CHAPITRE XVI II
à les répandre, et d'examiner leurs papiers. Seul et sans aucun appareil, j'allai d'abord chez l'abbé Martin ; je lui annonçai l'objet de ma visite avec la confiance due à un homme d'honneur. Il fut très touché de ce procédé et répondit qu'il ne prenait pas part aux délibérations de ses confrères résidant à Aix qui administraient le diocèse; que sa correspondance avec eux se bornait aux affaires courantes de l'Église; que, du reste, il croyait pouvoir garantir que, s'ils avaient reçu des brefs, ils n'en avaient fait la matière d'aucune délibération; que pour lui il gémissait comme chrétien et prêtre de ces divisions entre le Saint-Père et Napoléon, mais qu'il ne restait pas moins fidèle aux lois et à l'Empereur, i IMonsieur l'abbé, lui dis-je, cela me « suffit, je vous crois, je ne vous ferai point l'injure d'examiner « vos papiers. »
Je partis sur-le-champ pour Aix. J'arrivai très incognito chez l'abbé Arquier, premier grand vicaire et le plus influent par son esprit et son caractère, je lui fis la même déclaration, il me fit la même réponse. Je rendis compte au ministre; les choses en restèrent là.
Je reçus une autre fois l'ordre de faire arrêter à Marseille les prêtres Labruyère, Caries et Gauthier. Labruyère était un homme doux et timide attaché à la chapelle du roi Charles IV. Caries était un boute-feu. Gauthier avait été militaire; c'était un jeune homme, esprit ambitieux et remuant, l'idole des jeunes dévotes. Soit quïl ne se sentit pas net, soit pour tout autre motif inutile à dire, il ne se trouva pas dans son domicile lorsqu'on s'y pi ésenta le matin; il n'avait pas couché chez lui et, comme on pense bien, il n'y reparut pas. La police se mit à ses trousses et, après quelques jours de recherches, le dépista chez une de ses dévotes. On le conduisit chez lui pour procéder à l'examen de ses papiers sur lesquels on avait mis le scellé. Pendant cette opération il prétexta un besoin et échappa au commissaire de ])olice qui la faisait, bonhomme à qui l'abbé en aurait revendu (le phis d'une façon. Il vida le pays et l'on ne s'occupa plus de lui. Dans ses papiers on en trouva qui, impérialement et moralement, n'étaient pas bien orthodoxes. Après un certain temps, l'affaire de ces trois prêtres se civilisa.
Le conseiller d'État Portails fut exilé à Aix, sa ville natale. Mme Devaines fut enchante'e de sa disgrâce ; elle en voulait à cette famille pour des torts qu'elle lui supposait envers notre ami Siméon. Elle m'envoya un petit sermon sur les affaires religieuses: « Nesais-je pas mieux prêcher, m'écrivail-elle, que tous '. ces cagots, tous ces fanatiques qui veulent troubler le repos a de la France, mais qui, grâce à la fermeté de l'Empereur. n"y « parviendront pas? » Portails n'était ni de mon époque, ni dans mes principes politiques; nous avions eu peu de relations. 31on amitié pour feu son père et son oncle Siméon ne s'étendait pas jusqu'à lui. Bien qu'à mon avis il eût méconnu tout ce que ri'lmpereur avait fait pour lui, pour son père, pour toute sa famille, et par conséquent mérité sa disgrâce, je ne partageai pas l'enchantement de Mme Devaines. Quoique tout exilé fût soumis à une surveillance, je n'en fis exercer aucune sur Portails. Lorsque je le rencontrais, j'avais pour lui les égards que me dictaient mon inclination naturelle et mon respect pour la mémoire de son illustre père.
A cette époque mourut Marie-Joseph Chénier. IMme Devnines m'écrivit (13 janvier) : « Un vuitdes fous de toutgenre; pendant « que les uns se rendent coupables poussés par le fanatisme, (1 les autres jouent d'autres comédies. Ne voilà-t-il pas que le « frère de Chénier, pour ne pas déroger aux principes du « d('t"unt et dans la crainte de soulever sa vilaine âme, n'a > jamais voulu qu'on le présentât à l'église avant de le portera « M (in t martre! »
Ici la haine de la Révolution chez Mme Dévalue l'emportait sur sa haine des prrtres. Pendant que j'avais été collègue de Chénier à la Convention, je ne m'étais jamais senti de sympathie pour lui, mais j'avais rendu justice à son patriotisme et à son talent. Depuis que le malheur et la maladie l'avîiient accablé, j'avais c()m|tali à son sort et je le lui avais prouvé dans diverses rencontres. Il mourait à quarante-sept ans; c'était une perte pour la liberté et les lettres. Son plus grand tort, à mes yeux, c'était d'avoir proposé à la Convention le décret qui rappela dans sa patrie un des hommes qui devait lui être le plus funeste, ïalleyrand.
