CHAPITRE XVm
Fouquîer-Tinville était chargé par le Comité de Salut public de me demander mon avis sur un certain nombre de militaires qu'on voulait traduire au Tribunal révolutionnaire. Il tira de son portefeuille une liste en tête de laquelle se trouvaient Kellermann, Hoche, Championnet et d'autres généraux et adjudants généraux. Les membres du comité lui avaient dit : » Vous vous concerterez avec Barras ; il connaît mieux ces gens-là qu'un autre ».
A l'aspect de ces noms, dont aucun sans doute n'était celui d'un ennemi de la Républic[ue, mais dont la liste présentait au contraire les plus honorables défenseurs, je fus comme pétrifié. Après un moment de stupeur silencieuse i « Celan'a pas le sens commun, m'écriai-je vivement ; c'esi au moins la plus grave des erreurs; il n'y a pas là un individu qui ait le moindre reproche à se faire. La plupart ont bien mérité de la patrie, et peuvent encore lui rendre les plus grands services. Je conviens que Kellermann puisse ne pas être un grand génie, cependant il s'est bien conduit à Valmy; et quoique la plus grande part de cette journée appartienne sans doute au général Dampierre, cependant on doit aussi de la reconnaissance à Kellermann. Je vois bien, dans les notes qui l'accusent, qu'on prétend qu'il est une vieille culotte de,peau de l'ancien régime, mais ce n'est pas une raison pour envoyer un homme à la mort. Quant à Hoche, qui a repris les lignes de Wissembourg, débloqué Landau, et fait la mémorable campagne des Vosges tandis que moi J'étais à Toulon, j'ose déclarer qu'il n'a pas mains bien rempli son devoir que nous. C'est la plus belle et la plus franche gloire républicaine que nous ayons encore, c'esi une âïne de feu, un cœur rempli du patriotisme le plus pur; c'est peut-être la tête la plus forte que vous ayez dans la guej-re et la politique, ainsi que l'a reconnu, en me parlant de lui, un des membres même du comité, Carnot. Voilà de ces hommes qu'au lieu de les envoyer au Tribunal révolutionnaire, on ne • peut employer avec trop de confiance contre les ennemis. Cham-
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pionnef et fous les autres que j'aperçois sur votre liste, sont
également des patriotes, soldats de la Révolution, tenant tous
leurs grades d'elle, et ne respirant que pour elle. »
Fouquier-Tiaville, en entendant mes observations, faisait
» un signe de tète d'une adhésion complète. Il prit à l'instant
; une plnme sur la table, et raya de sa main les noms de ces
,> militaires désignés. C'était la première fois que je voyais
i, Fouquier-Tinville; sa physionomie que d'abord je m'étais
Ç, représentée comme sinistre, ses yeux que la prévention
^:-. m'avait annoncés comme ceux d'un tigre, tout cela se radou-
?; cissant me parut prendre une teinte d'humanité, tant il est
|, vrai que les hommes les plus cruels, un moment dépouillés
i , de leur manteau théâtral, et qui ne sont plus en présence
I des exigences de leur ministère, semblent abdiquer un mo-
1* ment leur rôle, et n'être point inaccessibles aux sentiments
i^ de la nature. Fouquier-Tinville me rappela surtout cette idée
f par l'espèce de candeur, oserai-je dire, avec laquelle il me
^i parla d'un ton de désapprobation de ses propres œuvres. Le
"f comité faisait tous les jours ses listes, et lui n'était qu'un
f exécuteur d'ordres. Ces listes mêmes se faisaient par tout le
ï comité, sortaient d'une espèce de tumulte indélibéré, et l'on
aurait sans doute épargné beaucoup de victimes si le travail
% n'avait été fait qu'à tête reposée et par deux ou trois mem-
^ bres chargés de cette partie. Mais les membres du comité,
I soit par ambition de popularité, alors que la guillotine était
i ce qu'il y avait de plus populaire au monde, soït par le désir
t de satisfaire des vengeances personnelles, et de prendre leur
part de cet horrible festin, voulaient tous se mêler de ces
délibérations. Y en a-t-il parmi eux dont on puisse croire
[ que c'aurait été pour sauver des innocents! Hélas! dans ces
' affreux moments est-il possible de trouver une réclamation
d'un seul qui soit venu au secours de l'espèce humaine livrée
, aux coupes réglées! Incroyable époque dont on a voulu
f expliquer l'entraînement par la puissance et la volonté d'ut
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homme, et qui se rattache h tant d'aulres! Car telle est la force d'un système, que lorsqu'il a été adopté par ud grouvernement, ceux mêmes qui ont l'air d'en être les maîtres, parce qu'ils en sont les chefs, oe font encore qu'en subir les conséquences et ne peuvent s'arrêter qu'au jour où ils deviendront eux-mêmes les victimes!
