CHAPITRE XXII
leur Lefebvre racontait avec gaîté : " Le Petit Corse a usé '
largement des magasins de la République ». Bonaparte n'a |
jamais pardonné ce mot d'une malice innocente au plus i
estimable des administrateurs de ce temps, î
Bonaparte me demanda des armes qui se trouvaient au i
comité des inspecteurs de la salle. J'y consentis; elles lui |
furent remises, et, rendant encore cette fois justice à tout ce \
qu'il méritait, il avait choisi ce qu'il y avait de. plus beau. 1
Les personnes qui le voyaient toujours sur mes pas, ne |
croyaient pas pouvoir se refuser à l'inviter quand elles me |
recevaient. C'est ainsi que Bonaparte se trouva présenté chez î
Mlle Montansier. Il lui témoigna le désir d'obtenir ses I
entrées à son théâtre ; elle s'y prêta de bonne grâce, et l'en- |
gagea k dîner. 11 devînt convive et courtisan assidu de la |
vieille femme. Je l'avais introduit chez Mmes Tallien, Ghà- ^
teau-Renaud, de Staël et dans plusieurs autres maisons |
où il trouvait accueil et dîner. Ses prétentions auprès de j
Mme ïallien furent sans succès : elles n'obtinrent que des s
dédains qui lui valurent tous les ridicules. On verra comment i
cette dame et toutes les autres, à l'exception d'une seule, ont |
été traitées par l'homme parvenu au pouvoir et à la fortune. ï
Celle même que j'indique comme une exception, pour |
laquelle, sous quelques rapports, on aurait pu croire que son i
cœur était de la partie, cette femme privilégiée, qui sera la |
sienne, que deviendra-t-elle à son tour, lorsque, après avoir i
partagé et aidé toutes ses intrigues, elle ne sera plus nécessaire :
à son ambition, et qu'il aura, si l'on peut parler ainsi, 5
exprimé ce citron comme tant d'autres? '
Dans ses relations de société, qui auraient pu ressembler à la recherche du plaisir, Bonaparte voyait d'abord des com- I
munications et des combinaisons qu'il croyait faites pour le ,:
mener à. quelque chose. Son amabilité avait toujours un but '-.
politique tout personnel; aussi me pria-t-il de le recom- '
mander beaucoup à Carnot, que les événements indiquaient
ILyGOOgIC
pour remplacer Aubry, qu'ils venaienL de faire disparaître.
Quoique la victoire du 13 Vendémiaire fût assez rassurante pour que les comités de gouvernement fussent sans inquiétude, conséquemment sans reconnaissance, ils voulurent cependant m'en donner un témoignage à leur manière. Ils me proposèrent une indemnité considérable. Je répondis que celle attribuée aux députés à la Convention me suffirait ; '< Mais si vous voulez absolument, leur dis-je, faire du bien à quelqu'un qui ne s'en offense pas, je vais vous envoyer Bonaparte et Duvignau, son cbef d'état-major. Tous les deux ont des besoins. D'après le droit que vous me donnez en ce moment, je demande seulement qu'ils partagent avec ceux qui n'ont pas moins besoin qu'eux, et distribuent la moitié aux braves qui se sont distingués dans la journée du 13, surtout aux blessés et aux veuves et aux enfants de ceux qui sont morts. »
Je n'ai pu acquérir d'autres renseignements sur cette distribution, sinon que la pari remise par Bonaparte avait été extrêmement modique. Lorsque je lui demandais depuis comment la distribution s'était faite, et ce qui lui était resté de cet argent pour son compte , il croyait me répondre en souriant; puis, quand j'insistais k le questionner, il riait plus fort en haussant les épaules. Ce mode de comptabilité me paraissait hardi et précoce pour l'époque que je rappelle; Bonaparte s'était rendu la justice de penser qu'il se devait à lui-même la part la plus forte. Préludant déjà à ces temps où il doit faire le partage du lion, il croit, en cette circonstance, avoir fait preuve d'une extrême modération, en ne gardant pas tout pour lui et sa famille, dont on ne voit guère la raison d'intervention dans cette affaire; mais déjà cette famille devait être admise aux bénéfices faits sur la France, comme à un butin pris sur l'ennemi.
