‹ Mémoires de Barras, membre du DirectoireChapitre 106 sur 197 · CHAPITRE XVJI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVJI

accusèrent Danton d'avoir fait imprimer et distribuer ces Mémoires; Danton répondit seulement : « Je n'ai point à m'en défendre ". La discussion s'échauffa, on en venait aux personnalités. Danton menaça les membres du Comité de nionter à la tribune el de les y accuser de malversations et de tyrannie. Ceux-ci se retirèrent en silence, maïs non sans rancune. Je dis à Danton : « Rentrons à la Convention nationale; prends la parole, nous te soutiendrons; mais n'attendons pas à demain : tu seras peut-être arrêté cette nuit. — On n'oserait », répondit Danton avec un air de dédain; puis, se tournant vers moi : u Viens manger la poularde avec nous ». Je refusai. Brune, l'ami et l'aide de camp jusqu'alors inséparable de Danton, était là; je dis à Brune : « Veillez sur Danton : il a menacé au lieu de frapper ».

Danton, doué par la nature de la plus mâle éloquence unie à une constitution athlétique, avait montré un grand courage dans plusieurs circonstances. B avait été décisif dans la journée du 10 Août. Le soir de la bataille, il avait été nommé ministre de la justice, et il avait pu dire avec raison : « J'ai été porté au ministère par un boulet de canon! » Après le 10 Août, lorsque les coalisés, maîtres de Verdun et de Longwy, s'avançaient sur la capitale, le Conseil exécutif, dont Danton était membre, ayant délibéré de quitter Paris, Danton, ministre de la justice, saisit un flambeau : " Si vous persistez dans ce lâche projet, avait-il dît à ses collègues, je fais venir ici, dans cette chambre du Conseil, mon viens père, ma mère que je chéris, ma femme, mes enfants que j'idolâtre : je les réunis tous en un seul faisceau avec nous, et je les brûle tous avec vous et moi, ainsi que la ville de Paris, plutôt que de la livrer à l'ennemi )>. Le Conseil, rassuré, s'était désisté du projet de départ. Danton avait sauvé Paris et la France. La Gironde l'avait surnommé le Lion, Robespierre était le Tigre et même le Chat-Tigre. Le Lion est-il destiné à périr égorgé par les tigres"!

138 MEMOIRES DE BAKRAS.

' Tout à coup, le H germinal, j'apprends, à neuf heures du malin, que Danton est arrêté. Je me rends aussitôt au domicile de Danton lui-même, passage du Commerce, où j'avais dîné deux jours auparavant, et j'apprends la vérité de son arrestation : elle avait été faite le matin à cinq heures. On Tavait arraché de son lit, jeté à la prison du Luxembourg; il y était au secret. Je cours à la Convention nationale : il n'était pas encore onze heures. Les députés s'y rendaient, la plupart ne se doutant nullement de cette arrestation si extraordinaire, même au milieu de celles qui l'étaient déjà tous les jours davantage. Quelques-uns, informés par des bruits auxquels ils ne croyaient pas, m'interrogeaient sur ce qui paraissait arrivé à ma connaissance, lorsque les membres du Comité de Salut public entrent, Saint-Just le dernier. Mais il monte aussitôt à la tribune, et lit l'acte d'accusation le plus singulier, le plus monstrueux qu'on puisse imaginer. C'est avec son ton sentencieux, flegmatique, qu'il débite ce thème incroyable, son nianuscrit d'une main immobile, de l'autre faisant un seul geste, levant son bras droit et le laissant retomber d'un air inexorable et sans appel, comme le couperet même de la guillotine. Je reçus ce rapport parmi les papiers imprimés qui composaient ce que dans les assemblées législatives on appelle la distribution des députés. Je retrouve aujourd'hui mon exemplaire de l'Imprimerie nationale, an II de la République; il est intitulé : Rapport fait à la Convention nationale, au nom des Comités de Sûreté générale et de Salut public, sur la conjuration ourdie depuis plusieurs années par des factions criminelles pour absorbei' la révolution française dans un changement de dynastie.... Imprimé par ordre de la Convention nationale, séance du H gei-minal. La lecture de ce rapport de Saint-Just, après plus de trente ans écoulés, me confond et me suffoque encore autant que te premier jour où je l'ai entendu.

Danton ne resta pas au-dessous de son intrépidité naturelle,

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