S'il était permis d'anticiper sur des faits qui viendront par la suite confirmer la remarque que je fais ici, je dirais ; Vous verrez Bonaparte, né de la guerre, ne pouvoir vivre durant tant d'années que par elle, puis périr par la guerre, qu'il ne pourra plus arrêter. Sous le rapport de l'humanité non moins cruellement attaquée par son système de gloire, que par les échafauds de la Terreur, je dirais : Voyez les levées perpétuelles, inexorables, d'une conscription sans relâche, qui avait atteint toutes les classes, tous les âges; après avoir moissonné jusqu'au dernier enfant de nos familles, à quelle nouvelle classe, à quels nouveaux âges allait-il se prendre encore? Où se serait-elle jamais arrêtée cette conscription, si l'auteur de cet implacable système n'eût enfin rencontré une force supérieure?
Je reviens à Fouquier-Tinville, que je voudrais quitter tout à fait, mais que je retrouverai bientôt encore. Il s'excusa donc réellement envers moi de tout ce qui se passait à son Tribunal révolutionnaire, déclarant de nouveau que tout dépendait des comités. Désirant se montrer à mes yeux sous les rapports que lui avait en quelque sorte dictés ma conversation, il me communiqua une autre liste fort longue, supplémentaire de celle des militaires. J'y aperçus les noms des meilleurs patriotes, ils y étaient classés comme Girondins, Dantonistes, rejetons de toutes les factions révolutionnaires et rangés tous sous la dénomination générale de Conspirateurs contre l'unité et Cindivisibilité de la République. Quelques contre-révolutionnaires authentiques s'y trouvaient mêlés; mais !a priorité pour la mort était en ce moment
ne MEMOIKBS DE BARRAS.
accordée aux hommes de la Révolution. La raison en est simple : c'est qu'ils étaient ceux qui avaient pu contrarier personnellement et pour ainsi dire corps à corps quelquesuns des membres du comité. Dans les sectes politiques comme dans les sectes religieuses, ce qu'on hait par préférence, ce sont les adversaires les plus rapprochés de nous : un élève de Jansenius détesie plus un élève de Loyola qu'un sectaire de Mahomet. Il m'eût été aussi impossible de retenir mes sentiments en voyant tous ces noms de bons citoyens, qu'il me l'avait été à l'aspect de ceux des honorables militaires : « Hé, bon Dieu l qu allez-vous faire! dis-je à Fouquier- Tinville. Voilà des hommes qui sont tous autant de patriotes; et comment tirer ainsi sur ses propres troupes ? c'est vouloir nous perdre tous les uns après les autres ; et sansparler de notre propre danger, c'est la plus affreuse de toutes les injustices. — Que voulez-vous! » me dit Fouquîer-Tinville. Je lui réponds sans hésitation : " Faites pour les. citoyens ce que vous venez de faire pour les militaires ». Fouquier-Tinville prend encore la plume et raie devant moi plusieurs noms dont l'inscription sur la fatale liste m'avait le plus révolté. « Citoyen représentant, me dit-il, c'est à votre responsabilité! »'.
1. Voir aux Appendices, p. 337 à 340, la relation autographe des préliminaires du 9 Thermidor, par Barras, et comparer avec le présent chapitre des Mémoires. (G. D.)
