CHAPITRE XVI
Je vivrais dans ce pays comme dans un autre. J'aimerais mieux en France quelque chose de moins, mais je n'y attends rien. Le Conseil d'État, si j'y rentrais en service ordinaire, ne m'a jamais beaucoup convenu. Il me paraîtrait bien insipide après avoir organisé et gouverné un royaume. « Le Roi m'a comblé de bontés. Il est aimable, il a de l'esprit, dans toutes ses manières on reconnaît l'Empereur. Il tient à merveille le Conseil. Il a de la sagacité, de la pénétration, de la mesure et du tact. Si les flatteurs ne le gâtent pas, si la jeune cour ne l'investit pas d'intrigues, ce sera un grand prince.
t Mon établissement ici est encore pour moi-même très problématique. L'Empereur seul sait s'il le permettra, et il n'y a que Dieu qui sache si je ferai bien de renoncer à la France. Si j'y renonce, ce ne sera pas sans un certain regret. Quelque part que je sois et que la fortune dont je suis le jouet depuis quinze ans me place, je vous aimerai toujours. » (Lettre du 47 janvier 1808.)
« Quand la situation de mes affaires et surtout les bontés du roi ne me porteraient pas à rester ici, quelques conseils d'ambition pourraient encore m'y décider. Que suis-je à Paris? J'y ai un bel état sans doute; mais parmi ceux qui ont Ihonneur d'approcher l'Empereur, suis-je le centième? Ici, j'ai le premier des ministères; ici, je puis être utile; à Paris, je ne le suis que pour ma très faible part, au milieu de personnes qui aiment à se mettre en avant, et moi je n'ai presque pas de mouvement dans les choses à faire en commun. Je ne fais volontiers et avec soin que celles dont je suis chargé seul. Autant par défiance de moi que par paresse, je m'en repose sur les autres.
« Mais, malgré mon désir et mon inclination pour rester ici, il n'est nullement certain que j'y reste. Je ne le puis qu'avec la permission de l'Empereur, et, quoiqu'elle ait été demandée, elle tarde trop pour que je le croie disposé à l'accorder. « Beugnot qui, à son âge et avec sa fortune, a plus d'espérances à Paris que moi, est décidé à y retourner. Il va même partir sous quelques jours, à moins qu'il ne reçoive un contre-
« ordre de l'Empereur auquel il a demandé de le rappeler. S'il « a la permission de son retour, il est possible que le même « courrier m'apporte, à moi qui voudrais rester, l'ordre de » quitter aussi. Si l'Empereur continue à ne pas s'expliquer, « vous jugez bien que nous nous conformerons à sa volonté. » Beugnot partit, rentra pour un moment au Conseil d'Etat, et fut nommé administrateur du Grand-Duché deBerg et de Glèves. Siméon resta à Cassel. Le Roi l'ayant nommé ministre, exigeait qu'il lui prêtât serment et renonçât à la France. L'Empereur ne le voulut pas. et le Roi céda.
Je n"étais pas allé à Paris depuis le couronnement de l'Empereur. Je désirais me remontrer à lui, revoir mes amis et chercher un moj'en de sortir de Marseille. J'obtins un congé de trois mois, le 9 février. Depuis quatre ans, comme tout était changé! A la Cour, que de nouveaux visages, que d'anciennes figures méconnaissables! Dans le ton et les manières, quelle gravité empesée chez les uns, quel air dégagé chez les autres ! Quelle souplesse, quelle humilité de chacun devant ce qui était audessus de soi ! Quelle fatuité dédaigneuse devant ce qui était au-dessous! Qu'ils étaient rares les hommes qui n'avaient pas oublié leur origine, et à qui la faveur, les places et les honneurs n'avaient pas tourné la tète! Dans cette grande hiérarchie de fonctions, de dignités, de titres, de décorations, c'était à peine si Ton comptait un conseiller d'État en service ordinaire; mais être en service extraordinaire et préfet, c'était bien peu de chose.
Comme tout préfet arrivant à Paris, je demandai une audience à l'Empereur; il me l'accorda. Le temps était loin où, sous le Consulat, encouragé par lui, on pouvait l'entretenir librement. Maintenant, ce n'était plus qu'une affaire de forme et d'étiquette, une conversation vague où perçait de sa part l'intention de ne pas beaucoup s'engager et l'impatience d'en finir. Pour le
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maître ou le dominateur de tant d'États, qu'était-ce que ce (lépaitement de la France et, au milieu de tant de solliciteurs d"auilience de tout rang, qu'un pauvre préfet? Je jugeai de suite que j'avais fait un voyage inutile et que je m'en retournerais comme j'étais venu.
