CHAPITRE XXVII
Projets de la Cour contre les conventionnels rotanis. — L'attention despartis fixée sur l'ile d'Elbe. — Attente du printemps. — Débarquement de l'Empereur au golfe Juan. — Mouvement bonapartiste avorté. — Bourrienne, préfet de Police. — Clarke, ministre de la Guerre. — Entrevue du comte d'Artois et du duc d'Otrante. — 20 mars, l'Empereur aux Tuileries. — Fables du Moniteur de Gand. — Décrets de Lyon. — Foucbé ministre; entretien avec lui.
Un certain nombre de sénateurs n'avaient pas e'té admis dans la Chambre des Pairs à cause de leur vote dans le procès du Roi ou d'autres circonstances. L'article 11 de la Charte avait ainsi été violé. On se justifiait en alléguant que cette exclusion avait précédé la promulgation de la Charte. Les ultra-royalistes disaient qu'on avait très bien fait et que ce n'était pas assez, on célébrait des services pour le Roi et la Reine, en recherchant leurs restes. C'était bien le moins, disait-on, qu'on accordât cette satisfaction à la douleur et à la piété de la famille royale. La douleur de Louis XVIII, du vivant de Louis XVI ambitionnant le trône, et maintenant ravi de l'occuper I Lorsqu'on ordonna la translation à Saint-Denis des prétendues dépouilles du Roi et de la Reine, la célébration d'un service funèbre dans tout le royaume et un deuil général, ce n'était plus une salisfaction pieuse et innocente. La violation de l'article H de la Charte était flagrante. On ne recherchait pas seulement les votes et les opinions, on les condamnait, on les flétrissait. Cette mesure embrassait avec les juges du Roi la nation tout entière. On imposait à la France un désaveu, un acte de repentir, une amende honorable. Dans les monuments publics de l'époque on voyait que, parmi la génération contemporaine du jugement, on n'avait agi et parlé que pour le provoquer et l'approuver, que personne n'avait montré ni opposition ni regrets. La génération actuelle disait : « Que veut-on de nous? Cela ne nous
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« regarde pas. Il ne nous appartient pas de de'mentir nos pères. « En conscience, nous ne pouvons éprouver ni douleur ni re- « pentir. »
Dans des conciliabules royalistes, on ouvrit lavis de s'emparer des conventionnels votants alors à Paris et de les traîner à Saint-Denis, pieds nus, la corde au cou, la torche au poing. Ils en furent avertis par Tallien. L'épouvante en gagna quelquesuns, d'autres traitèrent cela d'absurde folie; Fouché ne savait trop que croire. Plusieurs, soutenus par des hommes résolus du parti révolutionnaire, s'armèrent et se tinrent sur leur garde, décidés à résister. On mit en délibération un contre-projet, celui de se porter à Saint-Denis ou sur la route au nombre de 7 000 hommes, de se jeter dans le cortège et de faire main basse sur la famille royale. Ces résolutions transpirèrent, firent réfléchir la Cour et tempérèrent l'ardeur des ultra-royalistes.
On était depuis neuf mois sous le joug des Bourbons ; ils avaient donné leur mesure. Leurs ennemis trouvaient le temps long et étaient impatients de s'en débarrasser. Ils attendaient le printemps, plus favorable que l'hiver, pour entrer en campagne. L'attention était nécessairement fixée sur l'Empereur et l'île d'Elbe. Tout ce qui le concernait excitait vivement l'intérêt ou la curiosité. On s'interrogeait sur ses actions, ses projets, ses pensées. Les communications n'étant pas faciles, on avait rarement de ses nouvelles. Les Bourbons faisaient répandre qu'il était fou, que les Français qui l'avaient suivi l'abandonnaient et revenaient dans leur patrie; que, pour le bonheur de la France et le repos du monde, ce grand criminel était frappé de la vengeance céleste et à jamais fini, pour servir de leçon et d'exemple à tout usurpateur. On le représentait généralement comme résigné à son sort, dégoûté des grandeurs, projetant dans son petit Etat des améliorations, des embellissements, et s'occupant à écrire son histoire. C'était ainsi qu'il se montrait aux voyageurs étrangers très curieux de le voir et qu'il recevait volontiers.
Le parti bonapartiste était très intéressé à établir des communications avec l'Empereur pour l'informer de l'état des choses^ en France, connaître ses intentions et sa volonté, se diriger et
agir en conséquence. U'un autre côté^ le parti craignait que les polices ne de'couvrissent ses relations, que le secret des plans fût trahi et leur succès compromis. Je n'ai pas eu connaissance de communications bonapartistes avec l'île d'Elbe; j'ai lieu de croire que, s'il y en a eu, elles n'ont pas été bien importantes, du moins jusqu'à une époque très rapprochée du retour de l'Empereur.
Si la iG" division militaire était, au nord, un point de première importance pour le parti bonapartiste, le Midi méritait peut-être plus encore son attention. Le Gouvernement y avait rassemblé beaucoup de troupes, sous prétexte de démêlés avec Murât. Si l'Empereur revenait, il était probable qu'il débarquerait sur les côtes de la 8' division militaire dont Masséna était gouverneur, et qu'il traverserait la 7*" où commandait Marchand. En 1814, ce général avait jusqu'à la fin soutenu l'honneur des armes françaises; on espérait qu'il ne combattrait pas l'Empereur. Masséna ne pardonnait pas aux Bourbons de lui avoir dénié la qualité de Français et imposé des lettres de grande naturalisation. D'un autre côté, il était depuis longtemps très aigri contre lEmpereur, maladif, sans énergie, n'aspirant qu'à jouir en paix de ses honneurs, de sa fortune. Il n'était pas indifférent d'être assuré des chefs de l'armée; mais, dans les dispositions où elle était, cela n'était pas rigoureusement nécessaire. Il suffisait d'un régiment, d'un colonel, qui arborât le drapeau tricolore pour entraîner une garnison^ un corps de troupes. Le hasard servait à souhait le parti bonapartiste. Si l'Empereur était assez heureux pour traverser la 8" division et entrer dans la 7% son sort pouvait dépendre du parti que prendrait la garnison de Grenoble. Dans cette place se trouvait le 1" régiment de ligne commandé par le colonel La Bédoyère. Toute sa famille était légitimiste; âgé de moins de trente ans, il avait fait la guerre avec distinction et gagné ses grades sur les champs de bataille. Beau, brave, ardent, aventureux, passionné pour la gloire et l'Iionneur de son pays, il ne pouvait suppor i l'état d'abaissement et d'humiliation ou la Restauration l'avait réduit. Il appelait de toute son âme le retour de l'Empereur et se flattait de le retrouver corrigé de son ambition et de son despo-