Il est vrai que la famille Bonaparte, qui devait par suite
yGooi^lc
citAPiTiiB XXII. as:
devenir si onéreuse à notre pays, était alors dans la plus grande pauvreté. Chassés de Corse, pour raisons beaucoup moins honorables que celles qu'ils ont voulu all«5guer depuis, la mère Bonaparte et ses enfants, à leur premier débarquement, résidèrent d'abord à Antibes, où ils présentaient le spectacle de la misère la plus triste, ne vivant que d'emprunts qui suffisaient à peine à leur procurer une paillasse qui était leur lit commun, et un chaudron à cuire des légumes, où ils mangeaient tous ensemble.
Lorsque la famille Bonaparte eut épuisé les ressources qu'elle avait pu obtenir dans la ville d'Antibes, elle se transporta en masse chez un respectable propriétaire de Saint- Zacharie, à. quelques lieues de Marseille. Ce propriétaire, M. de Châteauneuf, dont la fortune n'élait que très modeste, les reçut tous, les logea et les nourrit avec générosité et délicatesse, pendant plusieurs mois. Quand ils eurent fatigué et épuisé Saint-Zacharie comme Antibes, ils se rendirent à Marseille, où, n'ayant pas plus de ressources qu'à Antibes, ils firent valoir la qualité de réfugiés corses proscrits pour la cause de la liberté, demandant en cette qualité nourriture et logement. Ils touchèrent l'humanité du commandant de la place. Celui-ci les considéra comme parents de militaires, puisque l'un d'eux, officier d'artillerie, se trouvait au service. 11 leur faisait donner la ration militaire, qui se composait de pain, de viande, de légumes, de bois et de sel. Ce commandant, homme vraiment humain par lui-même, m'avait écrit à ce sujet pour avoir mon autorisation. Non seulement je la lui avais accordée, mais je lui avais dit que si la facilité qu'il donnait à ces malheureux devenait un motif de reproche contre lui, et que la comptabilité du ministre de la guerre ne voulût pas approuver, je lui en tiendrais compte moi-même, et je le rembourserais sans qu'il courût aucun danger. Forts do l'autorilé du garde-magasin de Saint-Maximin, les Bona^ parte se logèrent d'abord chez M. de Gazes, qui avait été
yGoogIc
guillotiné, puis clans la maison du marquis de Cycèrc, émigré. La famille corse s'arrangeait très bien de vivre sur la confiscation des émigrés et des suppliciés politiques.
Pour vivre à Marseille, aucune industrie ne répugnait à la famille Bonaparte, faut-il le dire? même celle des appâts naissants des demoiselles!.,. Mais l'intérêt obligé de leur position ne les privait pas de se livrer encore à des plaisirs dont le désintéressement n'empêchait point le scandale et ne relevait point la morale.
Dans toutes les demandes de secours d'argent que Bonaparte avait tentées avec succès auprès de moi, depuis qu'il m'avait approché à Toulon, c'était toujours, me disait-il, K pour venir au secours de sa famille malheureuse, de sa mère dans l'indigence ». Moi aussi, j'ai eu une mère que j'ai chérie, et dont les vertus sont toujours devant mes yeux l'objet d'un culte. Ce sentiment, dont j'ai eu toujours le besoin de m'enlretenîr avec les personnes qui étaient dans ma familiarité, avait été entendu de Bonaparte : il pensa qu'une sympathie dans les choses qui touchent le plus notre cœur était un moyen d'accès de plus auprès de celui qu'on veut subjuguer; que le sentiment de la piété filiale était une voie silre pour arriver à mon cœur, et me rendre plus indulgent sur de premiers délits qu'un principe aussi moral aurait ennoblis. Bonaparte me parla donc avec effusion de la position misérable où sa mère et ses sœurs se trouvaient k Marseille : non seulement je fermai les yeux sur ce que sa conduite avide présentait en ce moment de très répréhcnsible, mais j'écrivis au commissaire du département des Bouches-du-Bhône pour qu'il fît accorder à la mère Bonaparte les meubles les plus nécessaires, qu'on pourrait prendre provisoirement dans les magasins du gouvernement. La mère Bonaparte et ses demoiselles, nourries par le commandant de la place, c'est-à-dire par la Bépublique, furent donc encore meublées plus décemment par celte même Répu-
yGooglc