CHAPITRE XX
ne l'avait été Robespierre à celte première époque, disait, en secouant sa crinière, que « le lion avait sommeillé, mais qu'il allait se réveiller et dévorer ses ennemis ». On ne pouvait exprimer plus clairement le regret d'avoir gardé quelques moments de sagesse, et l'annonce des nouveaux orages qui allaient éclater contre la Convention.
Dans le moment où je croyais avoir rempli ma mission et assuré l'ordre dans Paris, on m'annonça que les Jacobins ne désemparaient pas de leur local de la rue Saint-Honoré. Je causais avec le député Legendre sur l'intérêt pressant de suspendre les séances de cette société si malheureusement esclave de Robespierre. Je me faisais un scrupule d'agir militairement contre une réunion sans armes, lorsque Legendre me dit : « Eh bien, moi, je vais à la tête des patriotes dissoudre ces mauvais rohespierristes, qui sont, à mes yeux, indignes de se dire jacobins ». Il marche effectivement, et, arrivé dans la salle des séances, il a la satisfaction de voir que déjà une grande partie des membres avaient disparu; il fit évacuer le reste, ferma les portes de la salle, et fit hommage des clefs à la Convention, Ainsi finit celte société célèbre, qui dans l'origine, composée de députés et de citoyens honnêtes et dévoués à leur patrie, avait rendu de grands services à la Révolution,
La discorde régnait dans les comités comme dans la Convention nationale. Des pétitions furibondes troublaient l'ordre public. Je fus nommé membre de la fameuse Commission des Cinq; elle fut paralysée par les grands comités encore subsistants. C'est comme membre de cette commission que je coopérai à un plan de réorganisation du gouvernement, où nous déposâmes ces idées sages dont le but était de disséminer le pouvoir qui, jusqu'alors resserré dans un trop petit nombre de mains, avait produit la plus aifreuse tyrannie.
La Commission extraordinaire des Cinq semblait n'avoir été établie que pour rejeter sur elle la responsabilité des
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224 MÉMOIRKS DE BARRAS.
comités. Organe de la commission, je fus chargé de faire un rapport sur la fête du 21 Janvier.
La Convention nationale, dans les craintes du retour possible de la royauté, croyait ne jamais avoir assez fait contre elle, et devoir encore brûler ses vaisseaux. Le véritable procédé pour rétablir la République, c'était de lui donner des institutions qui auraient fini par lai donner des mœurs. Mais, comme il n'y a pas moyen d'attaquer de front les opinions dans leur première ferveur, je crus pouvoir prendre un biais tout simple, et tempérer la rigueur d'une solennité telle que celle du 21 Janvier, en faisant faire à la Convention un acte d'humanité populaire ; H fut décrété que les effets déposés au Mont-de-Piété par les indigents leur seraient restitués sans intérêts ni remboursement des sommes avancées.
Je ne pouvais rester inaclif, et la Convention utilisait mon zèle pour le bien public. Une mission accomplie, j'étais aussitôt appelé à une autre. Quand la Commission des Cinq eut terminé ses travaux, je fus nommé commissaire pour les Indes Orientales. Cette fonction était tout à fait de mon goût, en raison des souvenirs de ma jeunesse et des connaissances que j'avais acquises dans l'Inde, et qui dans cette circonstance pouvaient trouver un heureux emploi; mais j'avais de nouveaux services à rendre à mon pays.
La nécessité de résister aux agents du système de Robespierre, qui tenaient encore le pouvoir, avait forcé les meilleurs républicains de s'adresser à tous les partis pour avoir des auxiliaires; et, comme il arrive dans les révolutions, ce ne sont pas les hommes les plus purs qui dans les partis quelconques font le plus d'avances.
