CHAPITRE IX
t vérité est que la majorité ne se souciait pas d'en émettre. € Aussi leur délibération n'a pas eu les honneurs du Moiii- « leur. »
En présence du mouvement généralement donné et d'après le conseil de mes amis, je me déci lai à faire une Adresse au Premier Consul en mon nom et au nom de la ville de Marseille . Elle fut signée par les maire et adjoints, par toutes les autorités et employés civils résidant dans cette ville. Elle était ainsi conçue :
€ Citoyen Premier Consul,
« Un complot atroce a mis en péril vos jours et la destinée de « la France.
t L'arrestation des conspirateurs n'a pas calmé les alarmes.
« Le supplice des coupables ne rétablira point la sécurité. « Les citoyens craindront toujours pour leur propre existence, « pour leurs propriétés, pour la patrie. Il manque une barrière » entre le pouvoir et les ambitieux, entre vous et les poignards^ « entre la sûreté de la France et les implacables ennemis de sa « force et de sa gloire.
ï Cette barrière... tous les Français la réclament, la voix du « peuple vous l'indique.
« Que l'hérédité du pouvoir suprême qu'il vous a confié soit « donc proclamée !
<r La nation ne rétrograde point vers l'esclavage, elle veut « l'hérédité comme le plus sûr moyen de cimenter la liberté t qu'elle a conquise.
« Elle ne se repent point de la Révolution ; elle en déteste les t crimes; elle en veut conserver les bienfaits.
« En fondant une nouvelle dynastie, elle veut ôter tout espoir « aux restes méprisables de celle qu'elle a renversée.
« Le sort de tous les grands Etats, la fin de toutes les révolut tions qui les ont agités, sont marqués dans l'histoire. L'esprit « du siècle et la force des choses y ramènent la France.
» Son intérêt lui commande de ne point s'abandonner au « hasard et de consommer sous les auspices d'un grand homme « le pacte qui doit l'unir à jamais au nom glorieux de Bona- « parte.
s Cédez à ces vœux, citoyen Premier Consul, nous en pre- « nons l'initiative sans crainte d'être désavoués. Assurez la sta- '> bilité du gouvernement, constituez définitivement la nation 1 et donnez-lui des institutions conformes à sa dignité et à sa « puissance. » (15 floréal an XII. j
Permon me proposa d'envoyer ladresse à Paris par un courrier extraordinaire dont il paierait les frais. Il ne m'échappa point qu'il voulait s'en faire un mérite. Cependant j'acceptai son offre ; il donna cette mission à un commissaire de police, son affidé, Gibert. 11 vint, avant de partir, me demander mes commissions : je le chargeai d'une lettre pour Mme Devaines. Elle ne lui fut pas remise ; Gibert prétendit l'avoir perdue ; je n'en crus rien et n'y pensai plus. L'infidélité du commissionnaire eut pour moi des conséquences très fâcheuses.
Mon Adresse fut insérée à son rang dans leMoniteur. On m'en fit compliment. « Elle est excellente, me manda mon amiMéjan, « secrétaire général de la préfecture de la Seine. Elle ne serepent « pas de la Révolution..., voilà surtout ce qui m'a fait un très ï grand plaisir, voilà ce que tous les bons Français devraient « dire. »
En me pressant de faire une Adresse au Premier Consul, Siméon m'avait écrit que déjà la flotte de Toulon s'était prononcée; c'était vrai et je ne l'ignorais pas. Le bruit s'était répandu à 3Iarseille qu'elle avait voté non seulement l'hérédité, mais encore le divorce de Joséphine. C'était d'autant plus étonnant que le vice-amiral Latouche-Tréville, qui commandait la flotte, était son parent. Mais que ne pouvaient l'entraînement d'un beau zèle et l'excès de la flatterie pour les intérêts de l'homme puissant ! Et dans ce moment il y avait bien des gens qui s'ingéniaient à deviner les désirs de Bonaparte, à voler audevant, et qui allaient au delà. La flotte rédigea son adresse; elle parut ; il n'y était pas question de divorce ; mais la question avait certainement été soulevée à Toulon, et ce n'était pas le seul pays où elle avait été agitée.
