CHAPITRE XXXIII
raons la foi jurée par l'ennemi, viendra-t-on nous opposer, comme l'expression d'un vœu national, les trompeuses acclamations d'un parti qui serait relevé' par la violence, tandis que l'oppression étrangère imposerait silence à la nation. « Depuis vingt-cinq ans d'agitations, de gloire et de malheurs, la nation a constamment exprimé le même vœu. Elle veut un gouvernement en harmonie avec les nouveaux intérêts que la Révolution a créés, avec les principes, avec les mœurs de la génération actuelle. Hors de 1^, il n'y a pour elle ni repos, ni prospérité, ni honneur. 11 n'y a que déchirement, faiblesse et révolution nouvelle.
« Nous stipulons ici non seulement pour nous, mais pour l'Europe. Elle ne peut être tranquille tant que la France ne sera pas constituée sur des bases solides et durables. « Nous en avons fait une courte mais cruelle expérience. S'il était dans les destinées de la France d'en faire une nouvelle, les Chambres n'auront pas à se reprocher les malheurs qui fondront sur la patrie.
« Mais si la France repousse un chef qui viendrait opposer ses droits aux droits delà nation, quelle indignation ne doitelle pas manifester, si ce chef, ennemi de la souveraineté du peuple, est porté au trône par les armées étrangères à travers le ravage de notre territoire, la destruction de nos villes, sur les cadavres des Français et les ruines de notre indépendance !
« C'est alors que disparaissent toutes les divisions, c'est alors que tout Français qui s'honore de ce nom embrasse la cause sacrée de la patrie en attendant le jour où elle se relèvera du joug le plus honteux qui puisse lui être imposé. » Nous trouvons dans l'histoire, dans la nôtre, des princes qui ont conquis le trône par leur valeur personnelle et la force d'une partie de la nation. Ces entreprises n'ont jamais humilié un peuple ; ce sont des discussions de famille où la gloire du parti vainqueur est un patrimoine commun au parti vaincu.
« Mais quelles sont les parties intéressées dans ce grand combat dont la France est le théâtre depuis vingt-cinq ans ?
t D'un côté la nation, de l'autre un parti de privilégiés. Si t nous en imposons à la France, qu'on nous dise pourquoi ce « parti, lorsque dans nos malheurs publics il s'est présenté dans « la lice, a toujours été soumis par la force nationale ! Qu'on t nous dise pourquoi il n'a jamais triomphé que lorsqu'il a été f soutenu par l'étranger I Qu'on nous dise s'il s'est relevé en 1814 f par sa propre force ou par celle de cinq cent mille ennemis I « Qu'on nous dise si, dans ce moment même où il prépare un « sanglant triomphe, il n'est pas précédé par les armées de « toute l'Europe !
ï Si ce parti, qui n'a aucune force qui lui soit propre, régnait t par la force étrangère, l'étranger resterait donc en France « pour le garder, pour le soutenir. Dès ce moment, il n'y aurait « plus de nation, de patrie ni de liens sociaux; les Français « n'auraient plus de refuge que dans leur conscience, leur « audace et leur désespoir
t Si nous ne pouvons rien contre les événements que pré- « pare la force, la force non plus ne pourra rien sur nous, et « ni le despotisme, ni les étrangers ne recueilleront aucun fruit ï de leur violence. 11 ne sera pas perdu, le généreux exemple « que vous donnez à la France et au monde, et votre courage « sous le canon de l'ennemi sera un monument durable de votre « fidélité au peuple et de votre respect pour ses droits ? »
Mes amis me firent encore de vifs reproches. « A quoi bon, « me dirent-ils, tout ce bruit, ces bravades? Vous n'empêche- « rezrien. Vous vous perdez sans retour et gratuitement. » Je ne l'ignorais pas. Je leur répétais en vain mes motifs, ils ne pouvaient pas les comprendre et me taxaient de folie. Je dois rendre justice à Fouché ; quoique mes discours à la Chambre ne lui fissent pas plaisir^ loin de m'en blâmer, il me félicita de ce que ma position me permettait d'avoir mon franc parler.