A mon dernier voyage à Paris, j'avais obtenu de l'Empereur l'autorisation de siéger au Conseil d'État; il me l'accorda pour toutes les fois que je viendrais en congé, et je ne manquai pas d'en profiter. J'étais convoqué à toutes les séances.
Sur la liberté de discussion au Conseil d'État les opinions ont varié. Suivant les uns^ elle y était sans bornes; suivant les autres, il n'y en avait pas du tout. 11 faut distinguer les matières et les époques.
Sous le Consulat, qui fut un temps d'organisation et où toutes les grandes questions furent agitées sous la présidence du Premier Consul, il laissa le plus libre cours à la discussion. Souvent mcme^ lorsqu'elle paraissait languir, il la ranimait. Malgré sa capacité supérieure, il avait besoin d'apprendre bien des choses jusque-là étrangères à ses études et à ses occupations. La contradiction lui plaisait parce qu'elle lui fournissait l'occasion de développer les ressources de son esprit et de faire prévaloir son opinion moins par autorité que par de bonnes raisons.
Le Conseil était composé d'hommes d'opinions très diverses ; chacun soutenait librement la sienne. La majorité n'était pas oppressive. Loin de se rendre à son avis, le Premier Consul excitait la minorité. Il laissait se prolonger pendant des heuies entières des discussions qu'il aurait pu terminer en un quart d'heure. Il n'y avait que la contradiction publique qu'il ne supportait pas.
Sous l'Empire, la liberté de discussion ne s'éteignit pas tout de suite; l'Empereur conserva encore quelques habitudes du Premier Consul. Dans le partage des voix sur la ferme de la boucherie de Marseille qu'il adoptait, il fit le sacrifice de son opinion. Bien que la majorité fût disposée à aller au-devant de ses volontés, on s'aperçut que peu à peu il provoquait moins la discussion. Persuadé que dans ce genre de guerre sa réputation était bien établie, il ne paraissait plus autant s'y com-
plaire; il écoutait encore la contradiction, il ne la recherchait plus.
Au retour de Tilsit, il s'en montra impatient. II abrégea les discussions; il fermait la bouche en taxant les objections d'idéologie, ce que les conseillers d'État traduisaient ainsi : « Ce que vous dites ne vaut pas la peine que j'y réponde. » Mais on avait toute liberté en abondant dans le sens de l'Empereur. Les opposants, lorsqu'il y en avait, ne se permettaient de balbutier qu'avec beaucoup de ménagements ce que, sous le Consulat, ils auraient articulé hardiment. La liberté diminuait dans la même proportion que la puissance extérieure de l'Empereur augmentait. Cela devint plus sensible après son mariage, depuis 1810 jusqu'à 1814.
Les séances commençaient par le petit ordre du jour, l'établissement d'une foire, d'un chemin, le contentieux des biens nationaux, c'était l'audience de sept heures; parlait qui voulait très librement. L'Empereur n'y était pas; un archi présidait.
Lorsqu'il venait au Conseil, et il y venait moins souvent, on se demandait : « De quoi sera-t-il question? » Il apportait presque toujours des propositions imprévues; il n'y avait plus d'ordre du jour. On n'entendait plus l'Empereur dire comme autrefois après la lecture d'un projet : « La discussion est ouverte »; on ne le voyait plus attendre les opinions. — ï Lisez », disait-il au conseiller d'État chargé de présenter le projet; c'était ordinairement Defermon ou Regnaud de Saint- Jean-d'Angély. Immédiatement après la lecture, l'Empereur prenait la parole, déclarait qu'il avait jugé la mesure nécessaire, déduisait brièvement ses motifs et demandait : « Quelqu'un veut-il parler sur la rédaction? » Comme s'il avait dit : i Ne vous occupez pas du fond; c'est décidé. » Quoique l'Empereur ne se crût pas lié par les votes, il ne prenait plus la peine de rien mettre aux voix. Après quelques observations plus ou moins minutieuses sur la rédaction, il appelait d'autres affaires pour lesquelles on suivait le même procédé, ou bien il levait la séance.
Pendant mon séjour à Paris, je vis beaucoup Fouché. II était parvenu au faîte du crédit; il avait beaucoup d'envieux. On
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pouvait en conclure qu'il était d'autant plus près de son déclin. Je le croyais, et je n'étais pas le seul.
