‹ Mémoires de Barras, membre du DirectoireChapitre 131 sur 197 · CHAPITRE XIX. 2l · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX. 2l

traites. Il passait pour en avoir fait autant lors de l'inventaire de l'armoire de fer. Ce pouvait être dans une vue historique et pour sauver du néant des pièces propres à établir la vérité; mais la vérité n'est qu'une et ne peut être mutilée. Il fallait donc ne pas faire une publication incomplète de tout ce qui devait la servir, ne pas donner la préférence à ce qui pouvait nuire à ses ennemis personnels. Courtois commit surtout la faute de négliger les points de vue les plus élevés, d'omettre des faits généraux dont la réunion seule pouvait présenter l'ensemble qui peignît l'époque. C'en était certainement une extraordinaire, même dans ses plus tristes rapports, que celle qui avait précédé le 9 Thermidor, et quoiqu'elle paraisse si facilement explicable par les passions des hommes, par leurs prétextes et leurs raisons en présence d'un ennemi extérieur, toujours y a-t-il dans les causes qui avaient amené un pareil état de terreur universelle quelque chose encore de mystérieux et qui ne pourra être trop interrogé par les philosophes, comme par les publicistes, avant de décider si ce fut \k une anomalie dans l'histoire de Thumanité. Courtois, qui n'avait pas assez de portée pour concevoir son travail sous ce grand rapport, n'a guère exposé que des individualités, se référant elles-mêmes à la personne de Robespierre, et sans pénétrer sa politique. Quelle était-elle au moment même de sa mort? En eut-il jamais une, je veux dire un système? Toute son élévation s'esplique-t-elle par ce mot de Cromwell : « On ne va jamais si loin que lorsqu'on ne sait pas où l'on va ». On a dit que Robespierre était mort en réaction, et par cela on a entendu que, fatigué, effrayé des excès oïl la Révolution était arrivée, il aurait voulu les arrêter; mais comment concilier avec un pareil dessein tout ce que présente de contraire à cette idée même son dernier discours : <i JNous n'avons pas été trop sévères, j'en atteste la République qui respire.... On parle de notre rigueur, et la patrie nous reproche notre faiblesse. On veut détruire le'gou-

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vernement révolutionnaire, pour immoler la patrie aux scélérats. Ce gouvernement est la marche sûre et rapide île la justice; c'est la foudre lancée par la main de la liberté contre les crimes. 11 ne s'agit point d'entraver la justice du peuple par des formes. La loi pénale doit avoir nécessairement quelque chose de vague, puisque, le caractère actuel des conspirateurs étant la dissimulation et Fhypocrisie, il faut que la justice puisse les frapper sous toutes les formes. Une seule manière de conspirer rendrait illusoire et compromettrait le salut de la patrie. Il faut écraser toutes les factions ennemies de l'autorité nationale, pour élever sur leur ruine la puissance de la justice et de la liberté ",,.. Dans un catéchisme écrit de sa main : n Quand le peuple sera-t-il éclairé? Quand il aura du pain, et que les riches et le gouvernement cesseront de soudoyer des plumes et des langues perfides pour le tromper; lorsque l'intérêt des riches sera confondu avec celui du peuple. — Quand leur intérêt sera-t-il confondu avec celui du peuple? Jamais » Dans d'autres pièces imprimées à la suite du rapport de Courtois, ce passage qui est toute sa pensée : " Un rapport vaste qui embrasse tous les conspirateurs, qui montre toutes les conspirations réunies en une seule; que l'on y voie des fayettistes, des royalistes, des fédéralistes, des hébertistes, des dantonistes (Housselin et autres) •».

