‹ Mémoires de A.-C. Thibaudeau, 1799-1815Chapitre 53 sur 211 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le parti royaliste se tient tranquille. — Conspiration du parti anarchiste : les chefs; le ministre de la Police ne veut pas la prendre au sérieux. — Marseille demande l'ancienne franchise de son port; l'Euiporeur y est opposé; ses motifs. — Mouvement des flottes pour la descente en Angleterre. — Sortie et rentrée de Villeneuve. — Création du royaume d'Italie. — Voyage de l'Empereur et de l'impératrice; la Cour à Gènes; fêtes hriliantes. — Les Marseillais eflrayés de la réunion de Gênes. — Le projet de descente en Angleterre est abandonné.

Parmi les complots formés depuis le 18 Brumaire contre Napoléon et qu'ont révélés des procédures ainsi que les histoires et mémoires du temps, on ne trouve pas la conspiration du Midi. Son foyer était à Marseille; elle s'étendait dans toute la Provence. Bien qu'elle eût eu un caractère assez grave et une longue existence, elle n'a été connue que d'un petit nombre de personnes; la trace s'en est perdue dans la transition subite de l'Empire à la Restauration.

Pendant les mouvements des divers partis en Provence, il ne s'était pas montré dans le parti ro3'aliste un seul noble de quelque valeur. Les principaux agents qui s'étaient fait remarquer à différentes époques de la Révolution, étaient des roturiers. Depuis le 18 Brumaire, la noblesse, caressée par l'Empereur, s'était en général soumise; faute de mieux, elle s'accommodait d'un gouvernement qui revenait aux errements de la monarchie. En Provence, le parti royaliste s'était, pour ainsi dire, éteint de lui-même; ou, s'il avait encore quelque vie, il faisait parfaitement le mort.

J'ai dit que Jourdan (des Bouches-du-Rhône) en était l'âme, le principal personnage. Voici une anecdote qui le prouve. Dans les négociations avec l'Angleterre au congrès d'Amiens, le Premier Consul avait insisté sur le payement du matériel de la marine de Toulon que le commandant des forces anglaises s'était obligé, en 1793^ de restituer à la paix. On se fondait sur

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une convcnlion signée ilc l'amiral lloml et jtuliliée dans le J/o;;/teur de l'époque. Le plénij)ûlentiaire l)ritannique opposait que ce document n'avait aucune aulhenticité et qu'il faudrait avant tout en représenter l'original.

La guerre s'élant rallumée, le ministre de la Police m'écrivit de faire des recherches pour me procurer l'original de cette convention. J'avais sous la main plusieurs commissaires des sections de Marseille qui avaient concouru à la reddition de Toulon. Je préférai m'adresser directement à la lumière du parti. Un jour que Jourdan vint me voir, je lui dis sans préambule : « L'amiral Ilood a signé en 1793 une convention. « J'ai besoin de l'original. Je vous prie de me le procurer. » Un peu déconcerté de cette apostrophe, il rougit, balbutia, se mit à rire et répondit : « Je m'en informerai. » Quelques jours après, il m'apporta la pièce; il exigea pour toute condition que je ne fisse pas connaître au gouvernement le nom de celui qui en était possesseur. C'était Esprit Caire, de Marseille, chargé à Paris de la police secrète de Puyvert, Willot et d'André, agents du prétendant. Arrêté en 1804 et mis ensuite en liberté, il vivait retiré dans sa propriété près d'Aubagne. J'eus occasion de le voir. A la différence du commun de ses compatriotes, c'était un homme froid, prudent, discret. Il me parut mécontent du parti royaliste, mais décidé cependant à n'en pas servir d'autre. Sans fiel, sans demander, sans attendre de récompense, il me confirma des faits que je connaissais déjà, il me raconta des intrigues que j'ignorais. Je fis mon profit de ses confidences sans tourmenter personne. Les royalistes qu'elles concernaient vinrent presque tous à moi et ne s'aperçurent jamais que je les avais pénétrés. J'en plaçai dans divers emplois, j'en eus dans ma société et jusque dans mes bureaux. J'aimais mieux cela que de les traiter en suspects et de les entretenir dans leur opposition pour avoir la triste gloire de les tourmenter, de les combattre. Fatigue de ses défaites et paraissant satisfait de la marche du gouvernement, le royalisme m'occupa très peu pendant tout le cours de mon administration.

A la fin de 1812, quand nos désastres en Russie semblaient devoir réveiller tous les partis, les royalistes ne bougèrent pas

plus en Provence qu'à Paris. En 1813, lorsque le territoire était envahi, le royalisme se borna à intriguer, à répandre sous main des pamphlets, de faux bulletins. En général, les royalistes en place se montrèrent jusqu'à la dernière extrémité fidèles à l'Empire.

En Provence, le parti anarchiste fut au contraire toujours en état de conspiration. Sans plan bien arrêté^ suivant ses anciens errements, il était prêt à éclater avec violence dans une occasion favorable et à tout culbuter sans s'inquiéter de ce qui arriverait le lendemain. 11 n'y avait pas dans le parti un homme très marquant^ mais il ne manquait pas de gens audacieux et entreprenants. Il se vantait d'avoir pour chefiBarras. Originaire et député du département du Var à la Convention, ensuite membre du Directoire, il avait été le patron des hommes de la Révolution et des Jacobins. Détrôné au 18 Brumaire par Bonaparte dont il avait commencé la fortune au 13 vendémiaire, il avait disparu de la scène politique, ennemi mortel du Premier Consul et l'accusant d'ingratitude et d'usurpation.

Les principaux du parti étaient :

Le général Guidai, natif de Grasse. Commandant à Alençon, il avait livré Frotté, réfugié chez lui. Son caractère violent lui avait suscité des démêlés avec les ministres de la Guerre et il était disgracié pour des propos menaçants tenus jpar lui contre l'Empereur. On le retrouvai a dans la conspiration de Malet.

Bergier, ex-adjudant commandant.

Moisson, commandant de bataillon des Marseillais au 10 août.

Giraud, ex-commissaire du Directoire près le bureau central à Marseille.

Jaume, avocat, ex-membre du tribunal de cassation, excommissaire du Directoire près le tribunal criminel d'Aix, défenseur de Babeuf à la haute cour de Vendôme; instruit, adroit, astucieux.

Ricord d'Allauch, administrateur du département des Bouchesdu-Rhône, accusateur public près d'un tribunal militaire à l'armée d'Espagne, banquier à Paris, directeur du théâtre de Nicolet, littérateur, écrivain, esprit inquiet et remuant qui n'avait réussi à rien.

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