Joséphine nous avait montré, à moi et à ma femme, trop d'amitié pour que je ne prisse pas un vif intérêt à son sort. Dans mes inquiétudes, j'interrogeai Siméon. Il me répondit :
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« Vous me demandez où en est la question du divorce. iMme IJo- « naparte est défendue par l'habitude et par le besoin qu'en a le « Premier Consul, par le respect qu'il a pour les mœurs, par la « grandeur dont il l'a environnée, par l'amitié qu"il a pour le « petit Napoléon. Il y a bien une faction qui travaille contre « elle, qui prétend même que si elle aimait Bonaparte pour lui- « même et si elle était attachée à la chose publique, elle se reti- « rerait pour qu'il eût des enfants. Je ne pense pas quelle doive « avoir ce sublime dévouement. Klle n'est pas mariée à l'église 1 1 ), « mais elle Test dans la forme régulière qui constitue l'état civil. « 11 n'y aurait de moyen de divorce que le consentement mutuel ; « elle ne donnera pas le sien, outre que les formalités sont bien « longues. Les frères ne seraient point intéressés au divorce. « Leurs clients, et ils en ont beaucoup, devraient se réunira ceux « de Mme Bonaparte. Je ne crois point au divorce, et le « défaut des descendants directs sera une chance que courront « nos enfants. »
La question de l'hérédité marchait à grands pas vers son dénouement. Regnaud m'écrivait : « Tu auras lu dans les « journaux le vœu émis par le Trihunat. Il fut porté hier au « Sénat, et le Sénat, représenté par sa commission, a dû aller, « hier, chez le Premier Consul pour lui donner connaissance « de sa délibération. Les cliangements, à ce qu'il paraît, ne « porteront que sur les points indispensables pour coordonner « le nouveau système avec l'ancien. Le Sénat aura (juelques ï attributions relatives à la liberté individuelle et à la liberté «t de la presse. II y aura une haute cour nationale pour le « jugement de certains délits et de certaines personnes. Le « Tribunat restera vraisemblablement comme corps séparé, et « amalgamé sous d'autres rapports avec le Corps législatif. On « présume qu'il sera établi un certain nombre de grands « officiers de l'Empire, et dans la distribution de ces éminentes I dignités les Consuls, si leur titre n'est pas conservé, en trou- « veront un nouveau. Le Conseil d'État n'aura rien à gagner^
(1) La situation fut régularisée la veille du sacre, le 1" décembre 180i, jour où le cardinal Fesch donna la bénédielion nuptiale à l'Empereur et à. Josi'phine.
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« peut-être aura-t-il à perdre à ces changements. Cependant « j'aime mieux encore être au Conseil d'État qu'au Sénat, et, « quoique candidat, je n'ai pas demandé à y être envoyé'. Je « crois que la seule chose utile qui sera faite pour le Conseil, « et dont j'ai présenté l'idée qui a été accueillie, ce sera de ï trouver le moyen de rendre le titre viager, morne si on a ï cessé d'être en service ordinaire ou extraordinaire, avec « moitié des appointements seulement.
« L'usage établi par Mme Dévalues d'une pension de « 6 000 francs pour les veuves sera sans doute confirmé; « c'est un motif de sécurité pour les gens mariés. Les points « dont je ne t'entretiens pas sont encore dans les nuages; mais « l'émission du sénatus-consulte est prochaine. L'acceptation « suivra, puis une solennité dont l'époque probable est le « 14 juillet procliain. »
En me transmettant les dispositions du sénatus-consulte au moment où elles venaient d'être arrêtées, Regnaud ajoutait : « Sous peu de jours, tout ceci sera envoyé à la sanction du « peuple. Prépare les esprits et ménage les votes. t>
De son côté, Siméon m'éciivait : « Dans la première délibé- « ration du Sénat stu- l'hérédité, il y a eu trois bulletins néga- « tifs et deux blancs. Deux des premiers sont connus; ils sont « de Lamlirechts et de Grégoire ; ils ne s'en sont pas cachés, « Le troisième est resté anonyme. On attribue Tan des billets « blancs à Sieyès. Lanjuinais est malade et n'y était pas. On « travaille à force à tout reconstituer conformément au nouveau « titre. Le sénatus-consulte paraîtra dans la semaine. Le Sénat « cherche à augmenter, tant qu'il peut, les attributions et à se « donner une grande consistance. Il aurait bien voulu de l'hé- « redite pour lui, mais ce n'est pas pour cette fois. Plus de « Consuls. Depuis mercredi, Cambacérès a réformé la garde à « cheval qui le suivait. 11 sera archi-chancelier. Lebrun aura « une autre grande dignité. Talleyrand et deux des frères sont « désignés pour en avoir aussi. Quant à l'hérédité, la loi en « disposera sans doute à l'avenir. Mais pour la première fois « sera-t-elle nu choix de TEmpereur! Adoptera-t-il le petit « Napoléon qu'il paraît aimer tendrement? Ou ses frères