‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 254 sur 325 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

reçu les hommages des autorités, il y avait ouvert ses bras au maréchal Ney. La réconciliation paraissait donc complète.

Cependant les patriotes n’y croyaient pas. D’ailleurs, elle n’effaçait pas les torts du préfet envers eux ; il n’inspirait aucune confiance, il ne pouvait faire le bien, c’était ma conviction. Par sa conversion subite, Gamot me faisait de la peine, il était dans une fausse position, j’en souffrais pour lui. Je ne le destituai pas par égard pour le maréchal Ney.

A côté d’un préfet véreux, il fallait au moins donner à Auxerre un maire de bon aloi. Les patriotes me désignèrent M. Maure, marchand épicier en gros et en détail. C’était le fils de mon infortuné et courageux collègue à la Convention nationale, Maure, qui, impliqué dans l’affaire de prairial an III, se poignarda.

Je fis prier Maure de venir à mon auberge et je lui dis que je me proposais de le nommer maire. « — Comment ! me répon- « dit-il, vous n’y pensez pas, moi, maire ! Un pauvre épicier « qui est tout le jour dans sa boutique avec son tablier ! J’aurais « bonne grâce d’aller tout gras de mon métier à fllôtel de ville? « Et puis, je n’entends rien aux affaires. Non, monsieur, je « vous remercie, vous me faites trop d’honneur, cela ne se peut « pas. »

Maure n’ambitionnait pas la place ; il aurait autant aimé qu’on le laissât à sa boutique. Afin d’éviter la charge, il s’humiliait beaucoup trop et aux dépens de la vérité; c’était ce que je lui fis sentir poliment. Certes, il n’avait pas une tournure ni des manières élégantes, mais il était loin de paraître ridicule. Il avait fait des études, il avait assez d’instruction, un sens droit, du caractère, de la fortune, et jouissait de l’estime générale. Je le pressai vivement, au nom de la Révolution, de la patrie, de l’intérêt de ses compatriotes, de sa ville. Enfin il fit le sacrifice et se résigna, toutefois moyennant conditions.

« — D’abord, me dit-il, je ne mettrai pas les pieds chez M. le « préfet.

« — C’est impossible Vous aurez nécessairement des rapports « journaliers ensemble ; il ne peut pourtant pas aller vous « chercher.

« — Vous ne comprenez pas. J’irai à la préfecture quand il « le faudra pour les affaires, mais non dans les salons, dans la « société, à la table de M. le préfet ; je n’accepterai pas ses invi- « tâtions.

« — Cela me paraît bien rigoureux ; et pourquoi?

« — Parce que j’y serais très déplacé. Nous n’avons ni les « memes manières, ni les mêmes allures. Moi, je ne suis qu’un « bourgeois, un épicier. M. le préfet n’a vu que la noblesse ou « ceux qui la singent. Je les salirais, je ferais tache dans la « société ; et puis cela n’est pas nécessaire. »

11 fut inébranlable, il me fallut céder.

« — Autre chose. Je ne serai pas obligé d’aller à l’église. Je « n’en ai pas l’habitude, et Maure ne veut pas avoir cette com- « plaisance pour M. le maire.

« — Oh ! là-dessus, toute liberté. »

Le traité conclu, je le nommai, il accepta. J’ai su depuis que, dans l’exercice de ses fonctions, et pendant nos désastres, il se concilia l’estime de tous les partis.

Je ne parle pas de mon travail sur les sous-préfets, il avait moins d'importance; je n’en ai conservé aucun souvenir. lien est ainsi des autres parties auxquelles s’étendait ma mission, telles que l’organisation et l’armement des gardes nationales. Je m’en acquittai avec le zèle consciencieux qu’exigeaient les circonstances, et quoi que je n’eusse pas travaillé, à beaucoup près, dans le sens impérial, l’Empereur me rendit la justice que j’étais, parmi les commissaires extraordinaires, celui qui avait le mieux compris et accompli sa mission. Ils ne prirent point de mesures de police relativement aux personnes des royalistes qui ne se gênaient pas pour parler, mais qui n’agissaient pas. Quant à moi, je ne m’occupai que d’un seul individu.

Voici le fait : Dans sa marche sur Paris, l’Empereur, mécontent du sous-préfet de Semur (Gueneau d’Aumont), l’avait fait arrêter. Il était encore détenu à A vallon, on l’avait oublié. Sa femme vint me trouver, me protesta que son mari était victime d’un malentendu, que personne n’était plus que lui dévoué à l’Empereur. Je n’en crus pas un mot, mais je le fis mettre en liberté.

