gouvernement des Bourbons, décidément antipathique à la France; un exposé de l'état des esprits ou plutôt des partis et de leur force, des dangers qui menaçaient la paix intérieure et par suite celle de l'Europe ; des compliments très flatteurs pour le grand homme d'État, dont l'esprit élevé comprendrait cette situation et saurait y remédier ; des offres de le seconder de toute son influence. Enfin, il terminait par indiquer la régence comme le moyen de tout concilier, et il assurait que, si le roi de Rome se présentait à la frontière, il serait porté en triomphe aux Tuileries.
Lorsque j'eus fini la lecture : « Eh bien, me demanda Fouché
d'un air satisfait, comment trouves-tu cela ? ^ — « Je le trouve très mauvais, lui répondis-je, nous voulons renverser les Bourbons, tu le veux aussi;, et tu corresponds avec l'étranger pour lui révéler leurs dangers, l'existence et la force des partis conjurés contre eux ! N'est-ce pas dire aux puissances : Vous voilà averties, ne désarmez pas, tenez-vous sur vos gardes et prêts à voler au secours des Bourbons ? Tu proposes la régence, tu flattes l'Autriche, tu lui parles de ses intérêts. Tu entends donc lui donner une influence dans nos affaires intérieures ? Tu fabuses. L'Empereur François a sacrifié son gendre et sa fille, il ne changera pas de politique après six mois et ne t'enverra pas le roi de Rome pour se brouiller avec toute l'Europe. La régence, je te le répète, c'est dans trois mois Napoléon. Cela me serait bien égal; tout, excepté les Bourbons. Mais toi, qui ne veux pas de l'Empereur... »
— « D'abord, interrompit Fouché, cela ne m'est pas démontré. L'Empereur a abdiqué en faveur de son fils, le droit lui est acquis. S'il était reconnu par l'Autriche, l'Empereur ne risquerait pas de le compromettre en revenant sur son abdication... Il n'est pas douteux que, pour obtenir la régence, il faut que l'Autriche y ait un intérêt; ce serait l'afi'aire d'un traité. Sans lui donner d'action dans notre gouvernement, nous lui offririons d'autres avantages capables de tenter son ambition. Avec cette alliance, l'Autriche et nous, nous n'avons rien à craindre de l'Europe. Mon plan n'est pas nouveau. En 1813, je l'avais fait comprendre à Metternich. Si j'avais été à Paris le 31 mars... Mais il n'y avait là personne pour déjouer ce coquin de Talleyrand. Je ne vois pas d'inconvénient à revenir là-dessus; les circonstances sont bien changées ; on a fait l'épreuve des Bourbons. Dans tous les cas, il ne faut pas s'isoler. Des relations avec Metternich peuvent être utiles. Je ne me flatte pas qu'il abonde tout de suite dans mon sens, ni qu'il me dise sa pensée; mais il me répondra et j'en pénétrerai peut-être quelque chose. » J'eus lair de me rendre à ces rai-sons. Je lui indiquai quelques changements de rédaction, qu'il adopta docilement. Sur quoi je
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lui dis : « Tu as déjà expédié ta lettre. » Il meprotestaque non; je ne sus que croire. Sa minute était très surchargée de ratures et de corrections; il avait une rédaction laborieuse.
Vers la fin de l'automne, plusieurs personnages que la belle saison avait dispersés, entre autres Fouché, revinrent à Paris. On se remit avec un redoublement de zèle à travailler contre les Bourbons.