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Les affaires de l'administration m'appelaient assez souvent à Aix. C'était pour Foiiché et pour moi une occasion toute naturelle de nous voir et de nous entretenir avec confiance de notre situ.-ition. Lorsqu'un rayon d'espéraiiec i)rill;iit ])Oiir lui. il m'en fjusait part. Je lui écrivis pour lui souhaiter une ///;'(7/r//)7' année. Il me répondit (0 janvier) : « Je te remercie de tes souhaits et « je te prie de recevoir les miens. S'ils sont exaucés, ta position « chan.yera pour devenir i)lus idile à ta famille et au service de « riùnpereur. Compte sur mon ferme attachement. •»
Au mois d'avril, il voulut montrer à ses enfants Marseille et Toulon. Il m'écrivit : « Je pars jeudi matin pour Marseille avec « ma petite famille. Je désire y faire le moins de bruit possible. « Je descendrai à l'hôtel des Ambassadeurs. Le général Dumuy « m'a fait offrir un logement; je n'accepterai rien de personne. « Je ne resterai que le temps nécessaire pour faire voir la ville « à mes enfants et je partirai pour Toulon. J'aurais bien du « plaisir à te voir, ainsi que Mme Thibaudeau. » En effet, il passa comme chat sur braise. Hors cette excursion, pendant tout son séjour à Aix il fut immobile, excepté ses promenades journalières de plusieurs heures. C'était un promeneur infatigable.
Ayant obtenu un congé, je passai <à Aix pour me rendre <à Paris. Fouché me remit quelques lettres confidentielles et me pria de sonder légèrement le terrain à son sujet. La première fois que je vis Rovigo, je n'eus pas la peine de le provoquer. — or ?]h bien, me demanda-t-il, que fait là-bas Fouché? » — « Il « mange, boit et dort. D'ailleurs, je n'ai pas été chargé de le « surveiller. Je vous ai écrit lors de son arrivée, vous ne « m'avez pas répondu. » — « Qu'il se tienne bien tranquille, « qu'il ne fasse pas parler de lui; car s'il me fait mettre « dans mes petils souliers... » — « Vous savez que nous « sommes amis; je le regarde comme s('nateur dans sa séiiato- « rerie. » Rovigo changea de conversalion. Je vis que Fouché était toujours un épouvantail pour son successeur.
Dans une de mes audiences de l'Empereur, je trouvai indirectemenl le moyen de lui rappeler son ancien ministre. Il me demanda d'un ton de bienveillance : « Comment se trouve le
duc d'Otrante? » — « Sire, lui répondis-je, je crois qu'il se « trouverait mieux moins éloigné de vous. » — « Ah! ah! il « aimerait mieux Ferrières qu'Aix » , et il changea de conversation. L'Empereur me parut assez radouci.
Je me trouvai à Paris pendant le baptême du roi de Rome et les fêtes données à cette occasion. Bien qu'invité partout comme conseiller d'État, j'y pris très peu de part. Je n'avais pas un grand goût pour ces sortes de réjouissances que l'étiquette rendait fatigantes et ennuyeuses. D'ailleurs, je n'avais pas assez à me louer de l'Empereur pour faire le métier de courtisan.
Dans une audience, je ne pus m'empêcher de me plaindre de la manière dont il me traitait, ce que je ne pouvais attribuer qu'à des préventions dont j'ignorais la cause et qui m'étaient extrêmement pénibles. « A'ous vous trompez, me répondit-il, je « n'ai pas de préventions. Si j'étais mécontent de vous, croyez- « vous que je me gênerais pour vous le dire? » — « Certaine- « ment, Sire, je ne le crois pas. Ainsi, Votre Majesté m'encourage « à lui représenter qu'Elle a donné des dotations à tous les « conseillers d'État et à plusieurs préfets, qu'Elle ne m'a pas fait « cette faveur. » — « Comment, vous n'avez pas de dotation? » — s Votre Majesté le sait aussi bien que moi. j — « Non, je ne « le savais pas : c'est un oubli; cela se fera, d Et il changea de conversation. Je rapportai ces paroles de l'Empereur à mes amis, au duc de Bassano, à Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, qui étaient en situation de les lui rappeler. Le firent-ils? Toujours est-il que je n'eus point de dotation, pas même celle de simple soldat.
L'Empereur me trompait ou voulait me tromper et ne me disait pas le fond de sa pensée sur moi. Je ne sais pas pourquoi, suivant son expression, il s'en gênait, mais certainement il s'en gêna. Je me rappelais les dernières prédictions que me fit Joséphine lors du divorce. Je passai condamnation, je ne conservai plus d'espoir.
Quelques jours après cette audience, il y avait fête dans le parc de Versailles. J'y étais confondu dans la foule, donnant le bras à une femme, avec mon fils et son pi-écepteur. L'Empereur se promenait en calèche avec l'Impératrice. Je me trouvai sur