‹ Mémoires de A.-C. Thibaudeau, 1799-1815Chapitre 25 sur 211 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

30 ventôse an IX, il avait combattu l'armée anglaise forte de (|uinze mille honmies. il n'avait que huit mille cinq cents comi)allants. crélail toul ce que, mililaircnienL parlant, il avait été possible de réunir sur un môme point. Le reste, six mille quatre cents hommes, occupait Rosette, IJourlos, Damiette, Suez, Saïd cl la haute Egypte, Halunanieh et le (laire.

Si le gouvernement voulait être instruit de tous les faits etlui en donnait l'ordre, il parlerait, il écrirait avec toute l'énergie dont il était capable. S'il avait été secondé, il serait encore en Egypte, et la République n'aurait jamais perdu cette belle propriété. Mais l'intrigue, l'immoralité, Vauri sacra famés, etc., etc., avaient été la cause des revers. Il avait défendu Alexandrie jusqu'à la dernière extrémité. Depuis deux mois, on n'avait que du cheval pour toute nourriture. La faim, la soif, les maladies, le manque de tout, trente mille ennemis de troupes de terre, deux cents bâtiments de guerre, avaient forcé de capituler. Si le peu d'hommes qui restait sous les armes lorsqu'il s'était rendu avaient été du même avis que lui. il aurait fait sauter la ville d'Alexandrie et se serait enseveli sous ses ruines. L'homme que j'avais défendu dans des temps malheureux (13 vendémiaire an IV) était toujours le même, toujours digne de mon estime et de celle de tous ceux qui aimaient leur patrie et Ihonneur. Mais une partie des hommes qui étaient sous ses ordres devaient être bien connus du Premier Consul. Il devait se rappeler la conduite qu'ils avaient tenue envers lui en Egypte. Au reste, il était prêt à apporter sa tête sur l'échafaud si Bonaparte le croyait coupable. Si dans les vingt-trois mille hommes qui rentraient en France on comptait les invalides, les dépots, les marins, les administrations, l'Institut, la commission des arts, les négociants, les domestiques, les étrangers et tous les inutiles en grand nombre, le calcul pouvait être juste; mais j'étais trop véridique et le gouvernement trop impartial pour que la France et l'Europe entière fussent induites en erreur sur le nombre des combattants qui étaient en Egypte et sur ceux qui rentraient en France. Il avait fait tout ce que l'honneur lui prescrivait, tout ce que lui dictait un attachement inviolable à la République et à son gouvernement. 11 avait consumé et

presque anéanti ses forces physiques. Il avait rapporté du siège d'Alexandrie un flux de sang qui le dévorait. Nuit et jour sur pied, avec une nourriture détestable, il avait eu à combattre les siens autant que les ennemis. Si, à l'affaire du 30 ventôse (i), il avait été obéi, les Anglais, malgré leur supériorité, auraient été culbutés dans la mer. Deux mille cinq cents hommes des siens seulement s'étaient battus et avaient fait un carnage effroyable des ennemis. Il avait cherché à se faire tuer, la mort n'en avait voulu qu'à ses chevanx; il en avait eu deux de tués sous lui. Tous ses aides de camp avaient été démontés. Un d'eux avait péri à ses côtés. Plusieurs officiers de ses guides avaient également été tués ainsi que beaucoup de soldats de cette troupe inimitable pour son courage. Il avait été malheureux, mais il avait conservé l'honneur. Il ramenait avec lui sa femme et son fils; tous les deux s'étaient trouvés au milieu des horreurs de la guerre, entendant tous les jours tonner le canon. Il souhaitait à son fils d'être un jour riche en courage et en vertu; c'était le seul bien qu'il lui désirait. Il attendait les ordres du gouvernement pour savoir où il se rendrait en quittant Toulon et Marseille.

Bien qu'il parût délicat d'aborder ce sujet avec le Premier Consul, je lui en parlai et, lui montrant la lettre de Menou, je lui dis :

(( — Général, vous m'avez attiré une guerre avec mon ami.

1 — Comment?

« — 11 me reproche ce qui est dit de l'armée d'Egypte dans « V Exposé de la situation de la République.

" — 11 a tort. Il devrait savoir que ces pièces sont du gou- « vernement. Du reste, je ne lui en veux pas, je n'en veux à « personne. Je prévoyais ce qui arriverait lorsque j'ai quitté « l'Egypte. Kléber ne l'aurait pas conservée, cela n'entrait pas « dans sa tête. Nous y reviendrons un jour. Je ne veux pas que « Menou se justifie; il n'en a pas besoin. Écrivez-lui qu'il « vienne, tout cela s'arrangera. i>

(1) i'I luarslSUl. Déruile de -Nicoijolis.

