‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 212 sur 325 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

pointé; il tempêtait contre Talleyrand, le Sénat, le gouvernement provisoire, et les accusait d'avoir livré la France et la Révolution sans aucune garantie; il n’épargnait pas non plus les Bourbons. Il était désolé d’être arrivé à Paris quinze jours trop tard. Il se flattait, s’il s’y était trouvé le 30 mars, qu’il aurait obtenu le roi de Rome et la régence. A compter de ce moment, je fus avec lui en relation intime et journalière.

En général la consternation était parmi les hommes de la Révolution et la plupart de ceux de l’Empire; mais, à la honte de l’espèce humaine et de toute restauration qui fausse les caractères et fait des hypocrites, beaucoup de ces hommes, par des démarches et des démonstrations que désavouait leur conscience, cherchaient à conserver leurs positions ou à s’en faire d’équivalentes. C’était au point que, si les Bourbons l’eussent voulu, il n’y aurait presque pas eu de changement en France; tout se serait réduit, non à un Français de plus, comme on supposa que l’avait dit le comte d’Artois, mais à leur dynastie de plus et à la dynastie napoléonienne de moins. Les adhésions, les soumissions abondaient; les grands dignitaires, les grands officiers, les maréchaux, les hauts fonctionnaires avaient donné l’exemple ; après eux tout le monde sautait le pas. On ne se bornait pas à flatter les Bourbons, on insultait lâchement l’Empereur. C'était la nation privilégiée, salariée et titrée. Celle qui ne l’était pas, la plus nombreuse, la véritable, d’abord abasourdie, assistait avec une froide curiosité à ce spectacle si nouveau, ou en flétrissait les acteurs par ses piquants sarcasmes. Excepté quelques boutiquiers, les restaurateurs et les filles de joie dont les étrangers animaient l’industrie, tout le reste ne les accueillait que par des murmures ou un froid dédain. Cette noble attitude des masses populaires que j’avais observée fut surtout remarquable à l’entrée de Louis XVIII. Comme le cortège avançait lentement, je pus me transporter sur plusieurs points pour juger de l’effet qu’il produisait sur son passage. Un peuple immense était sur pied, froid, triste, silencieux, et ne sortant parfois de son calme que pour se moquer des costumes grotesques de ces revenants. Cependant les provocations ne manquaient pas pour le réchauffer; les Vivat et les acclamations éclataient dans le cortège et

aux croisées occupées par les femmes de bonne compagnie. Les maréchaux et les généraux de l’escorte du Roi chevauchaient honteusement sous le poids accablant de leur rapide conversion. La garde impériale, dont les détachements fermaient la marche, morne et menaçante, semblait assister à l’enterrement de la gloire nationale plutôt qu’au triomphe des Bourbons. Le peuple la comprenait et lui donnait des applaudissements. Pour l’observateur attentif et impartial, cette entrée du roi était un sujet de sérieuses réflexions.

Les soldats étrangers ne l’escortaient pas, on avait eu la précaution de les écarter; mais ils occupaient nos casernes et nos corps de garde. De toutes parts, ils blessaient nos yeux, nous étreignaient et pesaient sur nous. Ils avaient ouvert aux Bourbons le chemin de Paris sur des cadavres français; c’était sous la protection de leurs baïonnettes et de leurs canons qu’un roi de France entrait dans la capitale du royaume. Ce honteux spectacle s’était-il jamais vu? Mon âme en était bourrelée, la rougeur m’en montait au front.

Il n’est pas possible, pensais-je, que tôt ou tard cette flétrissure ne réagisse pas contre la Restauration. Ce que j’éprouvais, des millions de Français l’éprouvaient aussi. On avait beau crier contre l’Empereur, l'appeler usurpateur, despote, tyran, Néron, Attila, et vomir contre lui tout ce que la plus stupide fureur pouvait imaginer d’injures et d’outrages, celui-là s’était élevé de lui-même par son génie, il était sorti de nos rangs, nous lui avions donné nos suffrages. S’il avait opprimé nos libertés, c’était une affaire entre lui et nous. Il ne nous avait pas été imposé par l’étranger, il était éminemment national. Les Bourbons ne l’étaient pas; s'ils n’avaient eu pour eux que le parti royaliste, jamais ils ne seraient venus à Paris, jamais ils n’auraient osé franchir la frontière.

Mon âme était abreuvée d’amertume lorsque, des arcs de triomphe du Carrousel, de l’Étoile et de la colonne de la place Vendôme, mes regards se portaient sur les Cosaques, les Kalmouks, les Autrichiens, les Prussiens et les Anglais. Nous autres vieux révolutionnaires, patriotes de 1 789, lorsque nous étions en République, nous n’avions jamais subi cet affront.

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