Qui jamais a pu croire que ces derniers actes et ces dernières paroles de Robespierre permissent de soupçonner un retour à la modération? Tout est iJi sans doute très vague et fort incohérent; mais ce qui ne l'est nullement, et ce qui est d'une évidence affreuse, c'est que Robespierre, toujours dévoré de bile et de haine, pensait plus que jamais à se défaire de ses ennemis, ou de ce qui lui paraissait l'être, de ceux qu'il appelait de ce nom. Son imagination féroce en multipliait tous les jours le nombre. On a parlé du dévoûment fraternel que lui avait témoigné son frère en périssant

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CHAPITRE XIX. 213 avec lui le 9 Thermidor. Mais ce dévoùment était beaucoup plus celui de l'association des partis, que la suite d'un sentiment fraternel. Courtois n'a point calomnié Robespierre, en disant qu'il n'avait pas d'entrailles même pour ses parents, LeS' lettres que sa sœur lui écrit sont l'expression de la douleur et du désespoir C'était cepcodantet l'on peut dire que

c'est encore (car je croîs qu'elle a survécu), que c'est encore, dis-je, une personne pleine de modération et de vertus, à qui ne peuvent être imputés les torts qui nécessitèrent sa séparation d'avec son frère.

Paris ne pouvait manquer d'être fort agité à la suite d'une tourmente aussi orageuse que celle qui venait d'occuper toutes les autorités et la population, pendant trois journées. Lorsque le combat a délivré d'un principal ennemi, chacun se représente avec toutes ses prétentions.

J'ai quelquefois raconté au coin du feu les exploits ou, si l'on aime mieux, les aventures de ma vie : raconter est le droit de tous. ceux à peu près qui ont vécu. Les uns en usent plus" sobrement que les autres. J'ai vu les militaires exceller en ce genre narratif; mais dans la narration, comme en tout, chacun porte son caractère. J'en ai donc entendu récitant avec satisfaction les batailles auxquelles ils avaient eu part, celles même auxquelles ils n'avaient point assisté. Ces derniers surtout rapportent tout à leur courage et à leur génie, voulant qu'il n'y ait pas eu un mouvement, une évolution heureuse qui n'ait été la suite de leur calcul et de la combinaison la plus fortement préméditée : tout ce qui a réussi, était leur ouvrage. J'en ai entendu d'autres, qui auraient eu plus de droits à se targuer de leurs conceptions dans les événements qui les ont couronnées, dire avec ingénuité ; « Nous savons bien pourquoi nous voulons gagner fa bataille, comment nous nous y prenons pour cela, combien nous désirons et même nous espérons quelquefois; mais nous ne savons pas toujours comment se gagne la bataille qui devient

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notre gloire. C'est (]uelqiiefois un capitaine, quelquefois même un lieutenant qui s'avancent et décident l'affaire par un mouvement heureux, par une improvisation, par une inspiration. L'ennemi lâche pied,, cède le terrain. Si tu recules, j'avance; si tu avances, je recule. On avance, et l'on crie que la bataille est gagnée : elle l'est efTectivement, puisque le terrain reste à celui qui s'appelle vainqueur. Voilà toute la guerre, m'ont souvent répété les hommes les plus habiles à la guerre. Les vaincus sont beaucoup les morts, et les vainqueurs, en tout comme à la guerre, sont ceux qui survivent. )>

Ces réflexions se sont présentées déjà à moi bien des fois; j'ai pu les faire au siège de Toulon, et depuis ce siège, lorsque j'ai vu prodiguer avec si peu de justice l'honneur de toutes les opérations et du succès même de la reprise de Toulon k un homme qui d'ailleurs y avait assisté, mais qui cependant n'était nullement le général en chef qui l'avait dirigée, ni les représentants du peuple qui l'avaient ordonnée.

Dans la journée du 9 Thermidor, dont je n'ai fait un récit aussi sommaire que parce qu'elle se trouve écrite partout, et qu'elle sera un sujet éternel d'entretien pour les races futures, je viens d'avoir quelque part à une opération qui, quoiqu'elle se soit passée dans les murs d'une ville où se trouve une grande population bourgeoise, quoiqu'elle n'ait point eu lieu en présence des armées étrangères, peut cependant se mesurer avec toutes les opérations militaires les plus difficiles. J'ose dire que la bataille du 9 Thermidor, dans ses mouvements, ses incertitudes, les périls de ceux qui y ont été engagés, que cette bataille peut être comparée à toutes celles qui venaient de se livrer à la frontière contre la coalition. Eh bien, je n'ai jamais réclamé le rôle que j'y avais , et j'ajoute, sans modestie fausse, que je n'ai point eu à .e réclamer, car on m'y a fait une part assez grande pour que n'eusse rien à y envier. C'est dans les journaux du temps

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