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Je lui écrivis pour le calmer; il reçut du ministre des lettres rassurantes. Il continuait de m'e'crire sur les causes forcées de son retard, et répondait à quelques plaisanteries (|ue je lui avais faites : » Quant à mon sérail, il est composé d'une femme « excellente, qui a toujours })eur de mal faire et de trop « dépenser; elle ne connaît ni le monde ni ses plaisirs, par « conséquent aucun regret relativement aux jouissances qu'elle « n'a pas. Mon mariage en Egypte avait été politique; il m'avait t beaucoup servi parmi les habitants; surtout ayant épousé une « schériffe descendant de Mahomet. Le hasard fait qu'il est très « heureux. Ajoutez à ma femme deux négresses, ses domes- « tiques, présent d'un roi nègre qui demeure à cinq cents lieues « du Caire. L'évèque Grégoire ne m'excommuniera-t-il pas « pour avoir épousé une musulmane? »

Toujours lent à se mouvoir, le général Menou n'arriva à Paris que cinq mois après son débarquement. Il dit au Premier Consul : « En me présentant devant vous, la douleur d'avoir i vu perdre votre plus belle conquête se renouvelle vivement. » — « Le sort des batailles, lui répondit Bonaparte, est incertain. « Vous avez fait tout ce qu'après la malheureuse journée du 30 « on pouvait attendre d'un homme de cœur et d'exi)éricnce. « Votre longue résistance à Alexandrie a contribué à la bonne « issue des préliminaires de Londres. Votre bonne et sage « administration vous a mérité l'estime de tous les hommes « qui en apprécient l'influence sur la prospérité publique. Je « connais l)icn tout ce qui s'est passé à votre ai'niée; vos mal- » heurs ont été grands, mais ils ne vous ont rien fait perdre « dans mon estime, et je m'empresserai de le témoigner haute- « ment, afin qu'aucune clameur ne puisse entacher votre con- « duite. «

Dix jours après son arrivée, Menou fut nonnné tribun. Le Premier Consul lui donna ensuite l'administration générale des six départements de la 21" division militaire (Turin).

Je connaissais l'intégrité, le désintéressement de Menou et ses habitudes de dissipation. Je croyais cependant qu'il apportait d'Egypte quelques curiosités de prix. Elles se bornaient à des armes et à des équipements de cheval qui n'étaient

pas d'une grande valeur. Il revint aussi pauvre qu'il était parti.

Bien qu'il eût traité d'incroyable la capitulation du Caire conclue par Belliard, le ministre de la Guerre écrivit à ce général que le gouvernement se plaisait à rappeler les services distingués qu'il avait rendus, savait apprécier ses intentions dans la dernière campagne de l'armée d'Orient, et que, pour lui donner un témoignage de ses sentiments, le Premier Consul lui confiait le commandement de la 24' division militaire.

Le Premier Consul m'avait dit qu'il n'en voulait à personne. Cependant il tint, quelque temps après, rancune au général Reynier qui tua en duel le général Destaing et publia son livre De l'Efiypte après la bataille d'Heliopolis.

Au 18 Brumaire, le général Bernadotte avait refusé de seconder les desseins de Bonaparte, et n'avait osé les combattre. Il avait été impliqué dans un complot républicain découvert avant le départ du Premier Consul pour l'armée. Joseph, beaufrère de Bernadotte, les avait raccommodés. Le général avait accepté sa nomination au Conseil d'Etat et le commandement de l'armée de l'Ouest. C'était un engagement d'honneur garant de sa fidélité. On ne pouvait pas croire que Bernadotte n'eût accepté ces marques de confiance, ces gages de réconciliation que pour en abuser. Un bruit sourd se répandit qu'on avait découvert à l'armée de l'Ouest une conspiration. Plusieurs officiers de l'état-major de Bernadotte furent arrêtés. Le commandement lui fut retiré. Cette affaire fut encore étouffée parla médiation de Joseph et de quelques personnages en crédit; elle est restée enveloppée de nuages (1). Bernadotte était à Paris en état de disgrâce. J'attribuais son opposition à d'honorables sentiments. Je ne le croyais pas conspirateur. Attiré vers lui par nos relations antérieures, sa réputation de républicanisme et sa défaveur. j'îUlais le voir quelquefois. Il avait l'attitude et le malaise d'un homme compromis avec le pouvoir, et le lan-

(1) Que Bernadotte ait conspiré, il n'y a pas do doute. Plusieurs écrivains lui en font un mérite, entre autres Séguk, dans son Histoire de Napoléon, etc., etc.; Mme he Staël, dans Dix Ans d'exil. Voir aussi Walter Scott, Vie de Napoléon. (Note de Tliibaudeau.)

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