CHAPITRE XIX
plus doux, tel que celui de Naples où le roi était né et dont il parlait toujours avec émotion, la possibilité de nouer des intrigues politiques toujours rc-vées par la reine et le prince de la Paix, enlin la pensée que le poids d'une grande humiliation serait moins insupportable à mesure qu'on s'éloignerait de celui qui en était l'auteur, tous ces motifs réunis engagèrent le roi à demander à l'Empereur un changement de résidence et lltalie. Il céda à ce vœu; alors les opérations des armées françaises en Espagne n'étaient plus signalées que par des revers. La Cour espagnole reçut la permission de se rendre à Home; elle en fut enchantée. Il y eut ordi-e de lui rendre des honneurs et de la faire escorter; elle partit comme pour une fête. Le peuple, qui en avait reçu quelques bienfaits, des fournisseurs, des usuriers, une poignée de royalistes firent quelques démonstrations de regrets. Les autorités allèrent faire leurs adieux. Le général Dumuy, âgé de plus de soixante ans, autant pour se donner un air de vigueur que par courtisanerie, précéda la voiture du roi jusqu'aux limites de la 8" division à franc étrier, roulant plusieurs fois, lui et son cheval, dans la poussière et se mettant sur les dents. Mme Dévalues m'écrivit le 16 juin : « Je conçois que ï le départ du roi Charles IV soit une perte pour Marseille; mais « c'est précisément parce qu'il y dépensait deux millions qu'il « est utile qu'il aille les dépenser à Rome. »
Depuis près d'un an, je n'avais plus de relations avecFouché. D'après ce qui m'était revenu indirectement, il allait rarement de Ferrières à Paris; il n'avait eu qu'une seule audience de l'Empereur, rien n'annonçait qu'il fût près de rentrer dans les alTaires. Ses espérances se trouvaient ajournées indéfiniment depuis le départ de l'Empereur pour la campagne de Russie. Je recommandai à Fouché une personne qui partait pour Paris; il me répondit par la même occasion, le 8 juillet : « Je « vis encore dans une retraite trop absolue pour pouvoir t'ètre ï utile; je te prie d'être bien convaincu que je te servirai dès « que je le pourrai. Les Bretons ne sont ni froids ni oublieux. « Je te confie que l'Empereur désire que le chef-lieu de « la sénatorerie soit à Marseille ou aux environs, à peu « de distance. Les Aygalades pourraient peut-être convenir;
« prends des informations sur ce qui convient le mieux. Je te « renouvelle mes remerciements et ceux de ma famille et je te « prie de les faire agréer à ton excellente femme. Adieu, je i t'embrasse de tout mon cœur. t>
Deux mois après, j'appris par les journaux la mort de Mme Fouché, femme estimable, bonne mère de famille. J'écrivis à son mari pour lui exprimer toute la part que je prenais à cette perte. Il me répondit, le 8 novembre : « Je suis bien sensible, « mon ami, à ton souvenir et à celui de Mme Thibaudeau dans « cette circonstance. Je suis bien à plaindre depuis que j'ai eu « le malheur de perdre celle qui partageait toute ma vie. Mon « travail, mes lectures, mes promenades, mon repos, mon som- « meil, tout était en commun. Cette communauté si douce, si « heureuse, vient de finir par le plus affreux déchirement. Si je « ne craignais de contrarier les intentions de l'Empereur, « j'irais chercher des distractions dans ma sénatorerie. Je n'ai « point oublié l'accueil que j'y ai reçu de toi et de Mme Thibau- « deau. Adieu, amitié pour la vie. »
Je fis une maladie. Le médecin me conseilla de m'abstenir du travail, de changer d'air et d'aller à la campagne passer ma convalescence. Mme de Forbin (Palamède) m'avait offert plusieurs fois de venir à son château de laBarben, situé sur la route d'Aix à Salon. Elle ne l'habitait pas dans ce moment, elle voulut bien le mettre à ma disposition et j'allai m'y établir.
Une forêt de pins couvre, entre Saint-Gaussat, Lambesc et PélissanHe, trois lieues de pays. C'est un vaste plateau coupé par plusieurs vallons resserrés entre des rochers escarpés et très élevés. Ils servent de lits à des torrents. La petite rivière de la Touloubre coule dans le plus grand et le plus sauvage de ces vallons. Tantôt elle y roule avec fracas ses eaux grossies par les orages, tantôt c'est une nymphe paisible dont le cours suit doucement les nombreuses sinuosités de son lit. Quelquefois, allcrée par la chaleur et la sécheresse, elle semble renfermée dans sa source. Après avoir parcouru le vallon qui la retient prisonnière, elle entre dans une plaine qu'elle arrose et fertilise et va se perdre dans l'étang Je IJerre.