Tallien m'écrivait : « Recevez, mon cher Thibaudeau, mon « compliment bien sincère sur votre beau discours à la Ghamt bre des Pairs. Vous avez tenu le langage d'un vrai Français, « d'un excellent patriote. Que de vérités contenues dans peu de « lignes ! Courage, mon cher ami, électrisez les âmes, ranimez « ce feu sacré de l'amour de la patrie éteint dans tant de cœurs,
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« communiquez votre chaleur aux tièdes, aux pusillanimes, que « tout marche d'accord, et la patrie est sauve'e. Quant à moi, « cloué depuis quinze jours sur mon lit par un violent accès de « goutte, mon cœur n'en palpite pas moins au re'cit des belles « actions et au développement de l'énergie de mes vieux com- « pagnons darmes. Je confonds tous mes sentiments avec les « leurs ; je voudrais partager tous leurs dangers et périr, s'il le » fallait, en défendant la cause sacrée de l'indépendance natio- « nale. Persévérez, mes amis, et vous triompherez. »
La capitulation était signée; la Restauration et l'étranger triomphaient. Si je rapporte la lettre de Tallien, c'est moins pour tirer vanité de son suffrage que pour le justifier de l'accusation de complicité avec les Bourbons et les ennemis de sa patrie.
Personne ne prit le change sur les conséquences de la capitulation. Les aml)itieux, les faméliques, les poltrons, les lâches, les prétendus hommes d'Etat ou politiques n'eurent plus qu'une pensée, celle de communiquer avec Blùcher, Wellington, Talleyrand, Louis XVIII, de s'arranger et de se faire des positions. Quant à l'armée, aux patriotes, à la nation, à la France, tant pis pour eux, on n'y songeait pas. Tous les regards se portaient surFouché; il était la cheville ouvrière, il avait beaucoup à faire et besoin de toute sa dextérité. Quel malheur pour lui si, sur le point d'entrer au port vers lequel, depuis douze jours, il naviguait si péniblement, il avait fait naufrage.
Quoique désormais résigné, j'observais toujours sa manœuvre. Le 4, au matin, j'étais chez lui avec le représentant Huet et le ministre Bignon. Les représentants Durbach, Dupont de l'Eure et Solignac y arrivèrent. Ce fut une seconde représentation, et plus dramatique, de la scène que Durbach et Félix Desportes avaient faite à Fouché. La protection accordée par lui au parti royaliste, ses conférences avec VitroUes et autres chefs, ses encouragements aux écrivains qui prêchaient le rappel des Bourbons, ses communications secrètes avec Wellington, Talleyrand, Louis XVIII, ses intrigues pour paralyser l'élan de l'armée, son isolement de la Commission de gouvernement, son usurpation d'un pouvoir qu'il ne pouvait exercer qu'avec ses collègues, le mauvais usage qu'il en faisait en trafi-
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quant des destinées de la France, voilà les accusations que les divers interlocuteurs portèrent successivement contre lui dans les termes les plus amers.
Fouché ne nia pas ses actes et se défendit des intentions qu'on lui supposait. Il n'avait pris, dit-il, la direction des négociations que parce qu'elles exigeaient secret et rapidité ; les hommes qu'il employait et les personnages avec lesquels il était obligé de se mettre en relation avaient confiance en lui et n'en avaient pas en ses collègues. Sa politique n'était pas un mystère, elle était assez à découvert dans les instructions données aux négociateurs officiels et dans ses lettres à Wellington. On avait toujours repoussé les Bourbons, et lorsqu'il avait été bien constaté que la coalition s'obstinait à les rétablir, on avait déclaré qu'ils ne seraient reçus qu'à la condition d'accepter le pacte national. Si l'on n'avait pas livré bataille, ce n'était pas sa faute. Les militaires les plus expérimentés avaient pensé que l'armée n'était pas en force, et la Commission de gouvernement avait estimé comme eux que l'on compromettrait inutilement la sûreté de Paris. Il ne concevait pas comment, après avoir donné tant de gages à la Révolution, on pouvait encore douter qu'il employât tous ses efforts pour en protéger les hommes et les choses...
Le général Solignac, d'un ton très animé, lui reprocha d'avoir envoyé à Louis XVllI le général Lamotte, qui était venu, la veille au soir, aux Tuileries, lui rendre compte de sa mission.