CIIAPETRE XIX
Tallien, Fouché, chez Robespierre. — Son silence farouche. — Causes de la Terreur. — Position de Fouchë. — Il a dépassé la pensée de
Robespi Chassé
- Sa Idcbeté. ■ — Sa figure. — Ce qu'elle exprime. i des Jacobins, il n'ose se montrer. — Ses intrigues. — Je - Mot d'an député sur Robespierre. — Fouché met tout enjeu contre lui. — Robespierre reproche à Fouché son athéisme. — Son improbité. — Fouché à Lyon. — La citoyenne Fauché sortant de Lyon. — Sa situation critique. — Éloquence de Collot-d'Herbois pour la tirer d'un mauvais pas. — Fouché rachète sa conduite en foudroyant les aristocrates. — Fouché se compromet de plus en plus à l'égard de Robespierre. — Vne de ses lettres interceptée. — Ses manœuvres. — Moment de crise. — 8 Thermidor. — Discours de Robespierre à la Convention et aux Jacobins. — - Contrastes. — Tumulte aux Jacobins. — Collot et Billaud hués. — Couthon défend Robespierre. — 9 Thermidor. — Vadier et Cambon. — Encore Couthon. — ■ Interruption de Tallien. — Fureur de Robespierre. — Thuriot. — Robespierre accusé. — Sa situation extraordinaire. — La Convention investie. — Saint-Just à la tribune. — Dévouement de Robespierre jeune. — Les deux Robespierre, Le Bas, Saint-Just et Couthon décrétés d'accusation. — Difficulté d'exécuter le décret. — Les accusés traînés en prison. — Les geôliers à l'égard de Robespierre. — Son obéissance embarrassante. — Il se révolte. — Henriot. — La Convention assiégée. — Les comités m'offrent le commandement. — Noble attitude de la Convention nationale. — Général en chef de l'armée de l'intérieur. — Pourquoi j'avais hésité. — Lequel valait mieux de Billaud ou de Robespierre? — ■ Je prends mon parti. — Henriot mis hors la loi. — Ma harangue à ses soldats. — Les rebelles en déroute, — Défection de leur armée. — Résolution décisive. — Robespierre à la Commune. — Fureur des comités. — Je résiste â leurs projets sanguinaires. — T. I. 12 ^
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Épouvante des conspirateurs. — Je monte à l'Hôtel de Ville. — Les chefs des insurgés aux dernières extrémité.^. — Suicides. — Horrible spectacle. — Les dents de Robespierre. — On lui refuse une plume. — La table ensanglantée. — Ce que je fais des conjurés. — Robespierre et ses complices condamnés. — - Leur exécution. — Accusations impudentes de Barère contre Robespierre. — Ce que devait faire la Conoention. — Je vais visiter les Enfants de France. — État du fils de Louis XVI. — Madame Royale. — Je prescris de meilleurs traitements. — M. Dussault. — Le Tribunal révolutionnaire. — Je lui arrache des condamnes. — Encore Fou^ quier-Tinville. — Notre colloque. — // tremble. — Fouquier-Tlnville et moi en présence du comité. — Humanité illégale. — Les comités privés de leur force principale. — Conduite de la Convention. — Exécutions péle-mt!le. — Mon rapport à l'assemblée. — Pouvoirs des comités modifiés. — Tribunal révolutionnaire réorganisé. — Rapport de la loi des quarante sous. — Papiers de Robespierre. — Courtois. — L'armoire de fer. — Mlle Robespierre. — Ma conduite au 9 Thermidor. — Léonard Bourdon. — Le gendarme Méda. — Son récit. — Sur quoi est fondée la fable de Méda. — Parallèle.
La démarche que j'ai révélée avoir faite auprès de Robespierre, j'ai su qu'elle avait été tentée vers la même époque, et avec aussi peu de succès, par Tallien et Fouché, chacun de leur côté. J'ai su que toute leur éloquence avait également rencontré un sourd-muet déterminé et qu'à toutes leurs paroles douces, fortes, sensihles, amicales, respectueuses, Robespierre n'avait répondu que par un silence obstiné, sans aucune expression de visage, pas un geste et pas un mot. 11 y a dans un pareil silence, de la part d'un homme qui tient dans sa main le sceptre de la mort, quelque chose de plus effrayant pour l'imagination que des menaces exprimées. Aussi, comme je l'ai déjà indiqué, l'allure mystérieusement farouche de Robespierre, ajoutée à sa terrible prérog^ative de disposer de l'échafaud, peut entrer pour beaucoup dans les causes de la terreur dont se trouvèrent alors frappés les cerveaux de ceux qu'il attaquait.
Le nouveau Salmonée, tout en voulant, lui seul, s'emparer de la foudre, avait besoin d'auxiliaires. J'ai montré qu'il
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