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C'est dans ce si le pittoresque et sauvage que s'élève un rocher isolé, baigné par la Touloubre^ dominé au levant par d'autres rochers plus élevés encore. C'est sur ce rocher qu'est le château, monument bien conservé du régime féodal. On passe sur un pont la rivière, qui, grossie par plusieurs sources, arrose les jardins; on arrive par une rampe praticable pour les voitures à la premièi'e porte, où se trouvent un pont-levis et une cour. Là, il J'aut luetlru pied à terre. On moule par une seconde porte un vaste escalier de plus de soixante marches pratiqué sous une voûte, et l'on parvient par une troisième porte à la terrasse du château.
On se croyait d'abord introduit dans une prison d'État. Alors on oublie tout à coup le sentiment pénible dont on n'avait pu se défendre. La poitrine oppressée se dilate et respire en liberté devant le spectacle nouveau qui vient frapper les regards. Ils parcourent avec ravissement une plaine inmiense qui s'étend jusqu'au Rhône. Tout à l'heure, on ne voyait que de tristes murailles; maintenant on découvre un horizon de dix lieues. Dans cet espace que la vue ne peut embrasser se trouvent des prairies, des jardins, des champs, des vignes, des vergers de mûriers et d'oliviers créés par le génie d'Adam de Crapone, le clocher de Pélissanne qui semble commander à toute la contrée, les montagnes secondaires de Salon, d'Istres, de Saint-Chamas, cette plaine caillouteuse de La Crau que Strabon appelle une terre horrible, les arbres que les eaux limoneuses du Rhône ont semés sur les bords du fleuve, les miracles de l'industrie, les merveilles de la nature.
Il faut encore monter l'escalier du perron par lequel on entre dans le château. Il est divisé en plusieurs parties. Ici, ce sont des tours et des bastions inhabités et inhabitables, qui ont traversé des siècles et conservé leur physionomie primitive ; des souterrains destinés, dans des temps reculés, à loger les hommes d'armes et les vassaux ; des plates-formes pour découvrir Tennemi, des créneaux pour s'en défendre. Le vent du nord s'y engouffre en mugissant, l'oiseau de la nuit y fait sa demeure, la couleuvre y cherche un asile, les ombres des paladins y respirent. Le micocoulier semé par les vents croît, en les bravant,
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enraciné dans les murailles et les orne de son pâle feuillage. Des lierres contemporains de ces fortifications antiques les couvrent de leur constante verdure, comme pour dissimuler les ravages du temps, et offrent, dans leurs intervalles, le contraste de la jeunesse et de la décrépitude.
Là, ce sont des appartements distribués, décorés et meublés dans le nouveau goût. Sur le plafond d'une grande salle sont peints des emblèmes et inscrites^ en latin, des devises de la chevalerie. Dans une vieille tour on a fait un boudoir; l'antique et le moderne se confondent; c'est l'âpreté de la barbarie et la noblesse de la civilisation, comme dans ces monuments des anciens peuples restaurés de nos jours, comme dans ces temples des païens où le christianisme a introduit le luxe de ses autels. Des bosquets nouvellement plantés garnissent la croupe du rocher, au bas de laquelle une grande salle de marronniers offre une ombre impénétrable aux rayons du soleil, et des potagers fournissent des légumes et des fruits.
Je restai environ quinze jours dans cette retraite. Elle ne fut pas tout à fait solitaire; on venait nous y visiter des environs, de Lambesc, de Pélissanne, etc. J'y reçus une lettre de M. Pélissier, médecin à Saint-Remy, député, en 1789, aux États généraux, mon collègue à la Convention et neveu de Durand de Maillane, membre de ces deux Assemblées. Pélissier avait été très chaud révolutionnaire, sans qu'on pût lui reprocher aucun excès. Au 18 Brumaire, il était rentré dans la vie privée, et maintenant il végétait avec une résignation philosophique dans une obscure médiocrité, cet homme qui avait été membre de la plus puissante et de la plus terrible de nos Assemblées et l'un des fondateurs de la République. C'était le sort de la plupart de ceux qui lui avaient survécu.
J'étais, comme toute la France, très préoccupé de la guerre que l'Empereur allait faire en Russie. Je ne voyais pas sans inquiétude nos armées aventurées dans une expédition aussi lointaine. Des hommes sages et froids prêtaient à l'Empereur des projets gigantesques et n'en paraissaient nullement effrayés. A son retour de Marseille à Paris, le sénateur Jaucourt m'écri-