‹ Mémoires de A.-C. Thibaudeau, 1799-1815Chapitre 94 sur 211 · CHAPITRE KlX · texte numérisé non relu

CHAPITRE KlX

La récolte de 1811 n'ayant pas été meilleure que celle de 1810, les embarras et les inciuiétudes redoublèrent. On criait famine dans toute la France, et le gouvernement renouvela jusqu'à un certain point les mesures désastreuses de 1793^ le maximum, les visites domiciliaires et les réquisitions. Je reçus ces décrets avec les ordres les plus pressants de les mettre sur-lechamp à exécution. Si j'avais obéi, j'étais perdu; un mois après j'aurais eu réellement la famine, les soulèvements et tout ce qui s'en suit. Je laissai les décrets de côté, je donnai l'assurance solennelle au commerce que je ne les exécuterai pas et que je continuerai à protéger la libre circulation. Le ministre m'écrivit pour me demander compte de ce que j'avais fait. Je répondis que j'étais opposé à ces mesures coercitives en thèse générale; que je concevais encore la possibilité de les exécuter tant bien que mal dans les pays de production où les blés existaient chez les cultivateurs et propriétaires, mais qu'elles affameraient évidemment mon département où le mince produit de la récolte avait été dévoré^ et qui ne pouvait plus subsister que par les blés que le commerce trouverait son intérêt à y amener. Raisonner sur des décrets impériaux! Y résister! C'était une audace criminelle. On en parla diversement à Paris; les uns me blâmèrent, les autres m'approuvèrent; le ministre eut la sagesse de me laisser faire.

Les préfets, nos voisins, dans le Var, le Gard. Tllérault et Vaucluse exécutèrent les décrets. L'etTet était immanquable; leurs blés vinrent dans les Bouches-du-Rhône, ils y furent bientôt moins rares et moins chers que dans les lieux de production, et on accourut de toutes parts en acheter à Marseille. Les préfets se plaignirent, ils m'écrivirent que mon système de conduite les affamait. Je leur répondis de faire comme moi; ils furent obligés de rendre la liberté au commerce. Cependant on était loin d'être dans l'abondance et la sécurité.

Il ne s'agissait pas de compter l'approvisionnement de Marseille par mois; il n'était habituellement que de quelques semaines ou de quelques jours. J'appelais de tous mes vœux tantôt le vent d'est qui devait amener un petit convoi de la rivière de (îônes. une autre fois le mistral qui devait en amener

un du port de Cette, et lorsque poussé par ce vent impétueux le convoi doublait le cap Couronne, je me sentais soulagé d'un grand poids. A chaque enlèvement de blés, les boulangers représentaient au maire qu'ils ne pouvaient pas s'approvisionner, qu'ils se verraient obligés de cesser leur fabrication ou de la réduire. Le maire, de son côté, ne cessait de me faire des rapports alarmants; il hésitait entre la justesse de mon principe et la crainte d'une disette réelle avant d'avoir atteint la nouvelle récolte qui s'approchait. Enfin, je l'autorisai, sous prétexte de mesure de police, à suspendre pendant vingt-quatre heures la délivrance de permis de sortie de la ville (1). Pendant ce temps-là j'obligeais les boulangers à faire un approvisionnement de quelques semaines et, ce délai passé, les choses reprirent leur cours.

Quoique cette disposition fût faite sans éclat, sans publication, elle occasionna cependant quelques rumeurs sur la place et au dehors. Je m'empressai d'écrire aux préfets voisins et aux sous-préfets de mon département pour les rassurer. Dans toutes mes lettres je faisais le fier et je protestais que Marseille était dans l'abondance. En effet, comme la saison avançait et que les prix étaient très élevés, personne ne voulut plus garder de provision dans la crainte de perdre, et l'on gagna ainsi la nouvelle réctDlte sans troubles, tandis qu'il y en eut dans quelques parties de la France, et particulièrement à Caen, où l'Empereur envoya un détachement de la garde impériale en poste pour réprimer les soulèvements.

Le sénateur Jaucourt, qui avait été envoyé à Marseille pour l'organisation des cohortes, fut témoin de ma conduite et l'approuva. De retour à Paris, il m'écrivit le 17 juillet : » Je n'ai pu ï m'empccher ici de comparer la libéralité des principes qui « ont dirigé votre administration avec les mesures inquisito- « riales, vexatoires, humiliantes et affamantes dont nous avons « été et sommes encore victimes. Vous mettiez le pain à la « main de vos administrés; notre ou nos préfets nous Tùtaient

(1) Ces permis ne pouvaient être refusés sous aucun prétc.\te; ils n'avaient pour objet que de faire couoailre à l'autoriLé les mouvements du commerce. (Note de Tliibaudeau.)

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