CHAPITRE XII
durée. Après quelques mois, ces parades, qui avaient commencé avec tant d'éclat, tombèrent dans le ridicule. Les applaudissements devinrent chaque jour plus rares, puis ils cessèrent tout à fait et le maire ne mit plus les pieds au théâtre.
Lorsqu'il allait de son modeste logis à l'hùtel de ville, il était précédé d'un appariteur en costume portant dans un grand sac vert le portefeuille municipal. C'était un simulacre de la vieille étiquette d'après laquelle les anciens consuls de la ville faisaient porter le chaperon, signe de leur dignité, pour être reconnus en cas de besoin.
Jaloux de ses attributions, soupçonneux, défiant, lourd au travail; voulant tout voir et tout faire, il se noyait dans les détails, il écrivait lettres sur lettres aux autorités, aux conseillers d'Etat, aux ministres, à l'Empereur, le plus souvent pour des minuties dont il faisait des affaires graves. Repoussé, il ne se tenait pas pour battu ; condamné, il en appelait; débouté en appel, il ne s'en épouvantait pas, il revenait à la charge. Enfin, après avoir épuisé tous les degrés de juridiclion et frappé inutilement à toutes les portes, il ne renonçait pas à ses poursuites; il attendait patiemment un changement de circonstances, de personnages, de principes, et il se représentait au combat. Parlant de ses débats avec moi, il disait pour que cela me fût rapporté : « Le préfet a du caractère, plus d'esprit et d(! « lumières que moi, mais je suis d'un pays où l'on prend les « lièvres en charrette. » Ce proverbe turc le caractérisait parfaitement.
Si la nomination de M. Anthoine à la mairie fut pour moi la source d'une foule de désagréments, elle me procura quelques compensations. Les hostilités, les tracasseries qui n'épargnaient personne me ramenèrent entièrement les fonctionnaires qui, regrettant Charles Delacroix, s'étaient montrés pour moi froids ou équivoques, entre autres Permon et Cervoni. Par le rétablissement de la mairie, le commissaire général de police avait beaucoup perdu en autorité, en considération, en profits. A compter de cette époque, Permon montra plus d'empressement à se mettre bien avec moi ; de mon côté, oubliant le passé, je répondis sincèrement à ses avances.
iU MÉMOIRES DE A-'C. TttICAUDËAU
Au moment où la guerre avec l'Autriche paraissait inévitable, l'Empereur avait cre'é un corps de vélites à cheval de huit cents hommes pris parmi les conscrits des trois dernières conscriptions qui s'ofïViraient volontairement, ou désignés par les préfets, et qui auraient trois cents francs de rente. Avant d'en venir à des désignations, je fis un appel ; il ne produisit presque rien et je fus obligé de désigner.
« Je ne m'étonne point, m'écrivit Siméon, de l'immobilité « des Marseillais sur les appels. 11 n'y a pas plus d'esprit public « à Marseille qu'à Aix; peut-être y en a-t-il encore moins. Il y « a dans tous ces pays-là beaucoup du caractère apathique des « Italiens, une vivacité du moment, incapable d'une résolution « forte et constante. A Aix, il y a quatre ou cinq cents jeunes « gens qui ont bien fait la guerre dans l'émigration et qui « seraient de bons gardes d'honneur; mais la plupart seraient « hors d'état de s'équiper. D'ailleurs, ils se battirent parce « qu'ils n'avaient pas d'autres moyens d'existence. A présent, « ils se trouvent heureux de végéter dans leurs foyers. Mais « si quelque attaque sur la Provence y donnait lieu à l'arme- « ment des gardes nationales, vous auriez là de braves gens « qui se battraient aussi bien pour leurs foyers qu'ils se sont « battus pour avoir de quoi vivre. »
Siméon laissait percer ici son extrême indulgence pour les émigrés. Ce n'était pas pour trouver à manger qu'ils étaient allés à Coblentz. Il leur supposait encore de beaux sentiments dont je ne fis jamais l'expérience.
La campagne était ouverte. Mme Dévalues m'écrivait : « Nous « sommes sur des épines dans l'attente de la grande bataille. « Les succès inconcevables que nous avons nous donnent la « certitude de la victoire. Mais ne peut-il rien arriver à l'Em- « pereur ? Voilà le supplice de tous les instants; d'autant que « nous savons positivement par des détails particuliers qu'il ne « se ménage pas, qu'il est toujours le point de mire avec sa « redingote grise, et que, comme disent les soldats^ c'est un « vrai diable. Jamais, non jamais on n'a vu une tête aussi « exlraordinaii-e que celle de cet homme-là ! L'histoire ne nous « olfre pas sou second. Les connaisseurs dans l'art militaire
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« sont à genoux devant son génie pour les plans de campagne « qu'il fait cxe'cuter, et avec (juelle prestesse !