8 — Il est vrai, répondit Fouché, pâle et déconcerté, que le « général Lamotte est venu hier soir me faire le rapport d'une « entrevue qu'il prétend avoir eue avec le roi, mais je ne « l'avais pas envoyé, je ne l'avais chargé d'aucune mission. Je « reçois à chaque in.stant une foule de rapports d'intrigants qui a se mettent d'eux-mêmes en mouvement. Je n'ai ouvert « aucune négociation avec le roi. Je ne puis, je ne veux jamais « avoir affaire aux Bourbons. Je serai toujours fidèle à mon « parti, celui de la Révolution. »
Fouché, reprenant de l'assurance, continua en s'adressant au général Solignac avec une certaine hauteur : » Il vous sied » bien, monsieur Solignac, de suspecter mes intentions ! En 1814,
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« VOUS avez conserve grade, traitement, titre, honneurs, vous « avez e'té employé par les Bourbons. Moi, vous ne l'ignorez « pas, ils m'ont ôté tout ce qu'ils ont pu. Ils m'ont frappé de « proscription morale, comme Thibaudeau que voilà. Je n'ai « rien eu de commun avec eux. Lorsqu'ils ont vu l'Empereur « s'avancer vers Paris, ils m'ont offert le ministère ; je l'ai « refusé. Quel est, de vous ou de moi, celui qui a le plus de « chances pour être bien avec eux? Encore quelques jours, et « nous verrons lequel sera le mieux traité. »
Solignac, à son tour un peu déconcerté, fit presque des excuses à Fouché.
Durbach ajouta du ton le plus solennel :
« Monsieur le duc, nous nous attendions bien à votre a réponse ; car vous avez trop d'expérience pour ne pas savoir « que les traîtres ne sont que de vils instruments que l'on brise « après s'en être servi. Il n'y a pas d'arrangement possible « entre Louis XVIII et l'homme qui a voté la mort de Louis XVI. « II y a des patriotes qui vous poursuivraient jusque sur les « marches du trône. »
On se radoucit de part et d'autre. La conversation continua quelques instants ; Fouché administra encore quelques explications calmantes à ses accusateurs. Ils se retirèrent presque convertis sur son compte. Je sortis avec eux, ne voulant pas faire à Fouché un nouveau compliment sur son talent pour jouer la comédie, car je ne doutais pas qu'il ne finît comme le chien de la fable, et que malgré la leçon de Durbach, après avoir marchandé tant bien que mal au sujet des Bourbons, il ne finît par s'arranger avec eux et par mettre ses intérêts privés à couvert.
La capitulation excita l'indignation dans la Chambre des représentants et encore plus dans l'armée. De toutes parts retentit le cri de : Trahison ! contre ceux qui l'avaient consentie, surtout contre Fouché et Davout. Ce n'était plus un complot secret pour se défaire d'eux ; on les menaçait hautement des résolutions les plus violentes, des partis les plus désespérés. Ces démonstrations constataient l'excellent esprit de l'armée et la répugnance qu'on avait pour les Bourbons, ramenés encore par l'étranger. Mais ces colères patriotiques
étaient désormais sans utilité et ne pouvaient produire que de funestes désordres. Des généraux fidèles employèrent leur influence sur les troupes pour les contenir; en évacuant leurs positions, on les dirigea en dehors des murs. Cependant, quelques détachements traversèrent Paris; les fédérés, qui en étaient sortis, y rentrèrent, débandés, se répandant dans les rues pour regagner leur domicile, déchargeant leurs fusils en l'air et poussant des cris de malédiction contre les lâches et les traîtres. Tout ce tumulte, qui jeta l'alarme dans quelques quartiers, s'apaisa sans excès et sans accidents J'étais au ministère de la Police, où j'attendais Fouché qui était aux Tuileries. Au bruit des cris et des coups de fusils, je sortis de l'hôtel avec les commensaux du ministre. C'était une troupe de fédérés qui était sur le quai du Louvre, à la hauteur du pont des Arts. La frayeur s'empara de toute la maison de Fouché; la gouvernante, Mlle Ribou, déplorait le sort de Momcujne.nr, tremblait pour ses jours, envoyait aux Tuileries pour le prévenir de ne pas se montrer, faisait à la hâte fermer les portes de l'hôtel et suppliait la garde de résister à toute attaque. On en fut quitte pour la peur.
Fouché prit des mesures pour le maintien de la tranquillité publique et pour sa sûreté personnelle. La situation fatale qu'avaient amenée sa politique et les événements, le condamnait à la malheureuse nécessité de trembler devant les derniers éclairs de patriotisme et d'honneur national, de se jeter dans les bras des ennemis, d'invoquer leur appui, de réinstaller le plus tôt possible les Bourbons,, de tromper jusqu'au dernier moment en donnant des espérances illusoires et en faisant des promesses mensongères.
Ces tristes conséquences résultaient clairement d'une proclamation de la Commission de gouvernement aux Français, ouvrage de Fouché ou de ses faiseurs. Dans l'expédition envoyée à la Chambre des Pairs se trouvait cette phrase : « Nous devions «■ défendre les intérêts du peuple également compromis dans « une cause abandonnée par la fortune, la justice et la volonté « nationale. » Cette assertion était le comble de l'imposture et de la lâcheté, une désertion, une condamnation de la Révo-