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« — Il me semble que ce n'est pas douteux. Tu m'as toujours « dit que le retour de l'Empereur nous les ramènerait toutes « sur les bras; j'en suis persuadé.
« — Je le crois encore. Toi et moi, nous pourrions dire : « Vous avez voulu l'Empereur, le voilà; tirez-vous en comme t vous pourrez; mais il ne faut pas jeter le manche après la € cogne'e.
« — Moi, je ne puis rien. Toi, tu es ministre, tu t'es donc « engagé à soutenir l'Empereur.
« — Tant que je le pourrai; mais si ce n'était pas possible, « faudrait-il abandonner les intérêts de la France et la sacrifier » à un homme?
« — C'est avec ce beau raisonnement qu'en 1814 on a sacri- « fié l'Empereur et la France, et qu"on ramènera encore les « Bourbons. J'aimerais mieux quils eussent été renversés i autrement que par lui. Nous ne sommes pas allés le chercher, « il est venu; désormais, il est pour nous tous une nécessité.
» — Tout cela est très bien; mais avec ces sentiments cheva- « leresques un s'enfourne dans une impasse; en cas de malheur, « on ne trouve pas d'issue. Si les puissances s'obstinaient à ne « pas faire de paix avec l'Empereur, si nous ne pouvions pas « continuer la guerre, il faut tout prévoir, il y aurait de la folie « à ne pas changer de manœuvre. Je dis plus, la prudence 4 conseille de s'y préparer éventuellement, pour n'être pas pris « au dépourvu.
« — N'est-il pas à craindre que cette extrême prévoyance de « l'avenir n'afTaiblisse la confiance pour le présent et ne para- » lyse l'énergie nationale?
« — Je ne dis pas qu'il faille le proclamer sur les toits.
« — J'admets pour un instant ta supposition; pas d'Empei reur possible. Alors, quoi?
« — Ma foi, je n'en sais rien. Gela dépend des chances de « la guerre et des négociations ; la régence, la République, « d'Orléans... »
Après qu'il m'eut répété pour la vingtième fois les avantages et les inconvénients de ces éventualités, je lui dis :
« — Les Bourbons, à aucun prix. Y consentir, jamais!
« — Jamais? On peut être réduit à cette extrémité, mais « les derniers; et tellement muselés que tout soit bien garanti, « les hommes et les choses.
« — Je ne vois pas de garanties possibles. Avec les Bour- « bons, quelle figure peuvent faire les hommes de la Révolu- « tion !* L'épreuve a été faite, on n'en finira point, ce sera « toujours à recommencer.
« — Bah! Bah! avec de bonnes Chambres, de bons ministres, « une bonne armée, ce serait bien le diable si l'on ne venait pas « à bout d'un roi cul-de-jatte, de princes crétins, d'émigrés t caducs et imbéciles!
« — Tu oublies la duchesse d'Angoulême.
« — On l'envoie en Autriche.
« — Bien arrangé, compte la-dessus. Si les Bourbons « reviennent, tu seras trop heureux de pouvoir décamper si tu « ne veux pas pour cette fois être pendu. Rappelle-toi ma pré- 1 diction. »
Après l'avoir laissé quelques moments plaisanter sur ce texte, je ramenai la conversation à un ton plus sérieux et sur ce qu'il y avait à faire dans l'intérieur. Là se présentaient deux systèmes; le premier, de laisser à l'Empereur toute latitude d'action pour se préparer à la guerre, et de le pousser aux moyens les plus énergiques pour soulever la nation et développer toutes ses forces. Le second, de faire cesser la dictature de l'Empereur, de l'obliger à établir un gouvernement représentatif, de nommer des députés, de convoquer une Assemblée pour défendre et stipuler, dans tous les cas, les libertés et les intérêts de la France. Ce dernier système était celui de Fouché, et moi, je pensais qu'il nous serait fatal.
On ne connut qu'après le 20 mars son entrevue avec le comte d'Artois. Il fut le premier à en parler et i! en tirait vanité. 11 me dit à ce sujet : « Ces imbéciles, je leur avais prédit « ce qui leur est arrivé. S'ils avaient suivi mes conseils, ils « n'en seraient pas là. Ils ont fait les fiers et n'ont pas voulu « me croire, ils sont venus à moi quand il ny avait plus de € remède. Ils m'ont cru assez bête pour m'enterrer avec eux... « Tu n'as pas d'idée de la stupidité du comte d'Artois. J'en
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« étais honteux pour lui. Excepté Louis XVIII, ce sont tous des « crétins. Ils croyaient bonnement que j'étais le maître de les « sauver, qu'il ne tenait qu'à moi de faire un miracle. Parce « que je dis franchement que je ne pouvais rien, ils s'avisèrent « de me faire arrêter. Mons Bourrienne s'imai;inait que rien « n'était plus facile. Ah! bien oui, à d'autres. On n"a pas été t dix ans ministre de la Police pour se laisser prendre comme un « sot par cinq ou six argousins. Us n'osaient pas seulement « me regarder en face, ils me faisaient presque des excuses; « aussi, comme je les ai mystifiés ! >
On crut généralement que les Bourbons n'avaient voulu faire arrêter Fouché que parce qu'ils le regardaient comme leur ennemi et un bonapartiste. Ce coup d'autorité lui fut très utile, lui donna quelque popularité, une certaine importance et le remit d'aplomb. C'est seulement après la seconde Restauration qu'on lui prêta cette phrase ambitieuse : « Sauvez le roi, je me « charge de sauver la monarchie. » On y crut d'autant plus facilement qu'on l'accusait alors d'avoir trahi pendant les Cent Jours. On en conclut que son arrestation n'avait été qu'une comédie imaginée pour écarter de lui tout soupçon d'intelligence avec les Bourbons et lui mériter la confiance de l'Empereur et des patriotes. Tout cela me parait une fable imaginée après coup.