CHAPITRE XVII
le laisser dans une situation équivoque. Dès que les autorités virent que j'étais accouru à l'arrivée de Fouché, elles lui firent visite. Lorsqu'il fut établi, toute la ville alla le voir, il donna des dîners et eut tous les soirs du monde chez lui. Les anciens nobles lui faisaient assidûment la cour. Ils étaient tout surpris de trouver dans un homme fameux comme Fouché de Nantes et dans le duc d'Otrante des manières simples, de la bonhomie, de la familiarité, presque des mœurs patriarcales. <Juoii|u"il voulût les douceurs de la vie privée, il laissait percer du mécontentement et l'espérance de rentrer au ministère. Il s'exprimait assez librement sur les hommes et les choses; il ridiculisait Gambacérès et donnait en passant quelques coups de patte à Rovigo; mais il ne parlait de l'Empereur qu'avec respect et admiration. Il recommandait, il protégeait, en homme qui ne se croyait pas sans crédit. On disait qu'il n'avait obtenu la permission de venir dans sa sénatorerie qu'en rendant ces lettres si vivement réclamées par l'Empereur.
Dans mes entrevues avec Fouché, j'amenai plusieurs fois la conversation sur les causes et les circonstances de sa disgrâce. Il n'était pas avare d'explications; voici les principales :
Lorsque l'Empereur alla en Espagne, il se répandit à Paris et en France un pressentiment qu'il n'en reviendrait pas. Les uns le craignaient, les autres le désiraient. Fouché et Talleyrand, depuis longtemps brouillés, se rapprochèrent tout à coup; ils eurent des entrevues, ils se donnèrent des dîners. Cette intimité subite fut un sujet d'étonnemeot à Paris et d'inquiétude pour l'Empereur. Il s'agissait de s'entendre d'avance sur ce qu'il y aurait à faire dans le cas où l'Empereur serait tué en Espagne. Dans cette convention, Talleyrand représentait l'ancien régime, Fouché le nouveau, et ils se flattaient qu'à eux deux ils auraient assez d'influence et de pouvoir pour établir en France ce que dans leur sagesse ils croyaient le plus conforme à ses besoins, sans oublier leurs propres intérêts. Fouché ne s'expliqua pas bien clairement sur leur projet et leurs moyens d'exécution. Quand je lui disais que, s'ils avaient voulu respecter l'ordre de successibilité établi par les Constitutions impériales, ils n'avaient pas besoin de se concerter d'avance : « C'était toujours prudent.
« rcpondait-il, pour que l'un ne tirât pas à gauche et l'autre à " droite, et pour e'viter des hésitations et peut-être des déchire- « ments. » On disait qu'ils avaient eu le projet d'intervertir l'ordre de successibilité en faveur de Murât, mais prévoir la mort de l'Empereur, n'était-ce pas, à ses yeux, la désirer et peut-être la méditer? Une loi d'Angleterre passée sous Henri VIII déclarait coupable de haute trahison celui qui prédirait la mort du roi. L'Empereur revint d'Espagne et fit une scène très vive à Talleyrand et à Fouché.
Lorsqu'on 1809, pendant la campagne en Autriche, les Anglais descendirent à Walkeren, Fouché, alors ministre de l'Intérieur par intérim, fit lever les gardes nationales et conférer le commandement au maréchal Bernadotte alors en disgrâce. On n'eut pas de peine à persuader à l'Empereur que Fouché était dictateur à Paris, qu'il improvisait des armées, qu'il commandait à l'opinion, qu'en un mot il aurait pu placer Bernadotte sur le trône et qu'il avait une puissance efïrayante.
Fouché ayant voté pour le mariage de l'Empereur avec une princesse russe, on lui disait que la présence de ce ministre à la cour serait désagréable à la nouvelle Impératrice et à l'Autriche. II y avait encore contre lui le parti de Joséphine qui ne lui pardonnait pas d'avoir vivement poussé au divorce, et plusieurs personnages de la famille impériale qui lui reprochaient d'avoir contrarié leurs vues pour le mariage de l'Empereur. Enfin, ce qui, suivant Fouché, lui porta le dernier coup, ce fut sa prétention de faire, lui ministre, la paix avec l'Angleterre à la barbe de l'Empereur. Fouché s'en faisait gloire. « Wellesley, « me disait-il, ne voulait négocier qu'avec moi. » On en était déjà à discuter les bases du traité. Le système de Fouché était l'empire du continent européen à la France, sans marine, sans colonies, et l'empire des mers et du reste du monde à l'Angleterre. Wellesley n'était pas éloigné de ce partage. Fouché me développait très sérieusement les avantages de ce gigantesque projet, que je traitais de « gigantesque folie inexécutable ». Je lui disais qu'à la place de l'Empereur je n'aurais pas hésité non seulement à lui ôter le ministère, mais à l'envoyer àCharenton. Quant aux circonstances qui avaient suivi sa disgrâce, quoiqu'il
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battît la campagne, je compris que ce n'était qu'après avoir rendu à l'Empereur sa correspondance qu'il avait obtenu de venir en exil dans sa sénatorerie.
Mme Dévalues me continuait ses consolations et ses conseils. Elle m'écrivait (lettres de juillet à octobre) : « Le dégoût du « monde et des affaires est une maladie qui gagne tous les « jours.
« Oui, on veut que vous restiez là-bas : le vent y est, il faut « attcndi-e qu'il redevienne favorable, s'armer de courage, faire « ce que vous faites, travailler, adoucir les malheurs de vos « administrés, dépenser le moins possible. Peut-être le tour « des gens capables, ayant des moyens, de l'esprit, viendra-t-il « quand on se lassera d'être entouré de bètes.
« Je suis charmée de vos projets, de votre philosophie ; je t vous en félicite. Il n'y a pas de moyen de bonheur sans la « résignation. Vos grandes occupations achèveront ce que votre t excellent esprit a commencé. Le bien que vous ferez à vos « administrés vous consolera des privations qui vous sont « imposées.
« Le duc de Bassano a été très affligé de perdre le gouverne- « ment du grand-duché de Berg. C'est une belle retraite pour « Rœderer. Beugnot reste à ce qu'on assure. Je suis curieuse « de savoir comment leur entrevue se sera passée.
« L'ouvrage de Mme de Staël (l' AllemcKjne) a été mis au «t pilon.
« On dit qu'il va y avoir trois nouveaux départements de t conseiller d'État, dont un pour la comptabilité des communes, « et que ce sera Quinette qui l'aura. C'est son ami Bassano qui i le pousse ; il a maintenant un crédit immense. »
Quinette fut nommé ; ils avaient été ensemble prisonniers de l'Autriche (Ij.
(1) Les députés Quinette, Bancal, Lamarque, Camus, et le lieutenant général de Beurnonville, ministre de la Guerre, furent traîtieusenientlivr.'s à l'Autriclie par Dumouriez, lors de sa défection, le 1" avril 1793, et ne furent remis en liberté que le 23 décembre 1795, à titre d'échange avec la fille de Louis XVI, duchesse d'Angoulême.