CHAPITRE VI
fiance et mon amitif^. Le choix qui m'appelait dans ce département et surtout les circonstances qui l'accompagnaient feraient seuls de moi un éloge remarquable. Les principes et le caractère que j'avais montrés en plusieurs occasions critiques et importantes, mes utiles travaux à Bordeaux, étaient autant de titres qui m'assuraient l'estime et la confiance. Je lui répondis des choses flatteuses comme celles qu'il m'avait écrites. Dès notre première entrevue, je lui fis ma profession de foi. C'est le préfet, lui dis je, qui parle à l'archevêque; il le fera avec franchise. Nous ne voulons pas nous convertir, nous ne pouvons pas nous tromper. Je m'inquiète peu de savoir ce que sont vos prêtres, jansénistes ou ultramontains, assermentés ou réfractaireSj cela ne me regarde pas. Qu'ils ne fassent rien contre l'ordre établi, et, de mon côté, je les ferai respecter, j'améliorerai leur traitement. Je désire que le culte soit exercé avec toute la décence convenable. Lorsqu'il me parviendra des plaintes contre un prêtre, je vous en référerai de suite; vous voudrez bien m'informer de celles qu'un prêtre porterait contre un de mes subordonnés et nous nous entendrons sur le parti à prendre. Par ce moyen, nous éviterons les conflits et le scandale. L'archevêque parut très sensible à cette ouverture, accepta le traité et promit de s'y conformer.
Après les chefs militaire, ecclésiastique et de la police, tout le reste était à peu près dans ma dépendance. L'ordre judiciaire lui-même, quoique indépendant de l'autorité du préfet, ne l'était pas de son influence ; mais il était sans considération à cause du personnel des tribunaux où se trouvaient des juges (l'une ignorance crasse et d'une probité suspecte. Le tribunal d'appel était le moins mal composé ; il était présidé par M. Baffier, magistrat intègre et éclairé, d'un caractère aimable et pacifique, personnellement connu de la famille Bonaparte parce qu'il avait été magistrat en Corse. Les fonctionnaires et employés dans toutes branches de l'administration ne m'étaient pas redoutables; ils craignaient une réforme et avaient besoin de ma protection.
Le conseil de préfecture était composé de patriotes sans considération et de peu de capacité, mais dont la conduite révolu-
tionnaire était sans reproche. Leurs places étaient très enviées; je les maintins pour tempérer l'esprit de réaction. J'en agis ainsi avec les trois maires de Marseille qui étaient dans le même cas et parmi lesquels se trouvait OmerGranet, ex-conventionnel et votant.
M. Girard, secrétaire général de la préfecture, était un excellent homme, un véritable optimiste, poli, complaisant, serviable, bon protestant et très bien avec les prêtres, né pour la pastorale et l'élégie, ainsi qu'il l'avait prouvé par deux essais, les Tombeaux et Praxile.
Vivre en bonne harmonie avec les principaux fonctionnaires, plaire aux administrés et satisfaire le gouvernement, cela ne suffisait pas. Il fallait encore se bien tenir avec des personnages du département qui avaient à Paris de hautes positions et l'oreille du pouvoir. Ils se mêlaient des affaires de leur pays, ils en parlaient, on les consultait, ils avaient leurs exigences pour eux, leurs familles, leurs clients.
En tète se trouvaient Portails et Siméon. J'étais sûr deux. Non seulement je n'en avais rien à craindre, mais j'avais en eux de vrais amis et au besoin de chauds défenseurs.
Le sénateur Barthélémy (1), natif d'Aubagne, était un homme modeste, timide, poli, bienveillant. J'étais depuis longtemps dans de très bons rapports avec lui et sa famille à Paris.
Le vice-amiral Ganteaume, originaire de La Ciotat et propriétaire à .\ubagne, était préfet maritime à Toulon. Nous avions fait connaissance au Conseil d'État dont il était membre.
M. de Rémusat, ancien magistrat à Aix, préfet du palais, était un homme aimable, poli, obligeant; j'avais avec lui d'excellentes relations.
Jourdan (des Bouches-du-Rhône), mon collègue au Conseil des Cinq-Cents, avait joué un rôle dans cette assemblée et subi la proscription du 18 fructidor. Le sénateur Barthélémy, son oncle, travaillait à détruire les justes préventions du Premier
(1) Membre du Directoire en 1797. Emprisonné au 18 fructidor el déporté à la Guyane, d'où il s'évada après le 18 Brumaire, il fut élu membre du Sénat, sur la proposition de Bonaparte. En 1814, il se rallia à la Restauration et fut nonmié pair de France.
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Consul. Jourdan avait de l'esprit, de l'instruction; sa conversation et ses écrits prouvaient de l'originalité ; son exaltation égarait parfois son jugement. C'e'tait un contre-re'volutionnaire ardent, passionné, haineux, le personnage le plus distingué du parti royaliste. Dévot, lié avec l'archevêque et les pr<?tre.-^, il était leur conseil politique. Remuant, il se mêlait un peu de tout. On trouvait son influence à la municipalité, à l'académie, aux sacristies, aux hôpitaux. Sans influence auprès du gouvernement, il en avait l)eaucoup à Marseille. Le sénateur Barthélémy m'avait fort recommandé la conversion de son neveu ; je lui fis un bon accueil. Il s'établit entre nous autant d'intimité que pouvaient en comporter le souvenir de ses antécédents et sa situation suspecte.
La famille Bonaparte avait un patronage très étendu à Marseille où elle avait résidé assez longtemps en débarquant de Corse. Rien de plus commun que les gens qui se vantaient des rapports qu'ils avaient eus avec tous les membres de la famille, voire même des petits services qu'ils leur avaient rendus dans leur détresse, et qui s'en faisaient un titre à l'appui de leurs prétentions.
Une autre famille destinée à une fortune prodigieuse, nombreuse et déjà puissante, c'étaient les Clary. Quatre sœurs avaient fait de bons mariages, avec Joseph Bonaparte, le général Bernadotte, Anthoine, négociant à Marseille, Villeneuve, administrateur des postes. Le frère aîné était un riche capitaliste à Paris, l'autre membre du Corps législatif. Leur clientèle était considérable.