Cretet, ministre de l'Intérieur, étant malade, l'Empereur, avant son départ pour la campagne d'Autriche, donna à Fouché l'intérim de ce ministère. Cette augmentation de pouvoir me parut le présage de sa chute. Non content de son sort, il projeta de réunir définitivement dans ses mains les deux ministères. En supposant qu'il pût réussir, je pensais et je lui dis qu'il faisait dans son intérêt une mauvaise spéculation, parce qu'il exciterait encore plus l'envie, et que le ministère de l'Intérieur, réglé par les lois, engagerait sa responsabilité, tandis que les attributions de celui de la police, vagues et arbitraires, n'avaient ni règles ni limites. Fouché le savait mieux que personne; il n'y avait rien dont il ne se mêlât comme ministre de la Police. Mais dans la réunion des deux ministères il ne considérait, me dit-il, que l'intérêt public auquel il se sacrifiait. Il me répéta tous ces lieux communs avec lesquels les ambitieux croient faire illusion aux autres et se la font parfois à eux-mêmes. Il avait déjà fait son plan, l'avait soumis à l'Empereur et ne doutait pas de son approbation. Il établissait des directions générales pour décharger le ministère de l'Intérieur des détails; il ne se conservait que la direction suprême. Il voulait m'avoir pour un de ses coopérateurs et me proposa à l'Empereur. Dans les effusions de son amitié, il me flattait qu'un jour peut-être je pourrais hériter de ce beau ministère. C'était vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué. J'étais bien éloigné de porter mes vues si haut. Une direction générale m'aurait parfaitement arrangé; je n'ambitionnais pas autre chose. Mais, en supposant que Fouché en vînt à ses fins, je ne comptais guère sur la bonne volonté de TEmpereur pour moi et je le voyais donnant à un autre la direction pour laquelle Fouché me proposerait. J'écrivis sur tout cela à Siméon. Il n'était non plus très content de son sort; il me confia ses désirs, ses craintes et ses espérances.
« Je n'aime point Marseille, m'écrivait-il^ c'est peut-être par « un préjugé d'enfance. Il y a toujours eu entre cette ville et « Aix une sorte de rivalité. On n'enviait pointa Marseille son » commerce, ses richesses, mais on se croyait, à Aix, supérieur
«. en esprit, en instruction, en talents. En général, on y faisait « peu de cas des Marseillais et^. soit prévention, soit justice, « j'ai cru m'apercevoir souvent que ce sentiment était fondé. « Quoi qu'il en soit^ si j'aime peu Marseille, j'aime beaucoup le « département des Bouches-du-Rhône, et je pense qu'aucun « autre préfet n'y conviendrait autant que vous; je le félicite « donc de ce que vous y restez. Ce n'est pas que je sois assez « entiché de l'amour de la patrie pour préférer ses convenances « aux vôtres. Si j'eusse pu vous aider à obtenir ce que vous « désiriez pour vous fixer à Paris, je l'aurais fait de tout mon « cœur; mais puisqu'un autre recueillera ce que vous avez semé, « je suis content que vous continuiez à administrer un pays où « je suis sûr que vous avez fait du bien et que vous en ferez <i encore.
« Notre ami Lapparent doit être au comble de ses vœux. Je « voudrais bien arriver comme lui au Sénat, mais on ne me « tiendra peut-être pas compte de services étrangers et si l'on « vient à n'être pas très satisfait du Gouvernement, on en « voudra peut-être au ministre qui n'y peut rien. J'ai appris, « ainsi que vous, à regarder les espérances comme des rêves, « et, fortement éprouvé par le malheur, je sais me résigner à « mon sort. Cependant ma situation est bonne, si mon âge ne « la rendait précaire. A soixante ans, on ne peut plus compter « sur un long avenir et il faut vivre du jour à la journée. » (Lettre du Id avril 1809.) — « Vous avez raison de vouloir de « l'activité, vous êtes dans la force de l'âge. C'est au mien, et « après quarante ans de travaux et de vicissitudes, qu'il faut « penser à la retraite. Je me propose de la demander à la paix « et j'espère l'obtenir. Je crois avoir des droits au Sénat, mais « beaucoup de gens en ont aussi, et c'est au plus heureux. Un « brevet de Conseiller d'État à vie, quoiqu'il me donnât peu, me « permettrait de me retirer en Provence et vaudrait mieux que « 25000 francs à Paris. Mais ce brevet est peut-être plus diffi- « cile à obtenir que le Sénat. On prétend que l'Empereur tient « à ce qu'on ait été cinq ans en service ordinaire. Ce n'est pas » des titres que je désire, mais du repos et une retraite hono- « rable. Ma position est assez singulière, si l'Empereur ne fait