La Convention nationale avait perdu cette majorité républicaine qui la soutenait au milieu des plus grands périls; et c'est à cette époque, oii les républicains qu'on égorgeait n'étaient plus protégés, qu'on ne parlait que de modération et de justice! Le sang coulait; les lois étaient sans vigueur;
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les autorités craintives, sans pouvoir; des réunions s'étaient formées dans Paris, 'alimentées par l'argent de l'étranger, toujours intéressé à troubler la France, quel que soit le mode de son organisation sociale. L'une des réunions dont je parle, était fondée chez un nommé Farmalaguès, qui, se présentant sous le nom d'un ancien ami des Girondins qui n'existaient plus, et se couvrant ainsi du masque de la liberté, attirait chez lui les hommes les plus igarquants dans la République. Je fus invité chez ce Farmalaguès, où l'on m'attirait pour y rencontrer plusieurs de mes collègues avec lesquels il était important de se rallier, notamment Boissyd'Anglas, Lanjuinais. Celui-ci, dont la pétulance était toujours avide de bruit et de prééminence, se trouvait là comme président. Le dîner, dont l'étranger faisait probablement les frais, était fort bon; mais on s'observait, on chuchotait à demi-mots. Je me trouvai déplacé parmi ces honnêtes gens mystérieux, et je ne reparus plus à leur club, La faiblesse du gouvernement augmentait tous les jours : les subsistances, , qui devaient l'occuper sérieusement, étaient accaparées; le pain était rare, cher et mauvais; les ennemis de la République ne manquaient point de tirer parti de ces embarras. Quoique j'eusse donné ma démission du commandement de l'armée de l'intérieur, depuis le 9 Thermidor j'étais cependant considéré comme étant toujours représentant du peuple près la force armée de Paris. Les sections s'étaient soulevées contre la Convention et ses décrets; des députations l'insultaient journellement à la barre, et les discours des prétendus orateurs du peuple et leurs protestations portaient un caractère décidé d'insubordination et de sédition. Bientôt les -assemblées se disant populaires furent réunies : des motions de révolte y furent faites à. grands cris. La hiérarchie des pouvoirs était méconnue et la chose publique compromise; il était instant d'arrêter les entreprises réelles qui allaient bientôt suivre les paroles émises avec éclat et menaces; il
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était à craindre qu'une partie de !a garde nationale ne fit cause commune avec les mouvements projetés. Cette garde, dont l'organisation était vicieuse, avail, dans plusieurs événements de la Révolution, un esprit qui dans divers sens la continua, et qui entraîna sur elle de malheureuses conséquences {sic).
I Le 12 germinal an III, une foule de peuple accourue dos divers quartiers de Paris força les portes de la Convention : la générale battit, le tocsin sonna. Dans une situation aussi alarmante, les comités de gouvernement me firent la proposition de reprendre à l'instant même l'activité du commandement en chef de Paris, et en dressèrent l'arrêté. Je refusai d'abord, comme je l'ai presque toujours fait au premier moment par ce défaut d'ambition que je pourrais presque appeler modestie; je croyais démêler encore ici que ceux qui étaient depuis le 9 Thermidor mes véritables ennemis, voulaient d'autant plus engager ma responsabilité qu'ils mettaient la leur plus à couvert. Les comités, sur mon refus, voulurent obtenir par décret ce qu'ils n'avaient pu obtenir par leur arrêté : ils vinrent à la Convention renouveler leur proposition. L'assemblée se leva en masse, et me nomma. Je demandai à rester seulement représentant du peuple près la force armée, et que Pichegru, alors à Paris, fût revêtu du commandement en chef : la Convention y consentit.
La Convention, après avoir fermé les Jacobins, sur le rapport de la Commission des Vingt et Un, avait conclu au décret d'arrestation contre les successeurs de Robespierre. Ce mouvement qui venait d'éclater, avait décidé la déportation de Barère, Collot-d'Herbois, Billand-Varenne. Les condamnés partirent pour leur destination. Leurs voitures furent arrêtées par le peuple, sur la place de la Révolution. Pichegru y courut à cheval : il se trouva tout à coup enveloppé par la foule, et, obligé de mettre pied à terre, il fut cerné et insulté. Un de ses aides de camp vînt m'avertir aux Tuileries. Accom-