« Ce qui est aussi admirable, et ce qui mallieureusement n'a « pas été aussi bien exécuté, c'est son plan de marine depuis « le départ de la flotte de Toulon. Au reste, peut-être est-ce « encore un elFet de son étoile; car s'il eût été exécuté, il aurait « tenté la descente et, pendant ce temps-là, cette bète de « coalition eut tenté de faire ce qu'elle fait aujourd'bui. « L'Empereur écrivait, le 19 ou le 20, à l'Impératrice qu'elle « n'eût aucune inquiétude, que la campagne serait courte et « brillante. »
Siméon m'écrivit : « Les succès de nos armées sont prodi- » gieux. Voilà l'inn passé, sans coup férir; nous n'aurons « qu'une bataille de là à Vienne. Beaucoup de gens ne sont pas « sans inquiétude sur les armements de la Prusse. Je crois <t cependant que le gouvernement est tranquille et sait à quoi « s'en tenir. Plus l'Empereur sera avancé en Allemagne, plus « la déclaration de la Prusse contre nous deviendrait fâcheuse. « Tandis que les Russes se retirent devant notre armée, il « paraît qu'ils s'assemblent pour menacer le Hanovre et la « Hollande, d'une part, et l'Italie, de l'autre. Si cette pi-emière « et si brillante campagne ne nous donne pas la paix, la « seconde sera terrible; on se battra depuis l'Elbe jusqu'au « Pô. >;
— « Avant-hier au soir, nous avons illuminé pour les nou- (I veaux prodiges que vous aurez lus dans le Moniteur (la con- « quête de Vienne). Les amis du gouvernement sont dans le « ravissement; mais l'esprit des Parisiens, en général, n'est pas <i meilleur que celui des habitants de Marseide et d'Aix. Les « Français sont frondeurs et légers; ils ne sont jamais con- « tents. Plus on fait pour eux, plus ils exigent. Les choses les « plus extraordinaires ne les touchent qu'un moment. Ce qu'ils « voient constamment, c'est ce qui manque ou à leurs désirs « ou à leurs opinions. Les Romains, auxquels nous ressem- « jjlons à tant d'égards, étaient de même. Ils chansonnaient les « généraux sur leurs chars de triomphe. Néanmoins, les aris- « tocrates même conviennent que Moreau est eti'acé, qu'il n'y
(( eut jamais en aucun temps une telle campagne, mais ils « demandent à quoi cela aboutira et si la paix est au bout. Si « d'ici à quelques jours on ne leur apprend pas quelques nou- « veaux prodiges, ils auront oublié tous ceux qui ont pré- « cédé. »
Après la bataille d'Austerlitz, l'entrevue des empereurs de France et d'Autriche, la conclusion de l'armistice, la retraite de l'Empereur Alexandre avec son armée, Mme Dévalues m'écrivit : « Quel homme que Bonaparte I Convenez que votre fils aura bien de la peine à comprendre que César et Alexandre soient regardés comme de grands hommes, quand il en verra comme ce colosse ! Pour moi^ la tète m'en tourne « d'admiration et de tendresse, car je l'aime véritablement. « Nous attendons toujours l'Empereur, dont le retour se diffère « de semaine en semaine. Quelques grands politiques veulent « espérer qu'enfin l'Angleterre va demander la paix et que la « Russie sera l'intermédiaire. Je le désire plus que je ne « l'espère. Vous aurez été ravi des deux dernières proclama- « tions à l'armée et aux habitants de Vienne. Celle-ci surtout me paraît au-dessus de toute expression. Quel homme ! Grâce soit rendue à la Proridence de nous l'avoir conservé dans un petit coin de la France, dans ce temps abominable où tout ce qui était bon périssait ! Qui aurait prédit, il y a douze annéeS;, ce qui est arrivé par le génie de cet homme extraordinaire, aurait été regardé comme un insensé. » Le crédit public éprouva une crise extrêmement sérieuse et la Banque un grand embarras. Siméon m'écrivit : « La rareté « de l'argent,, qui s'est déclarée aussitôt après le départ de « l'Empereur et qui a produit à la Banque une queue pour « l'échange des billets contre des espèces, est toujours la « même, on dirait presque qu'elle est augmentée. 11 faut don- « ner jusqu'à cinquante francs pour réaliser en argent un billet « de mille francs. Il y a eu dans cet événement un peu de rareté « réelle, beaucoup de maladresse de la préfecture de police qui^ « par ses mesures, a augmenté les craintes, beaucoup de mala- « dresse de la Banque, beaucoup d'agiotage, de peur et de « malveillance. Toutes ces causes secondes prolongent le mal
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« et, sans pouvoir détruire lu Banque, elles lui portent une « atteinte dont son crédit sera flétri pour longtemps.