Dans des Mémoires (1) de J. Fouché, généralement tenus pour apocryphes, mais qui contiennent des vérités, on lit : « Ce fut « mon ancien collègue ïhibaudeau qui, le premier, me révéla « les progrès de la faction de l'île d'Elbe, dont il était le princi- « pal agent. Je vis qu'il n'y avait pas un moment à perdre. Je « jugeai d'ailleurs que Napoléon servirait de point de rallie- <ï ment à l'armée, sauf à le culbuter ensuite, ce qui me parut « d'autant plus facile que l'Empereur n'était plus à nos yeux « qu'un personnage usé dont le premier rôle ne pouvait pas être « joué une seconde fois. Je consentis alors que Thibaudeau fît « des ouvertures aux affidés de Napoléon et je fis admettre aux « conférences Regnaud, Cambacérès, Davout, S. B. L. C. B. de « la M., M. de D. Mais j'exigeai des concessions et des garan- 8 ties, refusant de me joindre à ce parti, si leur chef, abjurant « le despotisme, n'adoptait pas un système de gouvernement « libéral. Notre coalition fut cimentée par la promesse d"un par- « tage égal du pouvoir, soit dans le ministère, soit dans le gou- « vernement provisoire au moment de l'explosion. D'après le « plan arrêté avec Thibaudeau, je me hâtai d'envoyer mon « émissaire J. à Murât pour le presser de se déclarer l'arbitre « de l'Italie; en même temps, le grand comité dépêcha le docï teur R. à l'île d'Elbe. Lyon et Grenoble devinrent dans le ï Midi les deux pivots de l'entreprise. Dans le Nord, un mou- « vement militaire, dirigé par d'Erlon et Lefèvre-Desnouettes, «t devait déterminer la fuite ou l'enlèvement de la famille « royale, ce qui eût amené la formation d'un gouvernement ï provisoire, dont je devais faire partie avec Carnot, Caulain- I courte Lafayette et N... i
(1) Ces Mémoires parurent en 1824, quatre ans après la mort de Fouché.
On a répété cela dans toutes les histoires de la Restauration, dans tous les mémoires ou pamphlets sur cette époque. Or, il n'y a pas là un mot de vrai. Ce n'est pas moi qui révélai à Fouché les progrès des bonapartistes; ils étaient assez visibles pour qu'il ne les ignorât pas, et s'ils lavaient été moins, lui, homme de police, les aurait facilement pénétrés. Je ne lui révélai pas plus les plans et les projets de ce parti. J'étais si peu son principal agent que, si je les savais en gros, les détails m'étaient tout à fait inconnus. Leur succès reposait sur le secret, et le petit nombre de ceux qui en étaient dépositaires ne les confiaient en tout ou partie qu'autant que cela était nécessaire. On savait que j'étais plus du parti de la Révolution que de celui de l'Empereur, je ne m'en cachais pas. Certainement, les chefs bonapartistes ne se défiaient pas de inoi, mais ils ne me faisaient pas des confidences inutiles et, par discrétion, je ne leur en demandais pas.
Fouché ne consentit donc pas à ce que je fisse des ouvertures aux affidés de Napoléon; ce fut au contraire le chef principal du parti, le duc de Bassano, qui, très contrarié de ce que les hommes de la Révolution agissaient de leur côté, me témoigna le désir de se rapprocher de Fouché qu'il regardait comme leur chef, pour voir s'il n'y avait pas moyen de s'entendre et de réunir tous les efforts vers le but commun. Je le dis à Fouché, il y consentit. R y avait depuis longtemps très peu de sympathie entre eux, ils n'avaient aucune relation; cela était connu. Un rapprochement entre deux personnages de cette importance aurait donné l'éveil à l'ennemi; il fallait donc l'envelopper du plus grand secret. Il fut convenu que leur entrevue aurait lieu chez moi^ à minuit. Ils s'y rendirent à pied, seuls, chacun de son côté.
On commença par établir la situation des deux principaux partis, les bonapartistes et les révolutionnaires. Les bonapartistes, dit Bassano, jouent le plus beau jeu; leur partie est bien liée. Ils ont pour ralliement l'Empereur et son nom, en attendant son arrivée; ils ont l'armée pour appui. L'Empereur est décidé à donner des garanties pour les libertés nationales; dans tous les cas, on lui fera des conditions.