CHAPITKE XXIX

Pendant le cours de ma mission, une mauvaise nouvelle s’était répandue : c’était la défaite de Murat. Sa levée de boucliers avait fait grand bruit; les gazettes avaient exagéré ses forces et vanté ses succès. On croyait l’Italie en pleine insurrection et accourant sous son drapeau. Le 22 avril, le Moniteur publiait sa proclamation de Rimini, et, le 29, il débarquait à Cannes. Battu, renversé du trône, fugitif, il ne fut pas même un objet de pitié. On revint sur sa défection de 1814, on attribua son malheur à l’ambition de régner sur l’Italie qui l’avait précipité dans une entreprise prématurée. Il portait un coup funeste à la France, dont il aurait pu être un utile auxiliaire en lui prêtant un concours plus désintéressé et dans un moment plus propice. Quelques amis qui lui restaient rejetaient tout le tort sur l’Empereur et sur le prince Joseph, qui lui aurait écrit de lever l’étendard et d'entrer en campagne. Il n’était pas probable que l’Empereur, alors qu’il n’était pas en mesure pour la guerre et qu’il frappait à toutes les portes pour négocier, eût écrit au roi de Naples de commencer seul la lutte contre les Autrichiens.

Lorsqu’il s’en était avisé, j’avais entendu tous les militaires le blâmer et prédire sa ruine. L’Empereur l’avait dit hautement. Cet événement eut une fâcheuse influence et fut un mauvais présage. Bassano me dit que pendant le Congrès de Vienne Talleyrand avait reçu \ 500 000 francs pour le soutenir et, de ses ennemis, 4 millions pour le renverser. Talleyrand en aurait été capable.

Ma mission avait interrompu mes relations avec Fouché ; je les repris à mon retour. C'était, parmi les personnages politiques, celui qui avait la position la plus élevée. Il l’avait prise, et tous les partis, quoique se défiant plus ou moins de lui, concouraient à lui donner de l’importance. Dans ses circulaires aux préfets et ses instructions à ses lieutenants généraux, qu’il avait publiées, il s’était attaché à écarter de la police tout ce qui pouvait alarmer, et à la présenter sous des formes rassurantes et presque aimables. Il y avait des points qui nous rapprochaient, Fouché et moi, et d’autres sur lesquels nous n’étions pas d’accord. Il me ménageait ses confidences pour ne pas blesser ma conscience politique et dans la crainte de se

compromettre. Je le connaissais assez pour savoir qu’il ne fallait pas ajouter une foi entière à ce qu'il disait, et que, s’il avait quelque secret à cacher, il ne me le livrerait pas. Très causeur pour faire parler les autres, il pouvait difficilement empêcher qu'un observateur déjà prévenu ne vit pas quelque jour dans l’obscurité dont il s’enveloppait. Les bonapartistes ne m’offraient en général que le reflet de l'Empereur. Je tenais beaucoup à connaître le revers de la médaille, je le trouvais chez Fouché. 11 affectait, on lui reconnaissait de l’indépendance, des idées, des vues à lui propres, de la ruse, de l’intrigue et de la résolution. Je l’avais beaucoup vu pendant la Restauration, je continuai de le voir ainsi par habitude et autant que le permettaient ses occupations. J’allais chez lui ordinairement à l’heure de son déjeuner, qu’il prenait en famille. On n’y parlait pas d’affaires ; nous en causions avant ou après, et souvent en nous promenant dans son jardin.

J’appris d’une manière vague qu’il avait eu récemment des rapports avec le prince de Metternich, et les bonapartistes lui en faisaient un crime. Je n’en fus pas surpris ; je savais qu’en 1814 il avait correspondu avec ce personnage. Je lui parlai du bruit qui circulait. « — C’est vrai, me dit-il, je n’en fais pas « mystère. Metternich m'a écrit. L’Empereur en a pris épou- « vante ; je lui ai montré la lettre, il en a parlé à tout le monde; « voilà le fil de la correspondance coupé.

< — Tu l'avais donc entamée sans son autorisation ?

« — Eh! parbleu, quand cela serait? Mais c’est Metternich « qui m’a écrit le premier. L’Empereur sait bien que ce n’est pas « avec lui, ni avec Caulaincourt, qu’on ouvrira des négociations.

« Parce qu’on me témoigne de la confiance, ils en sont jaloux.

« A qui veulent-ils qu’on s’adresse? Il faut pourtant bien con- « naître les prétentions des puissances.

« — Elles sont assez connues. Tu sais bien que c’est la res- « tauration des Bourbons.

« — Ce n’est pas clair; les documents connus laissent une « certaine latitude.

« — Oui, comme en 1814; on n‘en veut qu'à Napoléon, on « n’entend pas imposer un gouvernement à la France. Qu’on

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