« Ce qu'il y a d'aussi scandaleux que la faillite de Récamier, « ce sont les visites qu'on lui a laites^ comme s'il lui était « arrivé quelque chose d'honorable, ou un malheur qu'il n'eût « pas mérité. L'excès de ses dépenses n'est pas la cause de sa « faillite; mais cet excès était entretenu par un excès d'affaires « hors de toute proportion avec ses moyens réels et fondé sur « les moyens factices que lui procuraient les trop nombreux « escomptes qu'il obtenait à la Banque. Lorsqu'elle a dû les « diminuer, vu la circulation trop abondante de ses billets, « Récamier a dû tomber. Il n'aura peut-être pas 20 pour 100 à « donner à ses créanciers, quoique l'on parle de 51 pour 100 « dans trois ans. Beaucoup de généraux et d'étrangers sont « dans cette faillite; elle en entraînera d'autres. Un nouveau « mal qu'elle produira sera de faire faire dans le Gode de com- « merce dont on va s'occuper, une loi ab irato sur les fail- » lites. »
A son retour de la campagne, l'Empereur s'occupa de la crise de la Banque, destitua Barbé-Marbois et le remplaça par Mollien. Siméon m'écrivit :
« 11 est douteux que Barbé-Marbois soit sénateur, au moins « de quelque temps. On lui reproche de grandes fautes, et « d'avoir livré à Ouvrard, Wanderberg et compagnie plus de « quatre-vingts milhons d'obUgations tenues en réserve pour des « valeurs à long terme; en sorte que le Trésor s'est trouvé « dénué de valeurs qui, au besoin, pouvaient être réalisées en « vingt-quatre heures et qui auraient été nécessaires si nous « n'avions pas eu des succès aussi prodigieux. 11 a sans doute « eu quelque motif pour faire cette opération; on lui a fait « craindre que les services ne manquassent, et il n'a peut-être '( pas eu assez de fermeté dans cette circonstance. On attendait « davantage de son caractère et de la confiance dont il était « investi exclusivement. Au reste, ce ne sont là que des on dit. « L'Empereur était, ajoute-t-on, très irrité contre lui. On n'ac- « cuse pas sa probité, cela serait impossible, mais il a manqué « de tète et de l'orce. Les financiers de Paris et de la Bourse ne
I l'aimaient pas. Le choix de Mollien a été généralement « applaudi.
« Nous ne donnons cette année que le Code de procédure « civile, et ce sera bien assez. Un code est un ouvrage qui « demande plus de temps qu'une campagne, et même qu'une « guerre. Dans celle-ci^ tout est action, délibération prompte et « soudaine. Un code doit être longtemps médité et combiné. La « section de l'intérieur a un projet de Gode de commerce qui « parait très étranger à la section de législation. La discussion « n'en est pas même entamée au Conseil d"Etat. Nous avons de « nouveaux collègues, Gassendi, Merlin et Jaubert. Ce dernier « perd beaucoup de revenu en venant au Conseil, 40000 francs « peut-être (1 j ! Mais il en avait un tel désir qu'il aurait sacrifié « le double s'il l'avait eu. »
— « Le ministère de la police devait être, disait-on, supprimé « à la paix : je n'en ai pas entendu parler, m'écrivit Simon, « quoique dans le public on fasse une quantité de changements « qui n'ont peut-être aucun fondement autre que la spéculation « des oisifs. Ils disent que Tarchitrésorier veut se retirer et a « déjà deux fois offert sa démission. Les uns lui donnent pour « successeur M. de Talleyrand; d'autres donnent à Cflui-ci la « place d'archichancelier d'État, que quitterait le prince « Eugène dont ils font un roi d'Italie ou de Naples. Mais le « traité de paix que nous connaissons depuis hier^ en garantis- « sant la séparation des deux couronnes de France et d'Italie, « la remet au temps où seront remplies les conditions que « l'Empereur y avait assignées, l'abandon de Malte et de Corfou « par les Anglais et les Russes. Jusqu'à cette époque, le prince « Eugène restera donc vice-roi, à moins qu'on ne le fasse mon- « ter au trône de Naples. On dit aussi que Decrès passerait au « Sénat, et que la marine serait donnée à Champagny, qui « serait remplacé par Montalivet ou par Daru. Le prince Joseph « est parti le D avec une partie de sa maison, sans qu'on sache '( où il va. On sait seulement qu'il a pris la route d'Italie. On « ignore ce qu'il va y faire. »
(1) Comme avocat. (Note de Tliiljaudeau.)
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Mme Devaines, qui, sur ce dernier point, n'en savait pas davantage, m'écrivit : « Si vous pouviez m'apprendre où est « allé le prince Joseph, avec une partie de sa maison, vous nous « feriez grand plaisir. Nous nous cassons la tête à chercher le « motif d'un départ si prompt et si secret. Jérôme Bonaparte « est ici, logé à l'hôtel du prince Murât, que l'Empereur lui a, « dit-on, acheté. Le prince Murât ira loger à l'Élysée-Bourbon. « On appelle Jérôme Monseigneur, de courtoisie, car il n'est pas « encore prince. Du reste, il ne paraît pas dans les grands cer- « clés. On prétend quïl devrait être à Brest; moi, je crois que « si cela était vrai, il ne s'amuserait pas à rester ici. »